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La semaine où nous avons vu la mort en face

Louis Hausalter, mis à jour le 15.01.2015 à 7 h 37

Un policier froidement exécuté, un terroriste abattu: ces images violentes ont été diffusées à la télévision ou sur Internet. Au risque d'être exploitées pour servir la propagande djihadiste, mais aussi pour influencer l'opinion publique.

Les frères Kouachi après la fusillade du siège de Charlie Hebdo. REUTERS/Reuters TV

Les frères Kouachi après la fusillade du siège de Charlie Hebdo. REUTERS/Reuters TV

Un policier au sol, blessé, qui implore un terroriste de ne pas l'exécuter. Et l'homme cagoulé de l'achever à bout portant, d'une balle dans la tête. Le 7 janvier, cette vidéo glaçante de la mort du lieutenant Ahmed Merabet était visionnée par des milliers d'internautes, quelques minutes seulement après la fusillade de Charlie Hebdo. Son auteur, un ingénieur résidant boulevard Richard-Lenoir (Paris-XIe), tout près des locaux de l'hebdomadaire satirique, l'a postée sur Internet peu après l'attentat. Il s'en est excusé depuis. «J'étais complètement paniqué», a-t-il témoigné auprès de l'agence AP. «Il fallait que je parle à quelqu'un. J'étais seul dans mon appartement. J'ai mis la vidéo sur Facebook. C'était une erreur.»

Il a retiré la vidéo quinze minutes après, selon ses dires. Trop tard. Le film avait été partagé en un temps record par ses 2.500 amis Facebook, envoyé sur YouTube et tournait déjà sur Twitter. Encore quelques minutes, et des extraits apparaissaient sur les chaînes d'information. Aucune télévision n'a montré l'exécution du policier, mais de nombreux journaux à travers le monde en ont publié une capture en première page le lendemain, notamment le New York Times. En France, Le Point en a fait sa couverture.

Deux jours plus tard, le public assistait à une autre mort, celle d'Amedy Coulibaly. Celui qui a tué une policière à Montrouge et quatre clients de l'épicerie casher de la porte de Vincennes a été abattu par les hommes du Raid lorsqu'il a tenté de se jeter sur eux. Filmées par un riverain, les images les plus marquantes de l'assaut ont été diffusées par France 2, qui a toutefois figé la vidéo au moment précis où le terroriste se fait abattre. Mais une version «non censurée», où l'on voit l'intégralité de la scène, a été diffusée vendredi soir par France 3 –qui a rendu la vidéo indisponible en replay. «Une erreur», invoque-t-on chez la chaîne publique, qui a lancé une enquête interne.

Par deux fois, des téléspectateurs et/ou des internautes ont donc vu la mort en quasi-direct, et de beaucoup plus près que lors du 11-Septembre. «Ce n'est pas entièrement nouveau: on a déjà vu des images d'attentats ou de décapitation», rappelle néanmoins Claude Moniquet, ex-journaliste et ancien des services de renseignement, actuellement directeur du centre ESISC, spécialisé dans les questions de terrorisme et de sécurité. En 1995, par exemple, des images de la mort, dans un hameau du Rhône, de Khaled Kelkal, le responsable de la vague d'attentats islamistes de l'été, avaient été diffusées au JT mais avec un différé de 24 heures... «Ce qui est nouveau, c'est le fait d'avoir des images de mort prises à Paris, en France. Cela rend l'évènement extrêmement réel», ajoute Claude Moniquet.

Une récupération inévitable

La mort au coin de la rue, et désormais disponible en vidéo sur Internet. Avec quelles conséquences? Car la récupération de ces images est inévitable. D'abord, elles servent la propagande des fondamentalistes islamistes. «Les réseaux djihadistes vont réutiliser ces images pour leur martyrologie», assure le chercheur Asiem El Difraoui, auteur d'al-Qaida par l'image (PUF). «Le relais de ces images se fait actuellement de manière dispersée sur Internet, sans contrôle centralisé. Mais il est possible qu'elles servent dans l'avenir à illustrer une sorte de documentaire de propagande, par exemple pour l'anniversaire de ces attentats», prédit Claude Moniquet.

L'extrême violence de ces images ne serait-elle pas de nature à dégoûter certains sympathisants de la cause? «Leur diffusion peut décourager certaines personnes, mais elle encourage les cas pathologiques», répond Asiem El Difraoui. Pour Claude Moniquet, «l'Etat islamique a, jusqu'à récemment, entretenu une propagande extrêmement violente, destinée à recruter des psychopathes. Ces images servent ce recrutement». Même si, depuis environ deux mois, l'EI serait aurait changé de stratégie, en essayant de montrer un visage plus «avenant». «Ils veulent se faire passer pour un Etat normal. Ils ont par exemple adopté un budget pour l'année 2015», souligne le spécialiste.

Mais la médiatisation de l'horreur peut aussi servir un tout autre dessein: faire prendre conscience à l'opinion publique d'un danger pressant… et favoriser son appui à un renforcement des mesures sécuritaires. «Cyniquement, on pourrait dire qu'à toute chose malheur est bon», reprend Claude Moniquet. «Inévitablement, ce drame sera utilisé pour faire comprendre qu'un attentat terroriste, ça n'arrive pas seulement dans des pays lointains. Cela se passe chez nous et peut se reproduire. Il n'y a aucune raison de laisser les bad guys être les seuls à exploiter cela.»

L'illustration est venue dès le 13 janvier à l'Assemblée nationale. L'annonce par Manuel Valls de nouvelles «mesures exceptionnelles» a rencontré un inhabituel consensus parmi une classe politique encore sous le coup de l'émotion, au point d'entonner en choeur la Marseillaise dans l'Hémicycle, pour la première fois depuis près d'un siècle. Contrôle d'Internet, échange de données sur les passagers aériens, isolement des islamistes radicaux en prison, renforcement des services de renseignement... Autant de mesures qui devraient, dans le contexte actuel, trouver un écho bien plus favorable qu'en temps normal.

La presse, surmoi d'Internet?

Ainsi, «le choc des photos», et celui des vidéos, semble avoir un impact bien réel. Il pose la question de la responsabilité de leurs diffuseurs. Mais lorsqu'ils prennent leurs décisions éditoriales, les médias de référence doivent désormais composer avec les réseaux sociaux, redoutables concurrents qui, eux, ne font aucun tri dans l'immédiat. Interrogé par Le Monde, Hervé Béroud, directeur de la rédaction de BFMTV, a illustré le paradoxe:

«Lorsque je suis rentré chez moi, mercredi, vers 23 heures, ma fille de 14 ans s’est étonnée de ne pas avoir vu les images de l’exécution du policier sur mon antenne, alors qu’elle avait tout vu sur le Net.»

«Les médias traditionnels et Internet ne jouent pas dans la même cour», estime François Jost, professeur à Paris-III et directeur du Centre d'études sur l'image et le son médiatiques. «Sur Internet, on ne peut rien empêcher. Ce n'est pas pour autant que les médias doivent baisser les bras. Ils jouent un rôle de gatekeepers. Ils ont le devoir de décider de manière éthique ce que l'on peut montrer ou pas.»

La presse, surmoi d'Internet? Tous les médias ne conçoivent pas leur rôle ainsi. En faisant sa couverture de l'image du policier sur le point d'être tué, Le Point a créé la polémique. «Abject», a réagi la famille d'Ahmed Merabet. Pour le patron du magazine, Etienne Gernelle, c'était pourtant une manière de dénoncer la barbarie. «Pourquoi avons-nous choisi cette photo pour la couverture? Parce que précisément elle montre la violence, la barbarie et la lâcheté des terroristes», s'est-il justifié. «Nous pensons que nous ne pouvons pas occulter cette réalité, justement parce qu'elle est insupportable.»

François Jost insiste sur la distinction entre la diffusion brute d'une image et sa réutilisation. «Montrer une telle image dans le flux, parce que quelque chose à laquelle on ne s'attend pas vient de se passer, c'est de l'information», commente-t-il. «Mais ensuite, à force de la ressasser, ce qui était une information devient une illustration. La répétition est dangereux parce qu'elle banalise.» Entre droit à l'information et respect de la dignité humaine, de nombreux utilisateurs des réseaux sociaux ont choisi. Mais pour les médias, le dilemme reste entier.

Louis Hausalter
Louis Hausalter (6 articles)
Journaliste politique.
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