Tech & internet

Stanford 1994: la promotion Voltaire, version high-tech?

Monique Dagnaud, mis à jour le 18.01.2015 à 14 h 52

Sur le campus de Stanford, en Californie, le 9 mai 2014. REUTERS/Beck Diefenbach

Sur le campus de Stanford, en Californie, le 9 mai 2014. REUTERS/Beck Diefenbach

Derrière le dynamisme du high-tech, qui tient les rènes? Un article de Jodi Kantor du New York Times[1] écrit à l’occasion du 20 ème anniversaire de la promotion 1994 des diplômés du college de Stanford –l’année même où s’envolait l’activité du Web- donne un éclairage sur l’élite qui façonne l’économie de la Silicon Valley. Cette promotion Voltaire, version high-tech, fêtait ainsi ses retrouvailles. 

Elle célébrait surtout ses anciens étudiants devenus entrepreneurs du Web, en suivant la cartographie habituelle de ce jeu de piste –lancement d’un projet, levée de fonds, revente du capital, réinvestissements, partenariats divers avec du capital risque, parfois chute, mais toujours suivie d’une rédemption dans de nouvelles opportunités. De fait, dans les années 90 s’ouvrant un secteur de marché où l’avantage donné au premier arrivant était considérable, les diplômés de Stanford se sont rués sur cette opportunité. 

Célébration du capitalisme fou

On peut voir la chose autrement: «Si la méritocratie existe quelque part dans le monde, c’est bien dans la Silicon Valley» affirme à Jodi Kantor David Sacks, qui ne s’est pas déplacé pour l’anniversaire mais qui a adressé un e-mail. Cet alumni est entré dans Paypal à ses débuts, rejoignant d’autres recrues de Stanford, Peter Thiel et Keith Rabois, et est devenu millionnaire en vendant sa participation; ensuite il a créé une myriade d’autres entreprises dans la Net économie, et dans la production de films. 

Apprenant qu’un de ses anciens camarades de classe venait de revendre la messagerie de WhatsApp pour 20 milliards de dollars, le même David Sacks avait écrit ce tweet résumant l’esprit de la Silicon Valley «ici, un gain de moins de 10 milliards de dollars dégage un charme désuet»

Lors de la fête d’anniversaire (sponsorisée par Yahoo), les conversations s’amorcent souvent par «Où en est ton fonds d’investissements?». Les participants rivalisent en parlant de leurs succès –plusieurs d’entre eux ont déjà fait la couverture du magazine Fortune. Retombée cocasse de cette célébration du capitalisme fou, les alumni n’ayant pas planté leur graine dans le champ des nouvelles technologies se sentent comme les parfaits crétins de la soirée.

Où sont les femmes? 

Ces success stories sont surtout des faits d’arme masculins. Beaucoup d’anciennes étudiantes ont été employées par Google, Apple ou des start up, certaines sont parties vers la médecine ou l’économie, mais peu sont entrées dans l’effervescence du capital risque lié à Internet. Pourquoi ce «gender gap»? Même si pour travailler dans la e-économie, être un as de l’informatique n'était pas indispensable, le fait que pour chaque étudiante en informatique il y avait quatre étudiants pèse dans la balance, explique Jodi Kantor. 

La réserve des femmes à l’égard de l’économie bouillante de l’Internet correspond parfois à des choix de vie, mais plusieurs exemples montrent des «imprudentes» qui se sont aventurées sur ce terrain et qui se sont fait évincer. «Internet était censé être un instrument pour l’égalité, pourquoi les femmes de notre génération n’ont-elles pas fait bouger les lignes?», se demande Gina Bianchini, une exception à ce tableau puisqu’elle a fondé la plateforme communautaire Ning avec Marc Andresseen -cela lui a valu la une de Fortune. Autre exception: le cas de Jessica DiLullo Herrin, initiatrice de plusieurs start-up prospères.

En 1994, le féminisme était en pleine expansion sur le campus –les étudiantes y représentent la moitié des effectifs–, et règnait encore une ambiance «contreculture» -donc anti-business. Dans ce contexte, David Sacks fait déjà parler de lui. A l’époque, il est rédacteur en chef de la revue conservatrice/libertarienne, The Stanford Review, qui prend la tête du combat contre «le politiquement correct»: la politique de lutte contre les discriminations engagée par la direction de l’Université. La revue campe alors sur la ligne traditionnelle: seule l’excellence compte et la volonté d’ouverture aux femmes et aux minorités ethniques va faire baisser le niveau et vise essentiellement à redistribuer le pouvoir. Deux ans après sa sortie le l’Université, il persiste dans son credo et signe avec Peter Thiel un livre provoquant: The Diversity Myth: Multiculturalism and the Politics of Intolerance at Stanford.

Pas de self-made man

Le sexisme des milieux hackers ou des business angels a souvent été dénoncé, ce sujet hante l’histoire du web. Peu de femmes de la promotion de 1994 pourtant se plaignent ouvertement de cet esprit machiste. D’autant plus que, récemment, un nombre plus important d’entre elles se risque dans la création d’entreprise. En effet, trois éléments convergent pour favoriser ce mouvement: le besoin criant de talents innovateurs dans le secteur (cet argument pro-marché est avancé dans un des derniers numéros de The Stanford Review); la chute des prix des composants qui leur permet de se passer du monde très viril du capital risque; et le fait que leurs enfants ayant grandi, elles se trouvent plus disponibles et que le temps presse si elle veulent saisir leur chance dans le chaudron numérique. Telle est la note sur laquelle se termine l’article.

De ce tableau, l’image du self-made man à l’américaine ressort écornée. Les étudiants de cette prestigieuse université, dont beaucoup ont prolongé leur bachelor par une école de droit ou une Business School, ont mis la main sur l’Eldorado de la nouvelle économie. Ils s’entraident et/ou montent ensemble des opérations. D’autre part, la culture du partage, celle des racines utopiques du Net, semble avoir disparu au profit des vertiges du e-business, et ne fournir au final qu’une bannière glamour à l’économie du Net.

Comparer Stanford et l'ENA

Comparer la promotion 94 de Stanford avec la promotion Voltaire de l’ENA, est-ce absurde?

Dans les deux cas, il s’agit d’une élite qui se considère comme telle, au nom de la méritocratie scolaire, et qui, pour cette raison, s’estime légitime pour occuper le sommet de la société, et le fait savoir. A ces fins, chacune s’abrite d’un discours universaliste: les valeurs d’égalité du modèle social français, pour l’une, les valeurs d’égalité grâce aux outils numériques, pour l’autre. Et progressivement, l’une et l’autre ont jeté leur filet sur un secteur clef de la société: le politique pour l’une, l’économie de la 3ème révolution industrielle pour l’autre; l’une est tournée vers l’intérieur de la société, l’autre l’est vers le large de la mondialisation.

Sur le plan de la féminisation de la société, la rhétorique d’un énarque ne saurait, évidemment, se mouler sur celle de David Stacks en raison d’une tonalité plus feutrée des débats universitaires en France, surtout sur la question des discriminations. Mais l’avancée de la position des femmes à l’ENA suit un chemin assez parallèle à celui des diplômées de Stanford. L’ENA n’accueille dans ses 80 recrues annuelles qu’à peine plus d’un tiers d’étudiantes, et en dépit de quelques cas spectaculaires, elles font des carrières moins prestigieuses que les hommes –ce pour le moment, mais, comme aux Etats-Unis, les temps évoluent.

Au delà de ces considérations, les différences entre ces deux types d’élite sont flagrantes.

Dans la société américaine, plus mobile que la française, et qui dans le domaine des affaires donne sa chance à des talents qui ne relèvent pas nécessairement de la méritocratie scolaire, l’élite high-tech paraît, certes, comme nous venons de le dire, modelée sur le schéma hexagonal: une élite universitaire (Harvard et Stanford) qui préempte un secteur. Les créateurs du Net américain y ajoutent toutefois une touche toute originale: beaucoup ont quitté ces universités prestigieuses avant la fin de leurs diplômes pour se consacrer à leur entreprise –Steve Jobs, Mark Zuckerberg, Bill Gates, Richard Stallman, Jimmy Wales... la liste est longue de ces «héros» de la révolution informatique qui, à un moment, fatigués des cours magistraux, ont préféré la griserie de la e-économie. Encore récemment, en 2012 à Stanford, Evan Spiegel qui, à 23 ans, avait imaginé le concept de Snapchat –un site d'échanges de contenus éphémères- a abandonné ses études pour se consacrer à son projet. Cette désinvolture est inconcevable à l’ENA, où le rang de classement à la sortie détermine largement la carrière.

De surcroit, ce qui est célébré dans l’article du New York Times, c’est la promotion 1994 de Stanford: elle recouvre environ 400 personnes, et après cette étape, d’autres sélections se sont opérées: entre les étudiants qui ont poussé plus loin leurs études (ce sont eux que décrit l’enquête), et les autres, puis entre ceux qui ont choisi des carrières discrètes et ceux qui se sont engagés dans la bataille du Net. L’élite high-tech, au final, émerge de la réussite entrepreneuriale et de la prise de risque –et pas du titre scolaire.

[1] Beaucoup des interviews du New York Times ont été réalisées en octobre lors des manifestations célébrant l’anniversaire de la promotion en octobre 2014, mais l'article est paru fin décembre. Retour à l'article.

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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