Culture

Quel film montrer après Charlie?

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 14.01.2015 à 11 h 07

Une réponse possible, la seule qui paraisse relativement adéquate, en phase avec le présent et attentive à l’avenir, vient du passé. Il s’agit du film «Le Destin», réalisé en 1997 par le cinéaste égyptien Youssef «Jo» Chahine.

«Le Destin», de Youssef «Jo» Chahine.

«Le Destin», de Youssef «Jo» Chahine.

Dans l’émotion des heures et des jours qui ont suivi l'attentat meurtrier à Charlie Hebdo, plusieurs personnes ont cherché, parmi bien d’autres actions possibles, quelles projections organiser, qui feraient écho à ce qui vient de se passer. Plusieurs réponses immédiates, trop immédiates, viennent à l’esprit, dans un contexte qui justement tend à mobiliser de manière dangereusement dominante les réflexes, et à paralyser la pensée.

Il y aurait bien sûr la superficielle similitude des images, avec ces visions de guerre menées par des hommes armés de fusils d’assaut dans les rues de la capitale qui évoquent tant de scènes de films d’action récents, cette ressemblance extérieure entre les tueurs de la rue Nicolas Appert et ceux qui vont les traquer –un survivant de Charlie dira avoir pensé à un agent du RAID, la force d’élite de la policee, quand l’assassin est entré.  De ces images, on ne peut rien faire, pas tout de suite en tout cas: cette réversibilité des apparences si chère à De Palma, à John Woo voire au Spike Lee d’Inside Man, suggère un intenable renvoi dos-à-dos, qui dans ce contexte serait aussi dégoutant que faux.

Il y a, de la part de ceux qui cherchent un film à montrer dans le cadre de gestes de mobilisation et de solidarité qui interrogent le phénomène de manière plus profonde, le recours à deux films récemment sortis sur les écrans français, après avoir été présentés à Cannes en mai dernier. Deux films qui «parlent du sujet» comme on dit. L’un est un documentaire de Stephanie Valloatto, Caricaturistes, fantassins de la démocratie, consacré aux dessinateurs de presse qui dans le monde s’opposent aux pouvoirs autoritaires. Le signe en direction des dessinateurs de Charlie Hebdo est clair, mais le film, qui est plutôt un travail de journaliste d’image, ne fait, ni d’ailleurs ne cherche à faire, aucun travail de cinéma autour de son enjeu [1].

L’autre est une fiction, Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, et là c’est en quelque sorte le contraire. Sissako n’a surtout pas voulu un commentaire sur l’actualité au Nord Mali, a fortiori ailleurs, il a remarquablement construit un espace de narration et de mise en jeu très riche de questions complexes, œuvre d’ailleurs dérangeante pour qui attendait un reportage, un pamphlet ou des solutions. Pas assez de cinéma dans le premier cas, trop dans le second, pour répondre à la singularité et à la tension du moment.

Une réponse possible, la seule qui paraisse relativement adéquate, en phase avec le présent et attentive à l’avenir, vient du passé –du passé du cinéma, du passé historique. Il s’agit du film Le Destin, réalisé en 1997 par le cinéaste égyptien Youssef «Jo» Chahine. Consacré au grand penseur du XIIe siècle Averroès, et se déroulant d’un autodafé perpétré par les chrétiens à un autre perpétré par les musulmans, il travaille avec acuité, subtilité et combattivité les notions de tolérance et de respect de l’autre. 

 

[1] On laisse ici délibérément de côté C’est dur d’être aimé par des cons réalisé en 2008 par Daniel Leconte à propos du procès des caricatures, qui est à l’évidence une archive, et une archive devenue émouvante puisqu’on y voit les membres de la rédaction de Charlie, et un film d’une pauvreté à laquelle le drame récent ne change rien.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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