La marchandisation du corps humain se banalise
Les tabous religieux et moraux sautent. Le corps devient une marchandise presque comme une autre dans une quasi-indifférence.
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Trafic d'ovocytes et vente d'organes
Depuis plusieurs mois, nombreux sont les médias à rapporter des cas de transactions financières mettant le corps humain au cœur de l'échange. Le 21 juillet, les autorités roumaines annonçaient avoir arrêté deux médecins israéliens et un employé roumain d'une clinique de Bucarest, accusés de s'être livrés à trafic d'ovules humains. Les médecins de cet établissement spécialisé dans l'assistance médicale à la procréation ponctionnaient les ovocytes chez des jeunes filles roumaines «confrontées à des difficultés financières» en échange d'à peine quelques centaines euros. Selon les informations parues dans différents médias roumains, les ovocytes dont des femmes stériles avaient besoin pour procréer et la fécondation in vitro étaient facturés entre 12 000 et 15 000 euros à une clientèle étrangère et fortunée, issue de pays dans lesquels des pratiques de cet ordre sont évidemment interdites.
Pourtant, le phénomène du tourisme procréatif, puisque c'est bien de cela dont il s'agit, est loin d'être confidentiel. D'après les résultats d'études menées sur la question au cours des derniers mois, le Dr Françoise Shenfield, spécialiste en la matière, confiait récemment que le tourisme procréatif représenterait chaque année entre 20 000 à 25 000 demandes de traitement pour les seuls Belgique, République tchèque, Danemark, Slovénie, Espagne et Suisse. Plus qu'un épiphénomène donc.
La vente d'ovocytes est loin d'être le seul domaine concerné en matière de marchandisation du corps humain. Si le trafic d'organes - principalement orchestré par des mafias peu embarrassées par les questions éthiques - a toujours existé, il semble là aussi qu'il ait pris une nouvelle ampleur consécutive à la crise économique mondiale. Exactement comme dans le cas de ces Roumaines désœuvrées et contraintes de vendre leurs cellules sexuelles en l'échanges de quelques euros, on reste toujours dubitatif mais guère plus estomaqué par la multiplication des annonces du type «Je vends mon rein contre 120 000 euros ou bien un de mes poumons en échange de la prise en charge de mon crédit immobilier... ». L'Espagne notamment semble connaître une recrudescence en la matière en raison d'une économie entrée en récession depuis la fin de l'année 2008 et d'un taux de chômage de 15,5%.
La France elle-même n'échappe pas au phénomène comme en témoigne l'histoire d'Alain Canovaro, un chômeur de 43 ans. Devant l'impossibilité manifeste de retrouver un emploi, Alan Canovaro dépose une dizaine d'annonces sur des sites de recherche d'emploi dans lesquelles il s'engage solennellement à faire don d'un de ses reins en échange d'un emploi stable. Pour aussi surprenante qu'elle soit, son histoire n'aura guère émue qui que ce soit, se retrouvant tout juste reléguée au rayon des actualités insolites sur quelques sites. Si Alain Canovaro n'a pas récupéré d'emploi, sa proposition n'ayant intéressé personne, elle témoigne parfaitement de cette évolution sociétale qui tend à banaliser la marchandisation du corps au profit d'un désir absolutiste et contemporain du confort économique à tout prix.
Jeune fille vend hymen en parfait état
Dans la logique de cette matérialisation de l'humain lui-même, il est un attribut féminin qui n'échappe désormais plus au phénomène, la virginité. En l'espace de quelques années, ce n'est pas moins d'une dizaine de jeunes filles qui ont déposé une ou plusieurs annonces sur Internet pour mettre en vente leur virginité. Evidemment, la virginité est une conception qui fascine. Symbole de pureté indissociable des grandes religions monothéistes, il aura fallu attendre plusieurs siècles, et les grandes évolutions sociales occidentales de la seconde partie du XXe siècle - libération de la femme et libéralisation de la sexualité - pour en finir avec le caractère sacré de la chose. Fantasme régulièrement associé à un spectre de domaines s'étalant de la photographie de mode à la pornographie, son image même fait vendre. Dès lors, dans ce contexte de marchandisation du corps humain, cela ne revient-il pas à commercialiser son hymen au même titre qu'un rein ou qu'un poumon?
C'est sans doute Natalie Dylan, une jeune américaine de vingt-deux ans originaire de San Diego qui a donné le plus grand écho à la «cause» en septembre 2008. Etudiante inquiète par la perspective de ne pas pouvoir survenir aux besoins financiers requis pour la poursuite des ses études supérieures, elle prend la décision de vendre sa virginité en ligne aux enchères pour s'assurer un futur financièrement serein, loin des préoccupations de l'étudiant moyen. Dans l'optique de s'assurer un écho le plus large possible, elle recourt aux services d'Howard Stern, l'animateur de radio le plus trash des Etats-Unis et annonce en direct lors de son émission qu'elle couchera avec n'importe quel mec capable d'aligner au moins un million de dollars sur la table. La jeune fille ne manque pas de charisme et se dit «prête à affronter la polémique».
La machine se met en marche et Natalie prend le soin de déposer son annonce sur Ebay, l'incontournable site américain d'enchères. Rapidement pourtant, les administrateurs du site retirent son offre, qu'ils jugent contraire à l'éthique du site. Qu'à cela ne tienne, Denis Hoff, propriétaire du « Moonlight Bunny Ranch », un bordel du Nevada dans lequel a travaillé la propre sœur de Natalie, prend la petite sous son aile et se charge d'héberger la petite annonce en question. Denis Hoff, pragmatique, partage les préoccupations de la jeune fille: «Pourquoi perdre sa virginité avec n'importe quel gars à l'arrière d'une Toyota quand vous pouvez payer votre scolarité avec?». Une fois le buzz passé, comme d'habitude, le cas Dylan tombe aux oubliettes... pour quelques temps seulement.
La jeune fille fait son retour médiatique en janvier 2009. On apprend ainsi qu'en l'espace de quatre mois, ce sont plus de dix mille hommes attirés par la vertu de la jeune femme qui ont fait monter l'enchère jusqu'à la somme sans doute initialement inespérée de 3,7 millions de dollars. On ne sait toujours pas si Natalie Dylan, qui écarte d'emblée toute possibilité d'une relation plus longue avec le «gagnant», est allée au bout de sa démarche, mais il se murmure qu'elle aurait reçu énormément de propositions de la part de maison d'édition et même d'Hollywood. Ce qui signifie tout bonnement que la simple vente des droits de son histoire pourrait bien lui permettre de ne même pas avoir à passer sa fameuse nuit « d'amour » facturé au Bunny Ranch.
Une tendance en voie de banalisation?
Depuis, ce sont quatre à cinq filles qui lui ont emboité le pas en moins d'un an. La dernière, une jeune équatorienne résidant en Espagne, mettait ainsi son hymen aux enchères pour «pouvoir payer un spécialiste à sa mère malade», pas plus tard qu'il y a quelques jours. Il est encore difficile d'être catégorique et d'affirmer avec certitude que le phénomène de vente de virginité via internet, encore mineur, se démocratisera à l'avenir au point d'en devenir banal. Mais toujours est-il que si les cas se multiplient, vendre sa virginité n'est pas forcément très lucratif. Le cas d'Alina Percea, une jeune roumaine de dix-huit ans qui n'«en aura tiré que» 10 000 euros, bien loin des millions et des paillettes promis à Natalie Dylan, en témoigne. Pour autant, le projet de Justin Sisely - un réalisateur australien de films pornographiques, désireux d'offrir 20 000 dollars au garçon et la fille, vierges tous deux et majeurs bien entendu, qui seront prêts à se laisser filmer le temps de leur première expérience sexuelle - démontre que le potentiel économique de l'exploitation de la virginité n'est plus commercialement à négliger. A une époque où tout se vend et tout s'achète, il semble bien qu'il ne reste plus aucun bastion ayant échappé à la libéralisation économique à outrance.
Loïc H. Rechi
Lire également: Tourisme procréatif sur le Vieux continent
(Image de Une de Emery Co, via Flickr)
Mis à jour le 28/08/2009 à 16h22










































Je ne suis pas certain que la vente d'un organe soit à mettre dans la même catégorie que la mise aux enchères de sa virginité, même s'il s'agit bien dans les deux cas de la marchandisation du corps, ne serait-ce que parce que la marchandisation du corps féminin est peut-être aussi ancienne que l'humanité et a été totalement banalisée dans un très grand nombre de culture.
Dans nombres de sociétés, c'est la virginité de la jeune fille qui va lui donner une valeur marchande sur le marché du mariage. Examen par une matrone avant la nuit de noce et/ou drap ensanglanté brandi devant les familles après consommation portant témoignage de la qualité de la marchandise, sont autant de rites sociaux révélant comment la marchandisation du corps s'inscrit profondément dans les pratiques culturelles ou religieuses. Plus proche de nous, les maisons closes mettaient régulièrement aux enchères parmi leurs clients habituels, la virginité réelle ou supposée d'une nouvelle pensionnaire.
Non seulement les raisons "aussi bien religieuses et éthiques que morales" n'ont jamais empêché la commercialisation du corps humain, mais le plus souvent elles l'ont justifiée, en particulier pour tout ce qui touchait à la sexualité féminine.
Le trafic d'organe lui est la réalisation, grâce à des avancées remarquables du progrès scientifique, de mythes très ancien qui voulaient que certains meurent pour que d'autres vivent. Ce sont les cauchemars de l'histoire de l'humanité qui deviennent réalité: les empereurs chinois que l'on enterrait avec leurs concubines et serviteurs pour qu'ils puissent bénéficier du même confort dans la mort que dans la vie, ou les vampires et autres succubes qui tendaient vers l'éternité aux dépends des vivants.
Si nous parlons de marchandisation du corps d’autrui, nous devons nous rappeler que cette question se pose depuis le début de la médecine et dans pratiquement toutes ses activités. Ainsi, pour mettre au point un médicament ou un vaccin ou même une technique, il faut qu’autrui participe aux tests avant mise sur le marché. En compensation, il reçoit une somme d’argent dans le cadre de la loi française (Huriiet Sérusclat). Mais toutes ces activités représentent un risque pour cet autrui. La question centrale est donc le consentement libre et éclairé de cet autrui à aider son ou ses semblables. Il est clair qu’une personne en détresse financière ne sera pas libre dans sa prise de décision. Si nous voulons donc éviter la marchandisation, cela implique donc de vérifier que les personnes ne sont pas en détresse financière. Mais les labos pharmaceutiques le font-ils ? Permettez-moi d'en douter. De manière tout aussi importante, un consentement libre et éclairé implique une information objective et complète sur les risques encourus. Mais comment informer sérieusement sur des risques que par définition on ne maîtrise pas pour un nouveau médicament par exemple ?
C'est pourquoi je pense que la question de la marchandisation est trop importante pour se laisser manipuler par des cas anecdotiques comme les enchères sur la virginité. Nous ne pouvons pas nous passer de nouveaux traitements ou de dons de sang, de gamètes ou d'organes. Car leur apport est énorme. Mais nous devons être attentifs pour que ne soient pas lésées les personnes qui contribuent par leur coprs à cet objectif. Il ne faut pas succomber aux délires paranoiaques façon S. Agacinski qui nous rappellent ceux des Ligues de vertus. Mais regarder avec attention et objectivité les pratiques pour les réguler dans la recherche d'une minimisation des risques et un partage équitable des bénéfices.
Mais regarder avec attention et objectivité les pratiques pour les réguler dans la recherche d'une minimisation des risques et un partage équitable des bénéfices.
Il est facile d'imaginer le commerce des organes comme un business dont le potentiel est largement plus étendu que le commerce de la drogue. Du coté du client, il n'y a pas de limite financière à ce que certaines personnes riches seront prêtes à donner pour sauver leur peau. Du coté du fournisseur, le nombre de gens pauvres et désespérés est inépuisable.
Il est clair que c'est beaucoup plus facile d'organiser un régime éthique des dons d'organes et de gamètes dans un pays riche et doté d'une puissance publique forte. Mais ce n'est pas parce qu'il y a des trafics d'organes en Inde que nous devons interdire le don et la greffe d'organes en France où cela se passe bien. Au contraire ! Sur ce sujet, l'évolution du Japon est significative. Ce pays conservateur avait une législation tellement rigide que le nombre de greffes était extrêmement bas, obligeant ce qui en avait les moyens d'aller à l'étranger. Devant le refus récent de pays comme l'Australie de greffer les patients Japonais, les autorités du Japon viennent de modifier leur loi. En effet, il n'est pas équitable de se prémunir seulement du trafic en faisant l'impasse sur les milliers de morts en attentes de greffe. C'est souvent le problème des lois qui se disent éthiques : elles sont souvent élaborées par des personnes qui ne sont pas concernées, il est donc très facile pour eux de se faire le champion du rigorisme. Je fais partie des personnes qui sont persuadées que si l'on demandait à ces même personnes d'écrire une règlementation sur l'IVG, elles l'interdiraient de suite, en justifiant ce choix par une palanquée d'arguments moraux douteux du même style qu'on entend de la part des détracteurs de la gestation pour autrui par exemple.