France

Contre une sanctuarisation du débat sur le terrorisme

Emilie Laystary, mis à jour le 19.01.2015 à 15 h 30

Ne laissons pas la tristesse anesthésier nos convictions: l’idée d’«union nationale» est dangereuse. Une tribune de la journaliste Emilie Laystary.

Place de la République, le 11 janvier 2015. REUTERS/Youssef Boudlal.

Place de la République, le 11 janvier 2015. REUTERS/Youssef Boudlal.

Traits d’esprit griffonnés sur du papier carton, crayons levés vers le ciel, bougies et hommages fleurissant aux quatre coins de la société civile: l’attaque contre Charlie Hebdo a laissé derrière elle une vague d’émotion qui tonne par delà les clivages politiques habituels. Des millions de personnes ont défilé à travers la France, dans un moment de mobilisation sans commune mesure. Se rassembler, exprimer son choc face au drame, témoigner de sa solidarité: ces réactions sont naturellement saines. Mais sain l’est aussi le refus de nombre d’entre nous de rejoindre une «marche républicaine» emmenée par des fossoyeurs de la liberté de la presse. Sain aussi, est le refus d’une «union nationale».

La tentation du «choc des civilisations»

Car au-delà du deuil national, il est désormais de notre responsabilité de déplacer la lecture des récents événements sur un curseur politique. L’indignation contre le fondamentalisme religieux, démarche exclusive, ne peut faire l’économie d’une lutte anti-raciste, elle inclusive. Sans cette dernière, nous courons le risque de labourer la terre des idéologues du «choc des civilisations».

Les émotions collectives ont ceci de singulièrement dommageables qu’elles laissent se tisser, mécaniquement, des grilles de lecture simplistes. Or, il nous faut éviter absolument une sanctuarisation du débat sur la radicalisation.

A manifester «contre le terrorisme» sans également prendre le temps de se dire «avec les musulmans», nous nous exposons à donner la réplique à ceux qui dénoncent l’invasion des «barbares sur notre civilisation capitaliste mondiale», comme le craignait l’écrivain pakistanais et britannique Tariq Ali, au lendemain des attaques du 11-Septembre. La multiplication des actes anti-musulmans depuis le 7 janvier en atteste tristement. Déjà stigmatisés avant cela, les Français de confession musulmane sont aujourd’hui les autres victimes des attaques terroristes de la semaine dernière.

L'«union nationale», une arme idéologique

On entend et lit, ci et là, qu’il est beau de voir une France unie, au-delà de ses différences (entendons même, «différends») politiques. Ne laissons pas la tristesse anesthésier nos convictions: l’idée d’«union nationale» est dangereuse. Car au-delà des marches citoyennes dont elle s’est fait le fier étendard, c’est en son nom que des lois liberticides tenteront de s’imposer, et c’est sous son nom que l’autocritique de notre système se dérobera. Une arme idéologique: voilà ce qu’est l’«union nationale». Ainsi, ses récentes déclarations laissent déjà présager de Manuel Valls qu’il se voudra l’artisan d’un arsenal répressif digne du Patriot Act. Un peuple apeuré est par définition docile et servile, et cela, nos voisins outre-Atlantique en payent encore le prix.

Des débats sur la nature de certaines traductions de textes coraniques à la réflexion sur la fracture sociale comme fabrique du terrorisme, en passant par tout bavardage sur la guerre, la coalition occidentale au Moyen-Orient, l’intégration, l’assimilation ou la liberté de la presse: nos circonvolutions interprétatives forment un arsenal de moyens de reprendre prise sur le réel. Mais les crimes perpétrés sous le fanatisme ne sauraient être ramenés à un facteur unique, de la même façon que la religion musulmane n’est pas un bloc de pensée monolithique. Il est par exemple absolument abject que Caroline Fourest et Franz Olivier Gisbert aient comme grondé et demandé des comptes à Amar Lasfar, le président de l’Union des organisations islamiques de France, sur le plateau de France 2.

Ne sous-estimons pas les dégâts de ces petites piques: ce ne sont pas des accidents isolés mais bel et bien le théâtre de ce qui se jouera partout en France si nous laissons la peur se cristalliser dans le rejet et les amalgames. Pour refuser que notre société se divise ainsi, il faut dépasser l’angélisme manichéen de la simple critique du terrorisme. Sans préoccupation anti-raciste affirmée, la lutte contre le terrorisme fait de facto du pied à un impérialisme post-colonial. Dès aujourd’hui, il faut mettre à l’œuvre une transversalité des luttes. Même dans le deuil. Ou plutôt: plus que jamais dans le deuil.

Emilie Laystary
Emilie Laystary (10 articles)
Journaliste
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