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La soviétisation de l’Europe de l’Est entre 1944 et 1956

Sylvain Boulouque et Nonfiction, mis à jour le 16.01.2015 à 18 h 25

Une synthèse magistrale sur la mise en place de la dictature soviétique en Europe de l’Est.

T-72 de l'Armée rouge, célébration révolution d'Octobre / Thomas Hedden via Wikimedia (domaine public)

T-72 de l'Armée rouge, célébration révolution d'Octobre / Thomas Hedden via Wikimedia (domaine public)

Rideau de fer: L'Europe de l'Est écrasée (1944-1956)

Anne Applebaum

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Anne Applebaum était déjà l’auteure, en 2003, d’une magistrale somme sur le Goulag, synthèse croisée d’entretiens et de tous les ouvrages consacrés au système concentrationnaire soviétique. Dans son nouveau livre, elle s’est attaquée à la mise en place de la dictature dans les pays d’Europe de l’Est entre 1944 et 1956. Elle procède avec la même méthode: le croisement des témoignages, des travaux publiés et des archives consultées. Elle offre là encore une magistrale synthèse sur la mise en place des régimes communistes dans les pays situés «derrière le rideau de fer». Son étude porte sur l’ensemble de l’Europe de l’Est mais s’attarde plus particulièrement sur la Pologne, la nation la plus en but à la répression soviétique, la Hongrie, symbole initial de la soviétisation et à l’Allemagne de l’Est, en raison de son statut particulier dans le dispositif soviétique et de l’appareil policier mis en place. Les autres pays (Roumanie, Bulgarie, Albanie, Yougoslavie, Tchécoslovaquie) sont analysés plus marginalement.

Cette passionnante étude se décompose en plusieurs parties à la fois chronologiques et thématiques. Trois grandes phases traversent le livre: la mise en place des régimes importés par l’Armée rouge allant de 1944 à 1948, leur stabilisation entre 1948 et 1953 et enfin leur remise en cause de la mort de Staline à 1956. Pour décrire le processus, Anne Applebaum choisit quelques grands thèmes: le système répressif et son corolaire, la violence, la propagande et ses moyens de persuasion, et enfin la mise en place de sociétés normalisées via la construction de l’utopie totale des régimes communistes touchant aussi bien, par exemple, à l’urbanisme qu’à la vie quotidienne.

L’histoire des pays de l’Europe de l’Est est d’abord et surtout l’histoire de la répression contre les non communistes, qu’ils appartiennent aux élites ou au groupe des gens de peu. Cette répression, à la suite du léninisme institutionnel, a pour objectif de construire le socialisme et son homme nouveau, qui donne in fine naissance à l’homo sovieticus, synonyme d’une absence d’individualité et d’initiative.

Avec la défaite du nazisme, les tanks de l’Armée rouge apportent avec eux une nouvelle élite, formée dans la majorité des cas à l’école du stalinisme, souvent dans les cours de l’École léniniste internationale chargée de former les cadres du mouvement communiste, à l’image d’Erich Honecker –alors principal responsable de la Jeunesse libre allemande, l’équivalent des Jeunesses communistes–, d’Erich Mielke –l’un des principaux responsable de la Stasi–, ou d’Heinz Hoffman, cadre de l’armée. Ces exemples se retrouvent dans tous les pays d’Europe de l’Est: les principaux cadres de l’Internationale communiste deviennent les chefs et les membres des démocraties populaires naissantes: Georghe Gheorghiu-Dej, Ana Pauker en Roumanie, Laszlo Rajk, Matyas Rakosi en Hongrie, ou bien évidemment Georges Dimitrov, l’ancien secrétaire général de l’Internationale communiste, en Bulgarie. Ils sont épaulés par les cadres de la police politique, dirigés par Victor Abakoumov dont Ivan Serov dirige sur place les opérations, et secondés par des responsables eux aussi formés en URSS, comme Rudolf Garasin qui importe l’équivalent du Goulag en Hongrie. Ce tandem infernal (parti, police) s’estime être porteur de la violence légitime au nom du marxisme. Les dirigeants peuvent dès lors mettre en place les politiques répressives: élimination des opposants, purification ethnique –comme dans le cas de la déportation des Allemands de Roumanie et de Hongrie–, déplacement massif et forcé de population.

L’auteure insiste ensuite sur les moyens de contrôle de la population via un triptyque classique dans l’analyse des sciences politiques. Elle souligne le rôle de la propagande via les médias et particulièrement la radio. Applebaum rappelle également le poids des organisations de masses et au premier chef le contrôle des organisations de jeunesse, dont les festivals internationaux de la Jeunesse deviennent une dimension importante. Enfin, elle montre la mise en coupe réglée de l’économie, au profit de l’URSS, avec parallèlement la construction du modèle de l’ouvrier idéal: qu’il soit travailleur de choc à Gdansk, mineur comme Adolf Hennecke en RDA, ou métallurgiste comme le hongrois Ignac Poiker –les équivalents d’Andreï Stakhanov–, tous participent de la mise en place de l’économie planifiée et idéalisée.

Une fois installées, les démocraties populaires connaissent des processus de régulations internes analogues à ceux de l’URSS. La poursuite de la chasse aux opposants et la mise au pas des oppositions –avec le rôle ambigu que peuvent jouer, la plupart du temps, les hiérarchies ecclésiastiques en Pologne, en Hongrie ou en Roumanie–, mêlant la contrainte et l’adaptation, sont amplement soulignées. Anne Applebaum montre également comment est mis en place un vaste système concentrationnaire dans l’ensemble des pays du bloc de l’est. Le régime se nourrit d’abord de la fantasmagorie du complot, qui favorise les procès internes au bloc communiste et qui, souvent, instrumentalise un antisémitisme latent. Si cet arsenal répressif ne parvient pas à façonner l’homme nouveau, il arrive néanmoins à créer un corps de serviteurs plus ou moins zélés, cherchant surtout à acquérir une place dans le régime auquel se heurtent les révoltes qui, entre 1953 et 1956, fissurent le système, sans pour autant l’abattre: par son arsenal répressif, ce dernier a en effet créé les moyens de sa survie.

Avec Rideau de fer, Anne Applebaum offre un ouvrage synthétique mêlant les anecdotes révélatrices à une narration complète des principaux événements survenus entre 1944 et 1956. L’ouvrage est accessible et facile, mais il est également un travail de référence, dont on regrette d’autant plus l’absence cruelle d’un index dans l’édition française. C’est également l’expression d’une position historiographique: l’auteure est peu tendre envers certains universitaires, et à la lire, les raisons sont facilement explicables, puisqu’elle s’inscrit dans les pas des historiens de «l’école totalitaire» qui –contrairement aux caricatures qui en sont faites– mettent aussi en valeur les transformations et les oppositions de la société civile aux régimes communistes. Les Terres de sang de Timothy Snyder sont ainsi prolongées avec brio et un indéniable talent.

Sylvain Boulouque
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