Monde

Les Etats-Unis doivent se servir des attentats de Charlie Hebdo

David Rothkopf, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 17.01.2015 à 12 h 42

Les attentats parisiens constituent à la fois une opportunité et une raison urgente, pour la première puissance militaire mondiale et ses alliés, de trouver un moyen plus efficace de combattre le terrorisme islamiste.

Barack Obama à l'ambassade de France, le 8 janvier 2015. REUTERS/Jim Bourg.

Barack Obama à l'ambassade de France, le 8 janvier 2015. REUTERS/Jim Bourg.

Nous sommes arrivés à un moment qui pourrait être charnière de la lutte contre l’extrémisme militant. Nous voici face à deux possibilités, l’une profondément menaçante, l’autre offrant une opportunité à saisir. Car les attentats contre Charlie Hebdo, ainsi que d’autres épisodes terroristes en Australie, en Belgique, en Grande-Bretagne et au Canada, pourraient un jour être vus, soit comme l’aube d’une nouvelle ère du terrorisme, soit comme le moment qui galvanisa une alliance mondiale et la poussa à entreprendre des actions efficaces pour réfréner une menace grandissante et potentiellement majeure.

Les chamailleries autour de l’éclatant faux pas de la Maison Blanche, qui a omis d’envoyer un représentant de haut rang à la marche parisienne en mémoire des victimes de Charlie Hebdo et des autres attentats, détournent l’attention de sujets bien plus inquiétants. La Maison Blanche s’est-elle plantée sur toute la ligne? Même elle en convient. Rien de surprenant à cela. C’est elle qui a trouvé bonne l’idée de présenter la famille du sergent américain Bowe Bergdahl lors d’une cérémonie en grande pompe à la Maison Blanche. C’est elle aussi qui a annoncé sa décision d’attaquer la Syrie quelques heures avant de déclarer qu’elle avait changé d’avis et qui a estimé que «ne pas faire de conneries» constituait une plateforme de politique étrangère intelligente. Honte à nous d’être surpris par ce genre d’amateurisme crétin à ce stade de la présidence Obama. Mais étant donnés les enjeux liés aux attentats de Paris, une plus grande honte encore nous échoit pour nous être laissés si facilement distraire, en particulier pour n’avoir pas vu les deux voies possibles qui s’offrent à nous.

Après tout, aucun des messages qu’aurait pu délivrer la Maison Blanche en envoyant un représentant marcher dans les rues de Paris main dans la main avec les dirigeants du monde n’est plus important que celui que nous devons intégrer suite aux récents événements. Et ce message est que, plus de treize ans après le 11-Septembre, après avoir dépensé des milliers de milliards de dollars pour ce qui nous a été vendu comme une «guerre totale contre le terrorisme», nous sommes en train de perdre.

Non seulement recense-t-on, comme le révèle le dernier rapport sur le terrorisme du Département d’Etat américain, un nombre inédit d’attentats terroristes et de victimes dans le monde entier, mais il est tout aussi important de reconnaître que la nature même de la menace terroriste est en train de changer. Nous voici devant un groupe terroriste, l’organisation Etat islamique (EI), qui cherche à prendre et à garder des territoires pour fonctionner, comme son nom l’indique, à l’image de n’importe laquelle des autres entités nationales qui ont revendiqué un petit bout de la carte du monde. Nous voici face à des extrémistes qui érigent de nouvelles places fortes, souvent à un coût atroce, de l’Afrique à l’Asie. (La semaine dernière, une attaque de Boko Haram à Baga, au Nigeria, a coûté la vie à quelque 2.000 personnes, mais parce que ceux qui sont morts n’étaient ni blancs ni occidentaux et se trouvaient loin des caméras de télévision, cet événement n'a eu droit à rien de comparable à l’attention constante récoltée par l’attentat contre l’hebdomadaire parisien).

Enfin, nous sommes entrés dans ce qui peut être considéré comme une nouvelle ère dans le recrutement, la formation et les méthodes des terroristes eux-mêmes. Les estimations laissent penser qu’environ un millier de combattants étrangers sont attirés chaque mois rien que par le conflit en Syrie et en Irak. Là, ils bénéficient du genre d’entraînement mis en application avec brutalité et sang-froid par la cellule responsable des attentats contre Charlie Hebdo. Si la plupart de ceux qu’attire cet abominable bouillon de culture sont originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, Europol a déclaré que rien moins que 5.000 combattants étrangers venaient d’Europe; d’autres sources affirment qu’environ 150 personnes ont essayé de rejoindre leurs rangs depuis les Etats-Unis. Et comme nous avons pu le constater, lorsqu’elles reviennent, elles peuvent faire de gros dégâts.

Répandre la terreur, c'est assez simple

En outre, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’échelle relativement réduite et peu technique des derniers attentats est une nouvelle preuve que les groupes terroristes auxquels sont affiliés ces combattants étrangers deviennent de plus en plus sophistiqués. Ils n’ont pas besoin de méga-complots ou d’armes de destruction massive pour atteindre leur but premier: répandre la terreur. Comme l’ont montré chacun des récents attentats, une ou deux personnes équipées d’armes automatiques (ou même d’une arme aussi sommaire qu’une hache) sont capables de frapper assez fort pour attirer l’attention des médias du monde entier.

Elles trouvent dans les médias des alliés involontaires, incapables de détourner le regard, fondamentalement obligés de couvrir ces attaques; et plus ce relais médiatique est intense, plus il accentue l’insécurité (et plus il est hystérique ou cède aux peurs et aux préjugés, plus le phénomène s’aggrave). Il est important de se rappeler que pour les terroristes, la mesure-clé du succès ne réside pas dans le nombre de personnes qu’ils peuvent tuer ou la taille de l’immeuble qu’ils ont susceptibles d’endommager, mais dans l’ampleur de la peur qu’ils répandent. En outre, pourvu que les attentats déclenchent un retour de bâton dans les sociétés visées –que ce soit de la part des nationalistes ou des dirigeants politiques par opportunisme– alors ils attisent les flammes du conflit, aggravent les divisions et conduisent à la promulgation de lois et de politiques néfastes qui servent toutes les objectifs à long terme des extrémistes.

Tout comme cette nouvelle génération de terroristes qui ont grandi dans le sillage de nos efforts avortés pour les maîtriser (terroristes souvent en partie motivés par nos mauvais choix qui visaient à les entraver, d’Abou Ghraib à Guantánamo en passant par l’invasion de l’Irak) a utilisé les nouveaux médias pour recruter et faire passer son message, elle apprend à utiliser les médias mondiaux comme ultime multiplicateur de forces. Même un apparent loup solitaire, comme le cinglé qui a pris d’assaut un café de Sydney, a prouvé qu’un seul gars avec un fusil et un iPad était capable de réquisitionner l’attention du monde entier pendant des jours et de déclencher des réactions et des discours politiques au plus haut niveau.

Il vaudrait clairement mieux que les médias, les experts et autres dirigeants politiques qui répondent à ces attaques prennent conscience qu’ils sont manipulés et éprouvent par conséquent l’envie d’exercer un minimum de retenue et de prudence lorsqu’ils réagissent. Hélas, la plupart du temps, ils ne peuvent pas se retenir.

J’ai récemment participé à une émission télévisée dans laquelle l’un des invités passant avant moi était le sénateur républicain de Caroline du Sud Lindsey Graham. Lorsqu’on l’a interrogé sur les attentats de Paris, il s’est lancé dans une tirade expliquant qu’il était temps que nous abordions ce conflit sous la forme d’une «guerre de religion». Réfléchissons-y un instant. Quelle peut bien être l’utilité d’une telle idée? Non seulement fait-elle fi de tout ce qui est bon et grand chez le milliard d’humains qui pratiquent la religion musulmane, religion contre laquelle Graham veut clairement partir en guerre, et ignore-t-elle en sus le fait que ces terroristes et leur idéologie sont une perversion qui n’a à peu près rien à voir avec l’islam, mais, sénateur, est-ce qu'elle ne passe pas aussi outre le fait que les guerre de religion, dans l'Histoire, n’ont jamais valu au monde autre chose que des catastrophes?

Bien entendu, les commentaires irresponsables jouent parfaitement le jeu des terroristes, qui n’aiment rien tant qu’être vus comme étant engagés dans une mission religieuse plutôt que dans la furie criminelle et sociopathe dans laquelle ils sont réellement lancés. En outre, ils exacerbent les différences entre les cultures juste au moment où nous devrions chercher à bâtir des ponts entre elles –à un moment où nous avons plus que jamais besoin d’alliés dans le monde musulman pour nous aider à contenir et à exciser cette menace proliférante.

Bush a gâché l'après 11-Septembre

Mais surtout, la façon dont Graham se fourvoie dans une nostalgie pour les croisades et les autres réactions enflammées du même genre passent à côté de l’authentique opportunité qui s’offre à nous.

Les récents événements, aussi horribles soient-ils, nous offrent une de ces occasions où d’habiles dirigeants peuvent définir ensemble une nouvelle coalition plus forte pour contenir et réduire de façon collective et efficace la menace représentée par l’extrémisme violent. George W. Bush s’est vu offrir un moment de ce genre dans le sillage des attentats du 11-Septembre, mais à cause de certains de ses choix –notamment de sa manière de lancer et de conduire la guerre en Irak–, il l’a gâché et s’est aliéné de nombreux alliés. Barack Obama pensait pouvoir réparer les dégâts causés par son prédécesseur juste en se contentant de n’être pas George W. Bush et, le cadeau de bienvenue octroyé par le comité Nobel mis à part, son approche n’a pas été franchement couronnée de succès. Espionner ses alliés au nom de la lutte contre le terrorisme n’a pas beaucoup aidé. Et organiser une coalition pour traquer l’organisation Etat islamique est certes un pas dans la bonne direction, mais c’est une démarche trop restreinte, dépourvue de stratégie ou d’objectif clair.

Or aujourd’hui, après les attentats de Paris, ce moment est peut-être revenu. Et étant donnée la probabilité de futures attaques en Europe et ailleurs lorsque les combattants étrangers rentrent chez eux, il y a fort à parier que les alliés des Etats-Unis vont rester très motivés pour travailler avec les Etats-Unis à contenir cette menace. Il vaut également la peine de reconnaître que toutes les autres grandes puissances dont, soulignons-le, la Chine, l’Inde et la Russie, ont leurs propres raisons de participer et de coopérer sur ce front.

Le moment est venu pour le président des Etats-Unis de convoquer ses alliés afin de mettre au point, ensemble, de meilleures méthodes pour identifier les racines du problème, partager leurs renseignements, faire collaborer leurs polices, couper les sources de financement de ces réseaux terroristes, s’engager dans des opérations militaires conjointes et pour encourager activement des coalitions de modérés dans le monde musulman afin que des modèles et des contre-propositions viables puissent saper les efforts de groupes extrémistes contemporains.

On ne parle pas ici de combattre l’EI en Irak et en Syrie, ou al-Qaida au Yémen. Vaincre «le noyau dur d’al-Qaida» a montré que lorsque l’on bat une faction, une autre vient prendre sa place. Il s’agit d’engager les ressources nécessaires à un effort mondial à long terme pour mieux comprendre, contenir et éliminer cette menace. Avant les attentats de Paris, mettre en œuvre ce genre d’efforts en bénéficiant d’une aide suffisante de nos alliés européens était moins faisable. Aujourd’hui, peut-être cela a-t-il changé. Le seul moyen de s’en assurer consiste, pour le président des Etats-Unis et son équipe de hauts responsables de la politique étrangère, à faire preuve d’un vrai leadership, à contacter nos plus importants alliés et à le tenter. Alors nous verrons si l’apparente unité affichée lors de l’événement où il n’est pas allé offre l’opportunité aux mêmes acteurs de s’unir derrière un objectif commun et louable: éviter d’avoir à assister à de nouvelles commémorations déchirantes.

David Rothkopf
David Rothkopf (10 articles)
PDG et rédacteur en chef du groupe Foreign Policy
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