Monde

Un spectre hante l'Europe: le spectre sécuritaire

Colum Lynch et Jamila Trindle, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 14.01.2015 à 7 h 35

Après les attaques commises en France, les libertés sont en danger dans un continent qui tremble devant la menace terroriste.

Les drapeaux européens en berne devant la Commission européenne, le 8 janvier 2015. REUTERS/François Lenoir.

Les drapeaux européens en berne devant la Commission européenne, le 8 janvier 2015. REUTERS/François Lenoir.

Dans un sens, l’Europe attendait en tremblant l’arrivée de Chérif Kouachi, Saïd Kouachi et Amedy Coulibaly. Craignant le retour meurtrier de djihadistes nationaux radicalisés par les guerres étrangères, notamment par le soulèvement syrien, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Espagne et de nombreux autres pays européens s'étaient mis à renforcer leurs réseaux de coordination de renseignements et à voter des lois de grande portée visant à raffermir leurs capacités antiterroristes.

Si l’Europe est confrontée au terrorisme national et islamiste depuis des décennies, l’afflux de guerriers religieux entraînés et endurcis sur les champs de bataille représente un changement d’envergure pour les autorités européennes. A l’été 2013, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, avait confié à Foreign Policy que les djihadistes qui revenaient sur le territoire étaient des «bombes à retardement».

Les atrocités commises la semaine dernière à Paris et qui ont coûté la vie à 17 personnes ainsi qu'aux trois assaillants vont précipiter le virage de l’Europe vers un durcissement de sa politique antiterroriste. Si le Vieux Continent dénonce depuis longtemps les mesures prises par les Etats-Unis pour combattre le terrorisme –la collecte de données par la NSA dénoncée par Edward Snowden, par exemple– comme une violation de la vie privée, les dirigeants européens ont mis au point un nouveau dispositif antiterroriste draconien pour combattre ce qui, à leurs yeux, représente de nouvelles menaces.

Les autorités françaises ont organisé dimanche une réunion en urgence des hauts responsables de la sécurité américains, britanniques, allemands, espagnols et d’autres pays européens pour discuter des nouvelles dispositions à prendre. Donald Tusk, le président du Conseil européen, réclame déjà un renforcement des mesures de sécurité dans les aéroports, notamment sous la forme d’une base de données qui permettrait aux autorités de surveiller tous les déplacements dans et hors d’Europe.

La France a mis en place toute une série de lois accordant davantage de moyens aux services de sécurité pour surveiller les djihadistes présumés et empêcher les citoyens suspects de revenir sur le territoire. En Grande-Bretagne, les législateurs envisagent une nouvelle loi antiterroriste controversée qui pourrait priver de leur nationalité les Britanniques simplement soupçonnés de flirter avec le djihad. Le gouvernement allemand a également décidé de confisquer les cartes d’identité des djihadistes présumés pour les empêcher de partir se battre en Syrie en passant par la Turquie par voie de terre.

Du Portugal à la Serbie, souvent en réponse à la pression des Etats-Unis et du Conseil de sécurité de l’Onu, les gouvernements ont entrepris des démarches pour mettre des bâtons dans les roues des combattants étrangers désireux de rejoindre l’organisation Etat islamique en Syrie. Du renforcement de la sécurité dans les ports de Grèce à la surveillance des aéroports à Chypre en passant par la criminalisation des combattants étrangers au Kosovo, les autorités européennes veulent empêcher leurs citoyens de quitter facilement le pays pour rejoindre des causes militantes –et surtout rendre difficile le retour de combattants entraînés sur les champs de bataille et susceptibles de sévir dans les rues du Vieux Continent.

La bombe à retardement a explosé

Mais la bombe à retardement de Manuel Valls a explosé quand même et a transformé Paris, la semaine dernière, en scène sanglante avec impacts de balles et prise d’otages, nourrissant les craintes que le même genre d’attaques puisse se généraliser dans toute l’Europe. Les attentats commis dans la capitale française ont pour conséquence une nouvelle crise d’introspection: les enquêteurs qui redoutaient la menace djihadiste depuis un an ou plus tentent de comprendre comment deux combattants religieux connus et déjà condamnés, traînant un casier bien rempli de connexions islamistes, ont pu planifier et mettre à exécution les pires attentats sur le sol français depuis un demi-siècle.

Les failles du renseignement sont flagrantes. Les services français et américains surveillaient les deux frères Kouachi depuis des années. L’aîné, Saïd, 34 ans, avait été entraîné par un membre affilié à al-Qaida au Yémen en 2011 et avait rencontré le prédicateur et idéologue américain Anwar al-Awlaki. Chérif, 32 ans, arrêté en 2005 alors qu’il tentait de rejoindre le djihad en Irak, avait passé trois ans en prison; son histoire était même évoquée dans un documentaire. Les deux frères figuraient dans deux bases de données antiterroristes américaines dont la no-fly list, la liste des personnes interdites à bord des avions voyageant vers ou depuis les Etats-Unis.

Les chefs de l’espionnage européens craignent que l’avenir ne nous réserve des événements encore plus sinistres. Andrew Parker, directeur général du MI5, le service du renseignement intérieur britannique, a déclaré lors d’un de ses rares discours, jeudi dernier, que le Royaume-Uni se préparait à une immense vague d’attentats commis par al-Qaida. «Nous restons confrontés à des complots toujours plus complexes et plus ambitieux, qui suivent l’approche aujourd’hui tristement bien établie d’al-Qaida et de ses imitateurs: des tentatives de provoquer des morts à grande échelle, souvent en s’attaquant à des systèmes de transport ou à des cibles symboliques» a-t-il déclaré dans un discours au Royal United Services Institute. «Nous savons, par exemple, qu’un groupe de terroristes du noyau dur d’al-Qaida en Syrie prépare des attentats de grande ampleur contre l’Occident.»

Parker a expliqué que l’expérience de combat de la Grande-Bretagne contre l’IRA montre clairement que des attentats terroristes peuvent être perpétrés pendant une très longue période:

«Des efforts soutenus à long terme et un travail d’équipe sont nécessaires pour les contrecarrer; et il n’est pas réaliste de s’attendre à ce que chaque projet d’attentat soit déjoué, même lorsqu’il arrive que leurs auteurs soient sur nos radars depuis plusieurs années.»

Le terrorisme n'est pas une nouveauté en Europe

Le terrorisme n’est pas une chose nouvelle en Europe. Des groupes militants nationaux, des républicains irlandais aux nationalistes basques en passant par l’extrême gauche allemande et son homologue italienne, ont semé bombes et cadavres dans les villes européennes pendant des décennies en poursuivant leurs objectifs politiques ou idéologiques.

Et l’Europe a beaucoup souffert aux mains des extrémistes islamistes, même avant les attentats du 11 septembre 2001. En 1989, l’ayatollah Khomeiny avait émis une fatwa à l’encontre de Salman Rushdie pour son livre Les Versets sataniques. Dans les années 1990, des terroristes algériens ont fait exploser des bombes dans le métro parisien et envisagé de détruire la tour Eiffel en détournant un avion. Près de 200 personnes sont mortes dans un attentat lié à al-Qaida dans des trains de banlieue de Madrid en 2004; un an plus tard, 52 autres ont péri à Londres lorsque des islamistes ont posé des bombes dans le métro et dans des bus. Un musulman néerlandais a assassiné le cinéaste controversé Theo van Gogh en 2004. Et les bureaux de Charlie Hebdo avaient déjà été incendiés en 2011 après la publication par l’hebdomadaire d’une caricature du prophète Mahomet.

Mais les problèmes de l’Europe se sont aggravés dans le sillage de la guerre civile en Syrie, qui a engendré une nouvelle génération de combattants religieux bien entraînés. Depuis octobre 2013, plus de vingt complots terroristes, notamment exécutés par des extrémistes pourvus d'une expérience en Syrie, ont été recensés: Parker cite comme exemple l'attaque au couteau commise en décembre à Tours contre trois policiers français par un homme hurlant «Allahu akbar» et le meurtre de quatre personnes au Musée juif de Bruxelles en mai dernier par Mehdi Nemmouche, Français de retour de Syrie. Il a aussi annoncé que certains attentats avaient été déjoués, évoquant un cas où les Français s’étaient saisis d’un engin explosif dans un appartement en lien avec une personne de retour de Syrie. La Grande-Bretagne, a-t-il déclaré, a quant à elle contrecarré trois complots terroristes ces derniers mois.

«Nous n'avons pas besoin de faire la course»

Certes, certains pays européens luttent pour que le renforcement des lois antiterroristes s'opère avec retenue et compréhension. Le Danemark cherche à désamorcer la menace représentée par les djihadistes qui reviennent en leur proposant des séances d’orientation et des formations professionnelles. Et en Allemagne, les autorités semblent tout aussi préoccupées par le potentiel retour de bâton lié au groupe anti-immigrants Pegida que par la menace d’un nouvel attentat.

«Nous n’avons pas besoin de faire la course pour créer de nouvelles lois» a affirmé le ministre de la Justice allemand, Heiko Maas, vendredi dernier. «Il nous faut davantage d’éducation et de dialogue avec les musulmans d’Allemagne. Une société ouverte et libre est la meilleure réponse à la haine des terroristes. Nous ne devons pas tomber dans le piège des terroristes... Limiter notre liberté et l’Etat de droit est exactement ce à quoi ils aspirent.»

Mais pour une grande partie de l’Europe, les attentats de Paris, notamment le drame de la prise d’otage de la journée de vendredi, ont exacerbé le sentiment de vulnérabilité qui envahissait déjà le continent.

«Dans l’Europe tout entière, cela fait vraiment ressortir les plus grandes craintes qui animent depuis toujours les services de sécurité» a confié à Foreign Policy Shiraz Maher, chercheur attaché à l’International Center for the Study of Radicalization, lors d’une interview téléphonique depuis Londres. Maher remarque que si les attentats de Paris n’ont pas fait autant de morts que les attaques terroristes précédentes, comme celles de Madrid en 2004 ou de Londres en 2005, ils ont été relayés en direct par les télévisions pendant des jours, ce qui en a décuplé l’impact. «Ça a prolongé l’événement» explique-t-il.

L’été dernier, le gouvernement de centre-droit espagnol, aux prises avec un chômage galopant et une économie en pleine récession, n’en a pas moins déclaré que le terrorisme islamiste était le plus gros problème du pays. «Le terrorisme djihadiste est la plus grave menace à laquelle est confrontée la société du XXIe siècle», a affirmé le ministre de l’Intérieur, Jorge Fernández Diaz, lors d’un discours au mois de juin.

La Grande-Bretagne est allée la plus loin

Mais c’est en Grande-Bretagne que les élus sont probablement allés le plus loin, avec une proposition de loi qui autoriserait le gouvernement à déchoir les djihadistes britanniques de leur citoyenneté pour les empêcher de revenir dans le pays. La nouvelle loi antiterroriste actuellement débattue à la Chambre des communes propose d’accorder une foule de nouveaux pouvoirs au gouvernement pour s’attaquer à la menace islamiste telle qu'elle est perçue, de l’interdiction aux assureurs de payer des rançons aux islamistes jusqu’à l'obligation pour les personnels de la petite enfance de reporter les bambins risquant de devenir des terroristes.

Plusieurs personnes, notamment l’observateur critique des politiques antiterroristes britanniques David Anderson, ont manifesté leur inquiétude à l’idée que la disposition sur les combattants étrangers dépouillerait les supposés djihadistes de leur citoyenneté, les rendant apatrides et sans aucun recours légal.

Le vice-Premier ministre libéral-démocrate Nick Clegg a averti que, faute de garanties visant à protéger les accusés, telle que par exemple une surveillance par la justice des soi-disant ordonnances d’exclusion temporaire, la loi serait rejetée par le Parlement. Les attentats parisiens se sont rapidement imposés dans le débat, où Clegg a accusé les partis eurosceptiques de droite d’utiliser la tragédie pour marquer des points politiques et attiser le sentiment anti-immigrants.

«Je trouve que c’est une véritable honte, ce que la Grande-Bretagne est en train de faire» a déclaré Shiraz Maher. «Ce n’est pas comme ça que nous devrions nous y prendre.»

Colum Lynch
Colum Lynch (7 articles)
Journaliste
Jamila Trindle
Jamila Trindle (2 articles)
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