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Proudhon, l'héritage d'un socialiste

Proudhon photographié par Nadar, en 1864 (via Wikimédia Commons).

Proudhon photographié par Nadar, en 1864 (via Wikimédia Commons).

150 ans après sa mort, l'auteur de «Qu'est-ce que la propriété?» continue de peser sur la pensée politique.

Le 19 janvier 1865, il y a cent cinquante ans, mourait Pierre-Joseph Proudhon. «L’enfant terrible du socialisme», comme le surnomme un de ses biographes, était alors une figure influente des milieux ouvriers politisés. S’inscrivant dans la nébuleuse des socialismes utopistes et conceptuels des années 1830-1860, qui font l’objet de redécouvertes politiques et scientifiques depuis une bonne dizaine d’années, la figure de Proudhon mérite examen, au-delà des quelques formules toujours citées («La propriété, c’est le vol») et des condamnations sommaires, au demeurant compréhensibles sur certains sujets (la misogynie et l’antisémitisme traversent bien l’œuvre proudhonienne).

A la différence de Marx, dont il fut un des plus féroces adversaires, ses partisans n’ont pas fondé un «proudhonisme», comme il existe dès les années 1880 un «marxisme». Néanmoins, il est pour beaucoup considéré comme l’un des principaux théoriciens du courant anarchiste ou d’un «socialisme non étatique». Son œuvre foisonnante, protéiforme et peu systématique prête aux interprétations les plus contradictoires et a légué un héritage complexe dans le mouvement socialiste au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Eloges de Marx

En 1840, Proudhon a 31 ans et mène une carrière itinérante d'ouvrier typographe, un des métiers les plus fréquents de l’élite ouvrière politisée de l'époque, quand il publie son volumineux pamphlet Qu’est-ce que la propriété?, dont l'écho est considérable en France et à l’étranger. Karl Marx affirme alors: «L’ouvrage de Proudhon, Qu’est-ce que la propriété?, a pour l’économie sociale moderne la même importance que l’ouvrage de Sieyès Qu’est-ce que le Tiers-État? pour la politique moderne.» Comme le souligne le meilleur connaisseur de ce texte, l’historien Edward Castelton, dans ce pamphlet Proudhon «identifie le problème qui est au cœur de la question sociale dans la France post-révolutionnaire du XIXe siècle: l’écart entre le droit et le fait. Il est obnubilé par le paradoxe de ses contemporains qui parlent toujours de l’égalité des droits pour justifier la propriété, alors que c’est précisément la propriété qui provoque et consolide des inégalités de richesse et de fortune et qui rend, par conséquent, l’égalité juridique insignifiante».

Qu'est-ce que la propriété? (1841)

Installé à Paris, l'ouvrier bisontin fonde un quotidien, Le Peuple, qui devient peu avant la Révolution de 1848 Le Représentant du Peuple, et est élu, début juin 1848, député à l’Assemblée nationale de la jeune Deuxième République. Très critique du gouvernement et révolté par l’écrasement de l’insurrection ouvrière de juin 1848, il intervient quelques semaines plus tard à l’Assemblée pour vanter les mérites de la confrontation de classes et de l’ouvrier, à qui désormais appartient l’avenir de l’humanité. Dans Les Confessions d’un révolutionnaire (1849), il affirmera que c’est aux travailleurs eux-mêmes de structurer leurs propres organisations économiques et sociales. Le théoricien de l’anarchisme est né.

Aux lendemains de cette révolution avortée, son attitude ambiguë à l’égard de Louis- Napoléon Bonaparte, devenu Napoléon III, a contribué à ternir sa réputation. Condamné pour avoir critiqué Louis-Napoléon, il est incarcéré jusqu’en juin 1852 mais la levée de l’interdiction initiale de son ouvrage La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre (1852) comme ses rencontres avec le prince Jérôme, cousin de Napoléon III représentant l’aile sociale du bonapartisme, lui assurent ensuite une certaine bienveillance, reflétant la volonté impériale de tenter d’intégrer les représentants ouvriers au régime.

«Cet isoloir qu'on appelle Assemblée nationale»

Proudhon a-t-il cru à la «révolution par en haut»? Les désillusions consécutives à l’échec de la vague révolutionnaire de 1848 expliquent en large partie son état d’esprit mais, s’il a pu être tenté par le bonapartisme, ce n’est assurément pas ce qui domine son œuvre, presque toujours critique de l’État et des gouvernements:

«Le but de la Révolution de 1848 est connu: c’est l’abolition complète du privilège propriétaire. Le moyen d’arriver à cette abolition est également connu: c’est l’association ouvrière, c’est la substitution de la solidarité industrielle à la commandite capitaliste; c’est la centralisation, par le crédit mutuel, de toutes les forces travailleuses; c’est, en un mot, l’excommunication de la propriété.»

Pendant cette période, Proudhon publie également un Manuel du spéculateur où il dénonce le «régime bussal», c’est-à-dire l’extension des valeurs de la Bourse à l’ensemble des activités humaines. Toujours critique des autorités, il est de nouveau condamné à la suite de la publication de De la justice dans la Révolution et dans l’église (1858), véritable manifeste de l’anticléricalisme qui sera lu par des nombreux responsables politiques tout au long du XIXe siècle. Il se réfugie ensuite en Belgique jusqu’en 1862, avant de revenir en France où il bénéficie d’une amnistie. Parmi ses dernières réflexions politiques, il faut relever son attention à la question du fédéralisme. Installé à la périphérie de Paris, à Passy, il publie en 1863 Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution, où il défend fortement l’idée de fédération:

«Toutes mes idées économiques, élaborées depuis vingt-cinq ans, peuvent se résumer en ces trois mots: fédération agricole-industrielle. Toutes mes vues politiques se réduisent à une formule semblable: fédération politique ou décentralisation.»

Proudhon à l'Assemblée nationale, en 1848 (via Wikimédia Commons).

Dans son ultime ouvrage, De la capacité politique des classes ouvrières, Proudhon prône une mise à distance radicale du mouvement ouvrier à l’égard des élections et de l’État. La défiance à l’égard de l’institution parlementaire est une des constantes de l’œuvre de celui qui écrivait: «Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle Assemblée nationale pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent.»

Peut-on résumer les grands traits de son œuvre? On peut citer en premier lieu, sans exclusive, son appréciation de l’histoire révolutionnaire qu’il analyse comme un mouvement perpétuel de l’humanité vers plus de justice. Le rôle central des rapports économiques (la propriété, le crédit, l’impôt) est évident, de même que le problème de l’État et de Dieu, deux absolus contre lesquels il a ferraillé pendant une grande partie de son existence. Enfin, la question sociale et ouvrière est cœur de la réflexion proudhonienne: à ce titre, n’oublions pas de souligner que Proudhon est un des très rares théoriciens du mouvement ouvrier à être d’extraction modeste, et sa popularité parmi les Internationaux français doit aussi se comprendre à partir de cet ancrage.

Proudhon «oui et non»

La perspective séparatiste proudhonienne, au sens où les ouvriers doivent être séparés de toutes les formes politiques et sociales bourgeoises, lègue au mouvement socialiste et syndicaliste français un horizon qui le hantera durablement et périodiquement, au-delà des controverses sur l’œuvre elle-même. Comment en effet ne pas voir chez le militant syndicaliste Fernand Pelloutier et le philosophe Georges Sorel –qui s’en réclament d’ailleurs régulièrement– cet héritage proudhonien? Les syndicalistes révolutionnaires de la CGT ont assurément recueilli et fait fructifier cette dimension séparatiste.

Mais son écho va bien au-delà de la gauche. Une des appropriations les plus controversées de Proudhon est celle de cercle portant son nom, le fameux «Cercle Proudhon», qui mêle des théoriciens du syndicalisme révolutionnaire avec des représentants de l’Action française entre 1911 et 1914. Assurément très minoritaire, il a longtemps porté préjudice à l’image du socialiste antiautoritaire, d’autant que des théoriciens contre-révolutionnaires d’entre-deux-guerres puis du régime de Vichy font la part belle à Proudhon. Il existe bien en effet une permanence de cet héritage, sélectif et très contestable historiquement, mais légitimé par certaines positions conservatrices sur la famille et une hostilité viscérale au jacobinisme (Proudhon déteste la Révolution française, bourgeoise et parlementaire) et aux républicains bourgeois, associés à l’étatisme. Proudhon, «c’est un style, une violence et une conviction qui ne laissent pas indifférent, notamment de ce côté-ci du monde politique».

Dans le mouvement socialiste organisé, Proudhon incarne
la figure négative
de l’anarchisme
face à Marx

Dans le mouvement socialiste organisé, la condamnation est sévère du côté des partisans de Jules Guesde puis ultérieurement par le mouvement communiste international dans le sillage de l’URSS: Proudhon est ainsi une figure très célèbre mais le plus souvent honnie, elle incarne la figure négative de l’anarchisme face à Marx. Reste qu’au sein même du PCF un ouvriérisme marqué, une fierté ouvrière, «basiste» et anti-intellectualiste trouvent selon certains historiens ses racines chez des figures comme Proudhon.

Avec la fin progressive de l’hégémonie intellectuelle à gauche du PCF, Proudhon connaît un regain d’intérêt progressif dans lequel les années 1960 marquent un tournant. Pour la deuxième gauche, Proudhon est bien un anti-Marx, mais surtout une figure à réhabiliter car il incarne un socialisme non autoritaire contre la dérive bureaucratique. Le colloque sur l’Actualité de Proudhon qui a lieu en 1965 et publié en 1967 s’inscrit dans ce mouvement, correspondant aussi à une certaine vivacité du courant anarchiste qui va s’affirmer dans le sillage des événements de mai-juin 1968. Pour présenter cet ouvrage, voilà ce l’on pouvait écrire en 1967:

«On se demande aujourd’hui si certaines tendances du monde contemporain ne correspondent pas à des conceptions fondamentales de Proudhon. Citons, par exemple, le développement de toutes formes d’autonomie, l’accent mis sur l’élément libre et contractuel de tout engagement social, l’association de l’ouvrier à la gestion de l’entreprise et même de l’économie.»

Proudhon «oui et non», tranchera le libertaire Daniel Guérin: son œuvre est bien en discussion.

Une sympathie durable se repère par exemple chez une figure emblématique de la deuxième gauche, l’historien de l’autonomie ouvrière et éditorialiste influent Jacques Julliard, sympathie dont on retrouve encore la trace dans sa récente histoire des gauches ou encore dans son dialogue avec Jean-Claude Michéa. Mais à la perspective antiétatiste fondamentale s’est substituée ici une référence plus ponctuelle pour exprimer une défiance à l’égard de la bureaucratie et de l’État, à distance des grandes déclarations proudhoniennes de 1848.

Un philosophe, voire un précurseur de la sociologie

Depuis peu, les rééditions de textes de courants socialistes du XIXe siècle se sont multi- pliées. La connaissance de l’œuvre de Proudhon a incontestablement bénéficié de ce regain d’intérêt dans un contexte où le renouveau pour l’idée de coopérative à une large échelle est manifeste. Les phrases de 1967 citées ci-dessus pourraient s’appliquer, mutatis mutandis, aux années 2000: après l’effondrement du système soviétique, les alternatives au capitalisme ont eu tendance à prendre leurs distances avec l’héritage marxiste et à chercher des solutions chez les socialismes critiques de Marx.

Proudhon, plus qu’un simple représentant d’un socialisme antiautoritaire ou de l’anarchisme, est désormais considéré comme un philosophe, voire un précurseur de la sociologie, prolongeant des intuitions du sociologue et spécialiste de Proudhon Georges Gurvitch qui aurait été certainement conforté de voir ce regain d’intérêt indéniable après la faillite du «socialisme réel».

Reste qu’il ne faut probablement pas attendre des écrits de Proudhon ce qu’ils ne disent pas et il est désormais vain de vouloir le «réhabiliter» face à Marx ou à d’autres théori- ciens de son envergure. Marx a voué aux gémonies avec sarcasme certaines expériences historiques avancées par Proudhon, comme la Banque du peuple, et n’a incontestablement guère perçu l’importance de la force mobilisatrice de démarches alternatives dans le cadre du capitalisme. Mais Marx a sur ce point, d’une certaine manière, les qualités de ses défauts: sa critique de l’économie politique, présentée notamment dans Le Capital, lui confère assurément un regard historique, politique et économique sur l’évolution mondiale du capitalisme d’une toute autre ampleur que celle de Proudhon, dont l’horizon apparaît limité lorsqu’il s’agit de comprendre les évolutions structurelles d’un système.

Peut-être faut-il déjà les (re)lire avec plus de distance l’un et l’autre que jadis et, de ce point de vue, l’appel de Georges Gurvitch de 1965 résonne encore aujourd’hui:

«Je suis persuadé, pour ma part, qu’actuellement, aucune doctrine sociale soucieuse à la fois de dédogmatiser le marxisme et de corriger Proudhon en les dépassant l’un et l’autre, aucune doctrine sociale de cet ordre n’est possible sans une synthèse de la pensée de ces frères ennemis.»

Cet article constitue une version raccourcie d'une note publiée par la Fondation Jean-Jaurès.

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