Monde

Les Européens bougent peu en Europe

Catherine Bernard, mis à jour le 16.01.2015 à 7 h 35

Vingt ans après l'avènement du grand marché, les migrations intra-européennes restent marginales. Reste à savoir s'il faut ou non déplorer ce constat.

A Bonn, en 2011. REUTERS/Wolfgang Rattay

A Bonn, en 2011. REUTERS/Wolfgang Rattay

0,3%: c'est le pourcentage de la population de l'Union européenne qui, chaque année, fait ses valises pour aller s'installer dans un autre pays de l'Union. Au total, 3% des citoyens européens vivent aujourd'hui dans un autre Etat membre. Reconnaissons-le, ces chiffres, dévoilés par France Stratégie dans un rapport intitulé «Profils migratoires européens dans la crise», semblent très faibles. Ils sont même deux fois moindres que ceux de l'immigration venant de pays tiers.

Est-ce un bon ou un mauvais signe? 

1.MauvaisLe marché du travail européen reste cloisonné

Les migrations intracommunautaires ne vont toujours pas de soi. Malgré la reconnaissance des diplômes, il reste souvent bien plus difficile pour un immigrant, aussi européen soit-il, de trouver un travail que pour un national. Du coup, les mobilités de travail sont essentiellement le fait de ceux qui ont déjà un emploi, et non de chômeurs qui viennent en chercher un. Dans ces conditions, il est clair que la crise a encore complexifié les vélléités d'expatriation. La croissance des flux migratoires à l'intérieur de l'UE est passée de +10% avant 2008 par an à +4% depuis.  

Les emplois décrochés par les migrants les moins qualifiés sont en outre souvent les plus précaires, ce qui les contraint à revenir chez eux en cas de crise conjoncturelle. Ainsi, juste après la crise, les migrations de retour des citoyens des pays de l'Est ont bondi de 35%!

2.BonLes migrations ne sont pas simplement dictées par l'économie

Les différences de performances économiques n'expliquent qu'une partie des migrations. On a beaucoup parlé des Grecs partant vers l'Allemagne en raison de la crise profonde que connaît leur pays, ou des Portugais venant en France pour fuir le chômage. Et de fait, un tiers des migrants européens arrivant en Allemagne viennent désormais d'une Europe latine engluée dans la crise. Mais ces phénomènes restent malgré tout relativement marginaux. En étudiant de près les chiffres, les experts de France Stratégie ont mis en exergue quatre explications principales aux flux migratoires intra-européens:

  • les différences de niveaux de vie: elles expliquent les flux entre l'est et l'ouest de l'Europe, les nouveaux pays membres de l'Est étant pour l'instant moins riches que leurs voisins occidentaux. Ainsi, les Européens de l'Est (20% de la population) représentent 50% des migrants intracommunautaires.
  • les différences de conjonctures économiques: elles justifient les départs en direction du nord de l'Europe, dont la conjoncture a rebondi plus rapidement après la crise.

Ces deux facteurs font de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne une destination naturelle des migrants, puisque 30% se rendent outre-Rhin et 36% outre-Manche. La Suède (1%) et le Danemark (2%) sont aussi, relativement à leur population, très prisés. 

  • les affinités culturelles et/ou familiales: elles expliquent pourquoi 7% des migrants venus de l'UE prennent toujours le chemin de l'Espagne, pourtant en crise, contre 6% se rendant en France, qui se porte malgré tout un peu mieux. Et pourquoi les Bulgares et les Roumains préfèrent l'Italie à l'Allemagne, pourtant économiquement plus dynamique.
  • les traditions: les Polonais voient leurs flux migratoires augmenter alors que leur situation économique n'est pas si mauvaise. Les Français, les Néerlandais ou les Scandinaves changent proportionnellement plus de pays à l'intérieur de l'Europe que les Espagnols ou les Italiens, pourtant confrontés à un chômage plus élevé. 

3.MauvaisLes migrations ne permettent pas d'atténuer les crises

Même si elles sont en partie dictées par les évolutions conjoncturelles, les migrations intra-européennes restent si peu importantes en volume qu'elles ne contribuent que très marginalement à l'ajustement des marchés de l'emploi dans les pays en crise profonde.

Ainsi, note le rapport:

«Le taux d’expatriation des Grecs a été multiplié par deux entre 2010 et 2012 et celui des Irlandais par trois depuis 2008. Mais les taux d’expatriation restent inférieurs à 1% pour l’ensemble des Européens, à l’exception des ressortissants des Etats baltes.»  

De la même façon, l’expatriation des Espagnols et des Italiens représente, respectivement, moins de 1% et de 4% des chômeurs dans ces deux pays. Seul le Portugal se distingue puisque ce ratio y atteint 9%.

4.BonLes migrations ne constituent pas un handicap à la reprise

Le bon côté de cette étude, aussi déprimante soit-elle pour les adeptes d'une véritable Europe des citoyens et des travailleurs, est que les migrations n'influent que fort marginalement sur le dynamisme à long terme des économies.

Il serait évidemment dramatique pour la Grèce, l'Espagne ou le Portugal que leur population active les quitte durablement pour aller renforcer celle des pays déjà les plus dynamiques comme l'Allemagne ou les pays du nord de l'Europe.

5.MauvaisLes faibles migrations accentuent la pression sur les salaires

Mais à l'inverse, évidemment, moins les migrations sont importantes, et plus l'ajustement économique, dans un système de monnaie unique où la dévaluation est impossible, se fait par une augmentation du chômage et/ou une pression à la baisse sur les coûts salariaux.

Seul bémol: dans certains pays, notamment d'Europe latine et en Irlande, avec la crise, les habitants se sont expatriés hors d'Europe plutôt qu'au sein de l'Union.

Mais il n'est pas du tout certain que cela soit, à terme, une bonne nouvelle pour l'Europe...

Catherine Bernard
Catherine Bernard (148 articles)
Journaliste
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