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Non, la pomme de terre n'est pas allemande!

Repéré par Annabelle Georgen, mis à jour le 18.01.2015 à 13 h 52

Il aura fallu deux siècles et un décret royal pour que les Allemands consentent enfin à adopter ce tubercule originaire du Nouveau Monde.

Plat typiquement allemand: le Currywurst à Dortmund le 22 mai 2006. REUTERS/Ina Fassbender

Plat typiquement allemand: le Currywurst à Dortmund le 22 mai 2006. REUTERS/Ina Fassbender

«Kartoffel statt Döner». Des pommes de terre plutôt qu'un döner kebab. Voilà ce qu'on peut lire ces temps-ci sur certaines pancartes brandies par les manifestants du mouvement anti-islam Pegida en Allemagne. Un slogan d'un racisme inouï et surtout d'une bêtise infinie, la pomme de terre n'étant pas allemande, comme se sont échinés à le rappeler avec beaucoup d'humour de nombreux twittos offusqués ces derniers jours. Florilège:

«Les pommes de terre sont des immigrées d'Amérique du Sud»

«Un amateur de #Pegida réclame «des pommes de terre plutôt qu'un Döner kebab», veut donc de la nourriture du Nouveau Monde plutôt qu'inventée en Allemagne et de ce fait occidentale»;

«Le döner aux légumes de Mustafa [une célèbre enseigne berlinoise de kebabs végétariens, NDLR] a des pommes de terre dans ses kebabs. Contre la germanisation du dîner oriental!»

À un lecteur de l'hebdomadaire Die Zeit qui peste contre la récente déclaration d'Angela Merkel, «L'islam fait partie de l'Allemagne», arguant que «l'islam n'est pas de tradition en Allemagne», un autre internaute en remet une couche en répondant que «la pomme de terre n'avait elle aussi pas de tradition en Allemagne» et que pourtant celle-ci aussi «appartient à l'Allemagne».

Originaire des Andes, la pomme de terre n'est consommée en Europe que depuis quelques siècles. Ce sont les conquistadors espagnols qui la ramènent en Espagne au XVIème siècle. Il faudra ensuite attendre un siècle de plus pour que le tubercule arrive jusqu'aux assiettes allemandes. Les soldats espagnols, qui en mangent sur le front durant la guerre de Trente Ans, en font sans le vouloir la publicité auprès de leurs adversaires. Jusqu'à cette époque, les Allemands n'en consommaient pas, persuadés que la pomme de terre était toxique. Tout au plus on la plantait pour ses jolies fleurs mauves.

Des pommes de terre sur la tombe de Frédéric le Grand

C'est finalement au XVIIIème siècle qu'elle s'imposera outre-Rhin, après le terrible hiver 1756 qui laisse de nombreux Allemands affamés. C'est le roi de Prusse Frédéric le Grand qui généralisera sa culture par décret, épargnant ainsi à ses sujets de nouvelles disettes. Aujourd'hui encore, les Allemands qui se rendent sur sa tombe, au château de Sans Souci, à Potsdam, laissent des pommes de terre sur sa pierre tombale plutôt que des fleurs en signe de gratitude.

Bien que l'engouement des Allemands pour la pomme de terre soit si tardif, ils deviendront dès lors associés à ce tubercule dans l'imaginaire collectif des Français, qui rechignèrent encore plus longtemps que leurs voisins à en manger, préférant le pain –il faudra attendre le prosélytisme bienveillant d'Antoine Augustin Parmentier (qui s'acharnera en vain à faire du pain à base de pomme de terre pour séduire les irréductibles) à la fin du 18ème siècle pour qu'ils s'y mettent enfin.

«Doryphores» et «Amikäfer»

Durant la Seconde guerre mondiale, le tubercule deviendra d'ailleurs une pomme de discorde entre les Français et les Allemands. Les premiers donneront le surnom de «doryphores» aux seconds pendant l'Occupation, du nom de ces insectes nuisibles qui raffolent des pomFrémes de terre. Hitler, lui, prétendra que les alliés lâchaient des doryphores («Kartoffelkäfer» en allemand, littéralement «cafards de pommes de terre») par milliers sur les champs de pommes de terre pour affamer les Allemands. Un discours bien pratique que reprendra des années plus tard le SED, le parti communiste au pouvoir en ex-RDA durant la guerre froide, accusant lorsque les récoltes étaient mauvaises l'ennemi américain de répandre des «Amikäfer» dans les exploitations agricoles, comme ils étaient surnommés sur les affiches de propagande du régime.

Aujourd'hui encore, la pomme de terre fait partie des aliments les plus consommés en Allemagne, et c'est en salade (la fameuse «Kartoffelsalad»), agrémentée de mayonnaise, qu'elle est le plus appréciée. Un grand classique, des maisons de retraites aux soirées dans les colocations étudiantes.

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (342 articles)
Journaliste
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