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Le Danieli, pur jus de Venise

Nicolas de Rabaudy, mis à jour le 30.08.2009 à 9 h 38

Le luxueux hôtel symbole de la cité se réinvente.

En 2022, le Danieli fêtera le deuxième centenaire de son activité hôtelière puisque le palazzo du doge Dandolo a été transformé en hôtel par le signore Giuseppe Dal Niel en 1822 et métamorphosé en «Danieli» par lui-même en 1890 - c'est le premier hôtel de la Sérénissime et de l'Europe des grands voyageurs avec les Trois Rois à Bâle (Suisse).

Sa notoriété mondiale vient pour partie de son ancienneté dans l'histoire de la cité lacustre: la structure originelle du Danieli, ses fondations sur le Riva degli Schiavoni, les cinq étages d'architecture baroque de couleur rouge brique remontent au XIVe siècle quand le grand doge Enrico Dandolo en commanda la construction. On accédait alors par un escalier d'or au bas de la sublime cour intérieure hérissée de colonnes nacrées, à la verrière travaillée, au plafond à caissons dorés et marbres colorés: la splendeur de la Sérénissime, reine des mers, s'inscrivait dans la munificence des intérieurs et de la majestueuse façade en bordure des eaux. La puissance de Venise, pour les sénateurs et doges élus, se lisait dans ces édifices d'apparat où étaient reçus et choyés les hôtes d'honneur de la cité lagunaire - il s'agissait de tenir son rang face aux états rivaux ou amis.

En 2009, le maire de Venise, signor Massimo Cacciari, intellectuel de gauche, n'est pas peu fier d'accueillir et de loger Hu Jintao, le président chinois, dans l'appartement 31 au parquet d'origine et soies d'hier: elle s'appelle «la suite du Doge» où l'on peut voir les quatre portraits de la famille Dandolo. Singulière évocation des maîtres de la ville portuaire.

Eh oui, cet hôtel unique en son genre date du Moyen-Âge et c'est là le souci permanent des propriétaires successifs après Giuseppe Dal Niel, la CIGA, Starwood Hotels et depuis 2005, le Milanais Giuseppe Statuto, promoteur immobilier, qui a acquis les murs pour deux cents millions d'euros - Starwood a conservé le management. Le casse-tête quasi-quotidien reste la sauvegarde de ce monument emblématique du patrimoine vénitien: comment maintenir en état le Danieli authentique dont la structure date de six siècles?

«Dès que l'on touche à un marbre, à une colonne, à une ornementation de la façade, on tremble, on est saisi de frayeur, avoue Claudio Staderini, directeur général, amoureux de ce lieu mythique, car on ignore ce qui va se passer à côté, au-dessus ou en dessous. Il y a des colonnes au rez-de-chaussée, saisissantes de beauté qui sont constituées de bois à l'intérieur - et si elles s'écroulaient? C'est le cœur splendide de l'hôtel. Songez à mon angoisse nocturne.»

Le fléau, c'est l'aqua alta, l'inondation quasi-annuelle: en décembre 2008, le Danieli a été recouvert d'eau salée, le personnel et les clients avaient de l'eau jusqu'aux genoux - des photos témoignent de la catastrophe maritime. Sur le marbre du bar, au sol, la trace du sel est bien visible. «On a fait face au drame, et le soir de cette funeste montée des eaux, on servait le thé à 18 heures.»

Le Danieli et ses trois dépendances dont le Danielino, l'aile la plus contemporaine de l'hôtel datant d'après la deuxième guerre, se déploient sur 150.000 m2, les salons de réception, les grandes suites, le lobby royal, la Terrazza au cinquième - le beau restaurant à la vue panoramique sur San Giorgio Maggiore, la Giudecca, l'Adriatique - tout cela représente 225 clés pour 220 personnes employées en haute saison, 170 en basse, à venir 18 suites nouvelles et 43 junior à la place des chambres individuelles qui ne sont d'aucune utilité. Venir seul à Venise?

Le nouveau propriétaire, tombé amoureux du Danieli comme Musset et Georges Sand, nourrit de grands projets, c'est lui qui a choisi Jacques Garcia pour la décoration du restaurant et du Danielino (80 chambres) où le rouge vénitien domine sur les velours du mobilier et des accessoires comme ces tentures dissimulant les armoires. Du pur Garcia, moins excentrique, moins chargé qu'au Métropole à Monaco ou à l'Hôtel rue des Beaux Arts à Paris.

Et puis, de tels volumes si heureusement situés sur le bassin de San Marco reçoivent différents segments de clientèle. Aux individuels descendus au Danieli pour la magie de l'endroit, s'ajoutent les groupes, les «incentives», les séminaires et les congrès, d'où parfois l'amoncellement de valises, toutes noires ou presque, dans le musée-lobby. «Nous devons faire vivre l'hôtel selon les critères de l'hôtellerie d'aujourd'hui, indique Claudio Staderini guettant une association de 70 Américains, attendus dans le salon Marco Polo. En 2009, nous sommes à - 20% par rapport à 2007, la crise affecte l'hôtel qui ne saurait demeurer un musée figé, dépourvu d'animation. Les clients nous font vivre.»

Aux trois repas, mais surtout pour le dîner du soir, la Terrazza, le sommet du Danieli, un long balcon sur les eaux, permet d'observer l'activité nautique, le glissement des paquebots aux multiples ponts croisant les vaporetti, les motoscafi, les barques de pêcheurs et les gondoles noires - couleur obligatoire - lesquelles véhiculent des escouades de Japonais armés d'appareils photos. Où que le regard se porte, c'est la Venise vivante, bruyante, mobile - les morts filant en barques au cimetière San Michele - qui se perpétue sous vos yeux. A noter que la cucina du chef turinois Gian Nicola Colucci se pique d'orientalisme, d'épices (safran), de sel, bien en situation dans ce restaurant à connotations voyageuses.

Le Danieli est ancien, très ancien, mais pas vétuste. Il est dans son jus, et c'est tant mieux. Certes, il n'y a ni piscine, ni SPA, ni même une salle de fitness - en projet pour octobre. Vous n'êtes pas dans un resort de luxe comme au Cipriani, sur l'île d'en face. Et la marque Danieli n'est déclinée en rien - même pas sur les serviettes de bain. Venise serait-elle encore Venise, ce rêve lagunaire sans le Danieli, tel qu'en lui-même il survit — à jamais?

Nicolas de Rabaudy

Image de une CC Flickr dalbera

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