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Jusqu'à présent, l'école a échoué à éduquer à la citoyenneté

A Marseille, le 2 septembre 2014. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

A Marseille, le 2 septembre 2014. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Avant de lui demander de faire encore plus, peut-être faudrait-il mieux évaluer la pertinence des enseignements actuels, et ne plus appliquer des régimes différents selon qu'il s'agit du lycée général, technologique ou professionnel.

Après avoir entendu ici et là que des élèves n'avaient pas respecté la minute de silence destinée à porter le deuil des victimes de l'attentat du mercredi 7 janvier à Charlie Hebdo; après avoir entendu des professeurs désarmés face à des «je ne suis pas Charlie» clamés par les élèves (une minorité), une question se pose pour l'école: que peut-elle faire? Et doit-elle faire plus en matière d'éducation à la citoyenneté? C’est ce que Manuel Valls a affirmé avec conviction et détermination à l’Assemblée nationale en conclusion de la séance d’hommage aux victimes des attentats. Il faut aussi se poser les bonnes questions sur la manière dont l’école s’y prend. 

Ce 13 janvier, le CNESCO (Conseil national d'évaluation du système scolaire) expliquait ainsi dans un communiqué:

«L’apprentissage de la citoyenneté à l’école, capable de dresser un rempart contre les barbaries, doit tout d’abord être ausculté. Les promesses de notre projet social d’intégration par l’école républicaine et laïque de tous les groupes sociaux et religieux qui forment notre communauté nationale doivent aussi être analysées. Les conditions de la réussite des élèves issus de l’immigration doivent être questionnées.»

Il se trouve que pour la rentrée 2015, un enseignement laïc de la morale était déjà prévu par la réforme Peillon de 2013, destiné à développer «une morale commune et la capacité de jugement de chacun, une appropriation libre et éclairée par les élèves des valeurs qui fondent la République et la démocratie».

Mais que faut-il en attendre sachant que notre pays est celui qui, en Europe, formalise le plus et consacre le plus de temps à l’instruction civique et la vie démocratique à l’école selon le CNESCO? Et que ces instructions restent surtout des vœux… pieux.

Instruction civique

L’instruction civique est une discipline chez nous. La France est même le seul pays européen dans lequel cet enseignement concerne les niveaux et avec des moments bien définis. Au collège, il y a aussi ce que l’on appelle la vie de classe: une heure consacrée à des discussions libres. Dans le secondaire, les élèves participent à la démocratie scolaire en élisant des délégués de classe qui choisissent à leur tour des représentants au conseil d’administration du lycée. Il existe aussi des conseils de la vie lycéenne, etc.

Le problème c’est que, sur le terrain, la mise en pratique est contrastée. Et il existe un décalage entre les instructions officielles et la réalité. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est encore le CNESCO qui l’explique dans une note envoyée ce lundi 12 janvier et datée du 13:

«Derrière (la) façade d’un engagement massif dans l’éducation à la citoyenneté, les faiblesses de ces apprentissages sont nombreuses. C’est dans le passage de l’investissement théorique (…) que se cumulent les faiblesses de ce champ d’éducation en France. Les rapports des inspections générales de l’Education nationale, notamment en 2011 et le rapport de la Mission sur l’enseignement de la morale laïque de 2013 dressent un ensemble large des lacunes et défaillances de l’apprentissage de la citoyenneté en France.»

 Ainsi le texte souligne que: 

  • les heures d’instruction civique sont parfois utilisées pour boucler les programmes d’histoire-géographie
  • cet enseignement n’est pas évalué. Notre culture de l’évaluation est forte, il est de ce fait «démonétisé» pour les différents acteurs (enseignants, élèves, parents)
  • la représentation des lycéens au conseil d’établissement fait trop souvent figure de gadget
  • tous ces dispositifs, même lorsqu’ils sont correctement appliqués, ne sont pas assez étudiés et mesurés: nous n’en connaissons pas les bénéfices.

Lycée général ou technologique

Par ailleurs, quand on aborde le lycée, il semble clair que l’éducation à la citoyenneté est mieux traitée dans la filière générale (avec un horaire qui lui est dédié) que dans les filières technologiques et professionnelles (dans un quota global de 380 heures à partager entre les enseignements de français, d’histoire et de géographie nous dit le CNESCO). Et l’enseignement de la philosophie n’est pas dispensé en lycée professionnel. Pour le dire clairement, les élèves des catégories populaires ont moins de chances de bénéficier plus longuement des enseignements qui permettent de mieux connaître le fonctionnement de la démocratie et de l'interroger.

Enfin, comme le remarque Benoît Falaize, historien et formateur d’enseignants en école supérieure du professorat de l’éducation que nous avons interrogé sur la question:

«Il faut commencer la sensibilisation aux questions de démocratie plus tôt, à la maternelle et à l’école élémentaire. Dans cette dernière, l’éducation civique est une discipline très peu investie par les enseignants. Bien souvent, ils ne semblent pas y croire eux-mêmes.»

Conclusion du rapport du CNESCO: la distance entre les intentions et la réalité est énorme.

Ma conclusion: il n’y a pas de message plus délétère que de ne pas faire ce qu’on dit. Les ministres, les cadres de l’éducation nationale, les politiques et les observateurs se paient souvent de mots sur le rôle de l’école dans notre démocratie. Il faut regarder ce qui se fait concrètement dans les classes et en tirer les conclusions. La parole n'est pas performative, surtout en matière d'éducation.

 

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