Life

La marchandisation du corps humain se banalise

Loïc H. Rechi, mis à jour le 28.08.2009 à 16 h 22

Les tabous religieux et moraux sautent. Le corps devient une marchandise presque comme une autre dans une quasi-indifférence.

A une époque où tout se vend et tout s'achète, il restait un dernier bastion ayant échappé à la libéralisation économique à outrance, c'était le corps humain. Pour des raisons aussi bien religieuses et éthiques que morales, la marchandisation du monde contemporain semblait avoir épargné l'intégrité physique de l'être humain. Pourtant, plusieurs exemples tendent à montrer qu'un processus lent mais irrémédiable vers la matérialisation croissante du corps humain s'est déclenché.

Trafic d'ovocytes et vente d'organes

Depuis plusieurs mois, nombreux sont les médias à rapporter des cas de transactions financières mettant le corps humain au cœur de l'échange. Le 21 juillet, les autorités roumaines annonçaient avoir arrêté deux médecins israéliens et un employé roumain d'une clinique de Bucarest, accusés de s'être livrés à trafic d'ovules humains. Les médecins de cet établissement spécialisé dans l'assistance médicale à la procréation ponctionnaient les ovocytes chez des jeunes filles roumaines «confrontées à des difficultés financières» en échange d'à peine quelques centaines euros.  Selon les informations parues dans différents médias roumains, les ovocytes dont des femmes stériles avaient besoin pour procréer et la fécondation in vitro étaient facturés entre 12 000 et 15 000 euros à une clientèle étrangère et fortunée, issue de pays dans lesquels des pratiques de cet ordre sont évidemment interdites.

Pourtant, le phénomène du tourisme procréatif, puisque c'est bien de cela dont il s'agit, est loin d'être confidentiel. D'après les résultats d'études menées sur la question au cours des derniers mois, le Dr Françoise Shenfield, spécialiste en la matière, confiait récemment que le tourisme procréatif représenterait chaque année entre 20 000 à 25 000 demandes de traitement pour les seuls Belgique, République tchèque, Danemark, Slovénie, Espagne et Suisse. Plus qu'un épiphénomène donc.

La vente d'ovocytes est loin d'être le seul domaine concerné en matière de marchandisation du corps humain. Si le trafic d'organes - principalement orchestré par des mafias peu embarrassées par les questions éthiques - a toujours existé, il semble là aussi qu'il ait pris une nouvelle ampleur consécutive à la crise économique mondiale. Exactement comme dans le cas de ces Roumaines désœuvrées et contraintes de vendre leurs cellules sexuelles en l'échanges de quelques euros, on reste toujours dubitatif mais guère plus estomaqué par la multiplication des annonces du type «Je vends mon rein contre 120 000 euros ou bien un de mes poumons en échange de la prise en charge de mon crédit immobilier... ». L'Espagne notamment semble connaître une recrudescence en la matière en raison d'une économie entrée en récession depuis la fin de l'année 2008 et d'un taux de chômage de 15,5%.

La France elle-même n'échappe pas au phénomène comme en témoigne l'histoire d'Alain Canovaro, un chômeur de 43 ans. Devant l'impossibilité manifeste de retrouver un emploi, Alan Canovaro dépose une dizaine d'annonces sur des sites de recherche d'emploi dans lesquelles il s'engage solennellement à faire don d'un de ses reins en échange d'un emploi stable. Pour aussi surprenante qu'elle soit, son histoire n'aura guère émue qui que ce soit, se retrouvant tout juste reléguée au rayon des actualités insolites sur quelques sites. Si Alain Canovaro n'a pas récupéré d'emploi, sa proposition n'ayant intéressé personne, elle témoigne parfaitement de cette évolution sociétale qui tend à banaliser la marchandisation du corps au profit d'un désir absolutiste et contemporain du confort économique à tout prix.

Jeune fille vend hymen en parfait état

Dans la logique de cette matérialisation de l'humain lui-même, il est un attribut féminin qui n'échappe désormais plus au phénomène, la virginité. En l'espace de quelques années, ce n'est pas moins d'une dizaine de jeunes filles qui ont déposé une ou plusieurs annonces sur Internet pour mettre en vente leur virginité. Evidemment, la virginité est une conception qui fascine. Symbole de pureté indissociable des grandes religions monothéistes, il aura fallu attendre plusieurs siècles, et les grandes évolutions sociales occidentales de la seconde partie du XXe siècle - libération de la femme et libéralisation de la sexualité - pour en finir avec le caractère sacré de la chose. Fantasme régulièrement associé à un spectre de domaines s'étalant de la photographie de mode à la pornographie, son image même fait vendre. Dès lors, dans ce contexte de marchandisation du corps humain, cela ne revient-il pas à commercialiser son hymen au même titre qu'un rein ou qu'un poumon?

C'est sans doute Natalie Dylan, une jeune américaine de vingt-deux ans originaire de San Diego qui a donné le plus grand écho à la «cause» en septembre 2008. Etudiante inquiète par la perspective de ne pas pouvoir survenir aux besoins financiers requis pour la poursuite des ses études supérieures, elle prend la décision de vendre sa virginité en ligne aux enchères pour s'assurer un futur financièrement serein, loin des préoccupations de l'étudiant moyen. Dans l'optique de s'assurer un écho le plus large possible, elle recourt aux services d'Howard Stern, l'animateur de radio le plus trash des Etats-Unis et annonce en direct lors de son émission qu'elle couchera avec n'importe quel mec capable d'aligner au moins un million de dollars sur la table. La jeune fille ne manque pas de charisme et se dit «prête à affronter la polémique».

La machine se met en marche et Natalie prend le soin de déposer son annonce sur Ebay, l'incontournable site américain d'enchères. Rapidement pourtant, les administrateurs du site retirent son offre, qu'ils jugent contraire à l'éthique du site. Qu'à cela ne tienne, Denis Hoff, propriétaire du « Moonlight Bunny Ranch », un bordel du Nevada dans lequel a travaillé la propre sœur de Natalie, prend la petite sous son aile et se charge d'héberger la petite annonce en question. Denis Hoff, pragmatique, partage les préoccupations de la jeune fille: «Pourquoi perdre sa virginité avec n'importe quel gars à l'arrière d'une Toyota quand vous pouvez payer votre scolarité avec?».  Une fois le buzz passé, comme d'habitude, le cas Dylan tombe aux oubliettes... pour quelques temps seulement.

La jeune fille fait son retour médiatique en janvier 2009. On apprend ainsi qu'en l'espace de quatre mois, ce sont plus de dix mille hommes attirés par la vertu de la jeune femme qui ont fait monter l'enchère jusqu'à la somme sans doute initialement inespérée de 3,7 millions de dollars. On ne sait toujours pas si Natalie Dylan, qui écarte d'emblée toute possibilité d'une relation plus longue avec le «gagnant», est allée au bout de sa démarche, mais il se murmure qu'elle aurait reçu énormément de propositions de la part de maison d'édition et même d'Hollywood. Ce qui signifie tout bonnement que la simple vente des droits de son histoire pourrait bien lui permettre de ne même pas avoir à passer sa fameuse nuit « d'amour » facturé au Bunny Ranch.

Une tendance en voie de banalisation?

Depuis, ce sont quatre à cinq filles qui lui ont emboité le pas en moins d'un an. La dernière, une jeune équatorienne résidant en Espagne, mettait ainsi son hymen aux enchères pour «pouvoir payer un spécialiste à sa mère malade», pas plus tard qu'il y a quelques jours. Il est encore difficile d'être catégorique et d'affirmer avec certitude que le phénomène de vente de virginité via internet, encore mineur, se démocratisera à l'avenir au point d'en devenir banal. Mais toujours est-il que si les cas se multiplient, vendre sa virginité n'est pas forcément très lucratif. Le cas d'Alina Percea, une jeune roumaine de dix-huit ans qui n'«en aura tiré que» 10 000 euros, bien loin des millions et des paillettes promis à Natalie Dylan, en témoigne. Pour autant, le projet de Justin Sisely - un réalisateur australien de films pornographiques, désireux d'offrir 20 000 dollars au garçon et la fille, vierges tous deux et majeurs bien entendu, qui seront prêts à se laisser filmer le temps de leur première expérience sexuelle - démontre que le potentiel économique de l'exploitation de la virginité n'est plus commercialement à négliger. A une époque où tout se vend et tout s'achète, il semble bien qu'il ne reste plus aucun bastion ayant échappé à la libéralisation économique à outrance.

Loïc H. Rechi

Lire également: Tourisme procréatif sur le Vieux continent

(Image de Une de Emery Co, via Flickr)

Loïc H. Rechi
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