Culture

«Wild», «Loin des hommes»: la nature n’est pas un personnage

Temps de lecture : 3 min

Cette semaine sortent deux films où la nature occupe une place essentielle. Mais pas la même.

«Wild» de Jean-Marc Vallée
«Wild» de Jean-Marc Vallée

Il y a les histoires. Et puis il y a les contextes, géographiques, historiques, sociologiques, psychologiques… Il y a aussi les styles, les partis-pris d’organisation des images et des sons. Un film, d’une manière ou d’une autre, raconte une histoire dans un contexte et avec un certain style. Mais toujours un film fait, ou plutôt un film est fait aussi d’autre chose. De tout ce qui est aussi là, dans l’image, dans la bande son également. Certains cinéastes cherchent à éliminer au maximum ces surplus, perçus comme des parasites à leur projet, d’autres au contraire s’en réjouissent, en tirent parti quitte à faire confiance, un peu ou beaucoup, au hasard.

Parmi tout ce qui est là «en plus», il y a, souvent, ce qu’on appelle «la nature». Filmer dans la nature est une chose, pas très compliquée. Filmer avec la nature en est une autre. Cette semaine sortent deux films plutôt réussis, qui se passent l’un et l’autre dans la nature. C’est d’ailleurs leur seul point commun: pas la même histoire, pas le même contexte –époques différentes, pays différents, situation politiques et psychologiques différentes. Mais ici et là, dans Wild, film de Jean-Marc Vallée et dans Loin des hommes de David Oelhoffen, le rapport à la nature, immense, sauvage, magnifique, occupe une place majeure.

Pacific Crest Trail

Situé au milieu des années 1990, Wild reconstitue l’aventure («d’après une histoire vraie» selon la formule consacrée) d’une jeune femme américaine qui, à la suite d'un drame familial qui l’a laissée dévastée, se lance seule dans une randonnée extrêmement dure sur la Pacific Crest Trail, 1700 km de la frontière mexicaine à celle du Canada.

Portée par l’actrice vedette et productrice Reese Witherspoon, il procède selon un modèle éprouvé, où les séquences spectaculaires «au présent», montrant l’effort physique extrême, le découragement, la joie d’une étape franchie, la peur, des rencontres plus ou moins heureuses sont entrecoupées d’une série de flashbacks reconstituant le passé de l’héroïne, sa vie de famille foudroyée par la mort de sa mère, sa descente aux enfers suicidaire avant de se lancer dans l’aventure rédemptrice. Soutenu par une BO Oldies but goldies, de Presley à Leonard Cohen, et sur la fin par des plans mordorés baignés du crépuscule de l’ère baba marqué par la mort –même pas triste– de Jerry Garcia, le parcours de Cheryl se regarde avec un plaisir simple.

Wild avec Reese Witherspoon

Il tient pour beaucoup au contraste entre la silhouette du personnage et les paysages où elle crapahute. C’est la limite de cette manière de filmer la nature, en lui assignant une fonction, à la fois thérapeutique (pour le personnage) et de contrepoint (pour la dramaturgie). Comme si les ravins, les torrents, les tempêtes n’existaient que pour jouer leur partition dans le parcours du personnage, selon un processus à la fois anthropocentrique (tout ça n’a de sens que par et pour l’humain) et héroïco-individualiste. On dira, à raison, que c’est très représentatif du cinéma américain, ce qui sera vrai, même si on connaît des contre-exemples. Terrence Malick, bien sûr, ou peut-être mieux encore, sur un motif très proche de celui de Vallée, Into the Wild de Sean Penn qui, lui, travaillait d’arrache-pied à déplacer, et à questionner, ce rapport entre humain et cosmos.

L'Atlas algérien

La différence n’en est que plus apparente avec Loin des hommes. Situé dans l’Atlas algérien en 1954, le scénario s’inspire d’une nouvelle d’Albert Camus, L’Hôte, pour inventer avec beaucoup de rigueur et d’énergie un western minimaliste intensément habité par deux acteurs remarquables, Viggo Mortensen et Reda Kateb. Alors que se précise les prémisses de la guerre, un instituteur du Djebel se retrouve contraint de convoyer à travers montagnes et désert un paysan algérien accusé d’un meurtre. Ils sont traqués par divers ennemis, affrontent de multiples épreuves, leurs relations évoluent au cours de leur odyssée. Schéma là aussi classique.

Loin des hommes, avec Vigo Mortensen et Reda Kateb

Mais ce «parcours», géographique, dramatique, dans une certaine mesure politique ou philosophique, prend une puissance remarquable du fait de l’environnement physique –parois rocheuses, étendues pierreuses, ciels immenses, à-pics, orages, vent.

C’est une facilité de langage de dire que la nature est un personnage du film. De manière bien plus intéressante, au lieu d’être assignée à un rôle, elle apparaît comme toujours déjà là, comme dimension d’un autre registre que celui où se nouent les drames des hommes, tout en pesant sur leur sort de manière très concrète, comme menace ou comme protection. La question n’est pas tant de «bien» filmer les montagnes et les météores, que de construire ensemble, réalisateur, caméra et acteurs, un mode d’inscription dans la nature qui trouve, séquence après séquence, un mélange de tension et d’indifférence réciproque entre les personnages et les éléments.

Le titre, même si ce n’est pas son sens premier, suggère aussi cela. Et Loin des hommes, en ne rendant pas la nature fonctionnelle, parvient à ce qu’en retour celle-ci donne au récit une étonnante puissance à la fois matérielle et mythologique.

Wild

De Jean-Marc Vallée, avec Reese Witherspoon, Laura Dern, Thomas Sadoski.

Durée 1h56 | Sortie le 14 janvier 2015.

Voir sur Allociné

Loin des hommes

De David Oelhoffen, avec Viggo Mortensen, Reda Kateb.

Durée 1h41 | Sortie le 14 janvier 2015.

Voir sur Allociné

En savoir plus:

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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