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La presse américaine dénonce l'hypocrisie des restrictions françaises à la liberté d'expression

Des unes de journaux exposées au Newseum de Washington. REUTERS/Gary Cameron.

Des unes de journaux exposées au Newseum de Washington. REUTERS/Gary Cameron.

Pour de nombreux journalistes et intellectuels américains, les discours de haine sont mieux régulés et combattus dans le débat public d'idées que dans les tribunaux.

«Je suis troublé.» C'est la réaction de l'humoriste Jon Stewart, «perdu» face à l'arrestation et au renvoi en correctionnelle, pour «apologie du terrorisme», de Dieudonné pour son post Facebook «Je me sens Charlie Coulibaly»:

«C'est un post Facebook ignoble, mais c'est pour ça qu'on a inventé le bouton "unfriend", non?»

 

«Arrêter quelqu'un pour avoir dit quelque chose quelques jours après une manifestation de soutien à la liberté d'expression –c'est un peu bizarre.»

Pour Jon Stewart et de nombreux journalistes et intellectuels américains –de gauche comme de droite–, les discours de haine sont mieux régulés et combattus dans le débat public d'idées que dans les tribunaux. Or, en France, plus de cinquante personnes ont été arrêtées pour apologie du terrorisme ces derniers jours, et certaines ont reçu des peines de prison ferme.

Des peines trop lourdes?

Dans un éditorial, le journal canadien Globe and Mail accuse le gouvernement français d'avoir été trop loin:

«Est-ce que des adolescents provocateurs qui crient "Mort à Charlie" devraient vraiment être détenus et condamnés pour des délits de terrorisme?» 

Lundi, un jeune de 20 ans a pris six mois de prison ferme à Orléans pour avoir crié «Vive la kalach!» (et imité le bruit et la gestuelle d'un tireur de kalachnikov) devant des policiers. 

Aux Etats-Unis, seul un discours qui incite directement à une action violente peut être puni par la loi (et il faut qu'il y ait une réelle probabilité que cette action violente se produise). En France, c'est simplement l'expression d'une opinion pro-terroriste qui est criminalisée. 

Pour illustrer l'attitude jugée excessive du gouvernement français, le professeur de droit Jonathan Turley rappelle dans le Washington Post qu'en 2013, une mère avait été condamnée à une amende pour apologie de crime après avoir envoyé sa fille à l'école avec un t-shirt «Je suis une bombe, Jihad, née le 11 septembre». 

En ce qui concerne les discours racistes, les Américains considèrent en général que la réponse de la société civile est plus efficace que les procès. Par exemple, lorsqu'il s'est avéré que le directeur de l'équipe de basket des Clippers avait tenu des propos racistes, il a été radié à vie de la NBA et a dû vendre l'équipe. D'autre part, le système judiciaire américain est plus intéressé par la lutte contre les discriminations racistes (emploi, université, logement) que par la lutte contre les discours racistesqui ne sont pas considérés comme du ressort de la loi.

La loi et les normes sociales

Le professeur de sciences politiques Erik Bleich explique dans le Huffington Post qu'en France, il est plus socialement accepté de tenir certains propos racistes, mais que les lois sont plus restrictives, alors que c'est l'inverse aux Etats-Unis. Par exemple, plusieurs journalistes ont noté que rien que la façon dont Charlie Hebdo représentait les noirs et les arabes, avec des traits caricaturaux, passerait extrêmement mal aux Etats-Unis (même en admettant que c'est du second degré). 

Dans le New Yorker, l'écrivain Teju Cole cite notamment une une du journal avec un dessin de Barack Obama qu'il juge réminiscent des caricatures racistes du temps de la Ségrégation.

«S'ils avaient voulu publier leur journal satirique dans n'importe quel campus américain ces vingt dernières années, ça n'aurait pas tenu 30 secondes, écrit le journaliste David Brooks dans le New York Times. Les associations étudiantes et de professeurs les auraient accusés d'incitation à la haine raciale.»

Un des problèmes pointés par de nombreux articles américains tient à la difficile définition de ce qui est raciste ou pas. L'argument français qu'une caricature du prophète Mahomet est plus défendable parce qu'elle vise une religion, pas une communauté, est loin de convaincre tout le monde aux Etats-Unis. 

Un des arguments qu'on lui oppose est que le ressenti de la population doit jouer un rôle dans la détermination de ce qui est raciste. Si de nombreux musulmans perçoivent les caricatures de Mahomet comme insultantes, alors il faut peut-être accepter qu'il s'agit d'une forme de discours raciste (ce qui, du point de vue américain, ne veut pas dire qu'elles doivent être illégales).

Des lois contre-productives

Pour éviter l'impression d'un deux poids deux mesures dans les tribunaux –pourquoi les associations musulmanes n'ont-elles pas pu faire condamner certains dessins de Charlie Hebdo, jugés insultants?– beaucoup concluent qu'il est préférable de ne criminaliser aucun discours.

Le chroniqueur du New York Times Ross Douthat, qui s'est exprimé à ce sujet sur Twitter, pointe certains écueils de la position française: le fait qu'il existe des lois contre l'incitation à la haine raciale donne l'impression aux musulmans qu'il devrait être possible de faire condamner certains dessins, et comme ils ne parviennent pas à le faire, ils ont l'impression de ne pas être protégés également par la loi. 

D'autant plus que d'un point de vue américain, la conception française de la laïcité est une forme de limite à la liberté d'expression et de religion. «En France, le concept de liberté d'expression n'a pas empêché les hommes politiques d'interdire les foulards à l'école», écrit Jordan Weissmann dans Slate.com. 

L'autre problème des lois françaises, pointé par de nombreux commentateurs américains, c'est l'effet de publicité lié aux condamnations pour discours raciste ou d'apologie du terrorisme. En 2014, un article du New York Times sur Dieudonné évoquait la façon dont sa «muselière» légale s'est transformée en «mégaphone». Si le but est de faire taire les discours racistes et antisémites, de les rendre moins populaires et visibles, alors les lois françaises semblent contre-productives dans la mesure où les condamnations de Dieudonné lui donnent une aura de rebelle et martyr de la liberté d'expression. 

Dans un article de Slate.com sur l'islamophobie et l'antisémitisme, le journaliste William Saletan rappelait la condamnation en 2002 de Denis Leroy, un dessinateur auteur d'un dessin sur les attentats du 11 septembre publié dans un hebdomadaire basque avec la légende: «Nous en avions tous rêvé… Le Hamas l’a fait.» Il avait dû payer une amende pour apologie du terrorisme (décision maintenue par la Cour européenne):

«Comment pouvez-vous justifier la condamnation de tels faits, tout en défendant les dessinateurs et les réalisateurs qui ridiculisent Mahomet? Vous ne le pouvez pas. Soit vous les censurez tous, soit vous n'en censurez aucun.»

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