France

Contre l’exode des juifs de France

Joachim Cohen, mis à jour le 25.01.2015 à 13 h 57

«Nous devons faire bloc et ne plus considérer comme une fatalité que des gens puissent être menacés sur leur sol parce qu’ils portent une kippa ou une étoile de David», explique cette tribune d'un contributeur de Slate.

Message devant l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, le 10 janvier 2015. REUTERS/Yves Herman

Message devant l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, le 10 janvier 2015. REUTERS/Yves Herman

L’euphorie

Il y a des drapeaux français, les crayons brandis. En ce dimanche 11 janvier 2015, j'ai vu de beaux visages souriants, apaisés. On chante la Marseillaise un peu partout. Des blancs, des noirs, des maghrébins, des jeunes, des vieux, des hommes et des femmes sont descendu dans la rue, portés par la même énergie républicaine. Paris a pris les teintes d’un tableau de Delacroix. C’est beau à en pleurer.

Et puis, je croise une dame qui brandit une pancarte sur laquelle est inscrit «Je suis juif». Elle ne sourit pas. Elle semble seule, perdue, à l’écart de cette vague de communion républicaine. Elle est pourtant descendue dans la rue comme beaucoup d’autres mais elle reste «en dehors», plombant l’ambiance. Je n’arrive pas encore à mettre les mots ce qui me gêne en l’observant.

Car moi aussi, je suis Français et juif. Les deux communautés si étroitement imbriquées auxquelles j’appartiens ont été attaquées. Je suis doublement meurtri.

Les frères Kouachi ont très explicitement visé la nation et ses valeurs en ciblant Charlie Hebdo tandis que Amedy Coulibaly, après tant d’autres djihadistes, s’en est une fois de plus pris à des Juifs. J’ai l’impression qu’on ne veut pas voir ces morts juifs, qu’ils embarrassent. Partout, je lis des messages universalistes qui invitent à pleurer les victimes quelles que soient leurs origines ou leur religion. Le rouleau compresseur «Je suis Charlie» est en marche et l’on préfère brandir les portraits de Charb et Cabu plutôt que celui de Yohav Hattab, ce jeune tunisien assassiné parce que juif. Ai-je l’esprit tordu pour penser à cela en cet instant? Rappeler le mobile anti-juif de l’attentat de l’épicerie de la Porte de Vincennes est-il le signe d’un narcissisme communautaire malvenu?

Le malaise

La veille du rassemblement, une amie a publié un message sur les réseaux sociaux dans lequel elle s’étonnait qu’après les flots d’indignation légitime qui ont suivi la tuerie de Charlie Hebdo, il n’y ait guère de monde pour s’émouvoir de l’assassinat de juifs par Coulibaly. Quelques uns de ses amis eurent alors un mot d’empathie du type «On pense à toi», «Tu as tout notre soutien»

Ils présentaient leurs condoléances comme s’ils s’estimaient totalement étrangers à la douleur qui étreignait mon amie. Pourquoi si peu d’empathie pour ces civils tués parce que juifs alors qu’on est accablés à raison par la mort de ces journalistes? Je ne comprends pas. Certains argueront que d’un coté, les victimes de l’hebdomadaire étaient des symboles auxquels le public s’est identifié en masse tandis que les tués de Saint-Mandé n’étaient que de simples anonymes. Il y a peut-être de cela mais il faut pousser la réflexion plus loin.

Et si mes compatriotes croyaient que le fait de manifester trop de solidarité envers les juifs, équivalait à retirer quelque chose aux musulmans? Avoir de l’empathie pour les juifs qui vivent ici, est-ce déjà prendre parti dans le conflit qui oppose Israël aux Palestiniens?

Je me souviens que lorsque Merah a froidement exécuté ces enfants juifs toulousains, il a dit le faire pour venger la mort des enfants palestiniens. Toutes les personnes de bonne volonté s’étaient alors empressées de dire qu’être juif, ça ne veut bien évidemment pas dire la même chose que d’être Israélien et qu’être sioniste, ce n’est pas forcément être pro-colonisation…Cette pédagogie certes maladroite fut la bienvenue à un moment où la tentation de faire des amalgames entre juifs et Israéliens était forte, mais elle laissait le champ libre à une déduction moralement inacceptable: si les enfants juifs de Toulouse sont innocents des souffrances causées aux Palestiniens, est-ce à dire que les enfants juifs qui peuplent les écoles israéliennes ne le sont pas? Plus ou moins consciemment, beaucoup de Français sont tentés aujourd’hui de demander à leurs concitoyens juifs de désavouer publiquement la politique de Netanyahou pour que leur sécurité (et celle de leurs biens) soit pleinement garantie.

Benyamin Netanyahou, celui qui divise

Le premier ministre d’Israël s’est invité à la marche des chefs d’état. François Hollande était contre mais «Bibi» ne l’a pas écouté. L’inimitié entre les deux hommes est palpable: assis côte à côte dans la Grande Synagogue, il s’ignorent royalement. 

Derrière eux, la fine fleur de l’extrême droite israélienne est là: l’ultra-nationaliste Avigdor Lieberman, Naftali Bennett le champion des colons et même le sinistre Elie Yishai, ancien leader du Parti ultra-orthodoxe Shass. Ils sont tous là pour racoler l’électorat francophone d’Israël appelé à élire un nouveau gouvernement dans quelques semaines. Ils sont aussi là pour faire des appels du pied à la communauté juive française afin qu’elle fasse ses valises et les rejoigne. Netanyahou déclare aux juifs dans un formidable exercice de délégitimation de la République indivisible: «Israël n’est pas seulement l’endroit vers lequel vous vous tournez chaque jour lorsque vous priez. Israël est votre foyer.» Hollande et Valls se sont éclipsés. Bibi leur chie tranquillement dans les bottes. Tout ceci est hautement décourageant.

La présence de Netanyahou est une provocation et pas seulement aux yeux des enragés qui criaient «Mort à Israël» cet été dans les rues de Paris (ceux là peuvent bien s’étrangler d’indignation, je me fous d’eux comme d’une guigne). Netanyahou et ses concurrents de la droite nationaliste ne font rien d’autre qu’attiser la méfiance des français à l’égard de leurs concitoyens juifs car ils rendent ces derniers suspects de double allégeance. 

Ce que fait le premier ministre de l’Etat Hébreu, c’est isoler les juifs en leur faisant croire qu’il est le seul à comprendre leurs craintes, si bien que ceux-ci n’ont d’autre réflexe que de l’étreindre en retour, trouvant en lui seul le réconfort qu’ils ne trouvent pas dans la société française. Manuel Valls a beau rappeler que la France n’est plus la France sans ses juifs, ces derniers se sentent mal-aimés, persuadés d’être les laissés pour compte de la paix sociale.

L’exode des juifs est-il irréversible?

Que faire pour prévenir ce divorce annoncé entre les juifs et la France? Peut-être leur rappeler à quel point la France est sévère avec l’antisémitisme et toutes les formes de racisme. Ceux qui veulent partir doivent être compris dans leur démarche mais il faut leur rappeler qu’Israël, en l’absence d’un règlement définitif du conflit avec les Palestiniens, n’est pas précisément un havre de sécurité.

Il faut aussi que le sursaut républicain de dimanche s’accompagne d’un sursaut diasporique pour les juifs. Que ceux qui veulent rester n’aient pas honte de le clamer haut et fort dans leur communauté! Qu’on cesse, dans certains médias qui font la promotion de l’Alyah, de culpabiliser l’éthique diasporique en la faisant passer au mieux pour de l’aveuglement, au pire pour de la honte de soi.

Que, de leur coté, un grand nombre de juifs de France, y compris les candidats à l’Alyah, ne craignent plus de manifester leur désaccord avec Netanyahou lorsque celui-ci prend des mesures politiques et militaires brutales. Netanyahou n’est ni Moïse, ni le messie et cette indépendance d’opinion leur évitera une proximité incommode avec un chef d’état dont ils ne cautionnent pas toujours les actes.

Enfin si nous ne voulons pas de l’exode d’une communauté qui apporte tant à la nation, il faut que nous, Français de toutes confessions, de toutes origines, nous nous réveillions et prenions la mesure de la haine anti-juive qui se déchaine dans les milieux fondamentalistes musulmans. Nous devons nous demander pourquoi nos compatriotes juifs sont systématiquement en première ligne lorsqu’un fou d’Allah décide de passer à l’acte. Nous devons faire bloc et ne plus considérer comme une fatalité que des gens puissent être menacés sur leur sol parce qu’ils portent une kippa ou une étoile de David.

C’est seulement au prix de cette prise de conscience collective que les juifs pourront peut-être s’estimer à nouveau heureux comme Dieu en France.

Joachim Cohen
Joachim Cohen (3 articles)
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