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Le dilemme des juifs français

Les corps recouverts de Yohan Cohen, Yoav Hattab, Philippe Braham et Francois-Michel Saada, victimes de la prise d'otages à Porte de Vincennes, à Jérusalem le 13 janvier 2015. REUTERS/Jim Hollander

Les corps recouverts de Yohan Cohen, Yoav Hattab, Philippe Braham et Francois-Michel Saada, victimes de la prise d'otages à Porte de Vincennes, à Jérusalem le 13 janvier 2015. REUTERS/Jim Hollander

L'aspiration au départ existe, mais après l'aliyah, la vie en Israël n'est pas si facile pour les juifs français qui ont décidé d'émigrer.

A Tel Aviv, Israël

Au lendemain de l’assassinat des quatre juifs dans un supermarché casher de Vincennes, la douleur s’estompe et la politique en Israël reprend ses priorités. Les juifs français risquent d’être, malgré eux, les enjeux des élections israéliennes anticipées du 17 mars 2015. Ils font l’objet d’une manœuvre de récupération de la part des politiques qui se sont précipités à Paris pour s’intéresser aux juifs français, par opportunisme.

L'opportunisme de Netanyahou

Benjamin Netanyahou avait décidé de ne pas se déplacer à Paris sous un obscur prétexte de sécurité mais, quand il a appris que ses concurrents, le sioniste religieux Naftali Bennett et le nationaliste Avigdor Lieberman, prenaient l’avion, il a brutalement décidé d’oublier ses réserves sécuritaires. 

Il est arrivé avec une forte délégation qui a indisposé le ministère français de l’Intérieur et le ministère israélien des Finances qui a dû débourser en urgence la somme de 200.000 dollars pour le voyage. Le premier ministre voulait en fait afficher son soutien aux juifs de France pour capter l’attention des Francophones israéliens et drainer leurs voix.

Mais alors que la cérémonie à la synagogue de la Victoire visait particulièrement à rendre hommage aux quatre juifs tués par le djihadiste Amedy Coulibaly, Netanyahou a esquivé la mémoire des quatre victimes juives pour prononcer un discours politique qui s’adressait plutôt à son électorat en Israël. En ces temps d’élections anticipées, les voix francophones comptent dans une élection serrée.


Fuir la France

Mais comme toujours au lendemain d’agressions contre les juifs, les appels à l’émigration fusent de la part des dirigeants israéliens, sans concertation avec les représentants officiels de la communauté juive française. 

Cette prise de position cyclique a déjà été prise par Ariel Sharon et même Benjamin Netanyahou, sans succès. Ariel Sharon avait appelé le 19 juillet 2004 les juifs à quitter la France: 

«Je propose à tous les juifs de venir en Israël, mais c'est absolument nécessaire pour les juifs de France et ils doivent bouger immédiatement. En France, il se répand un antisémitisme déchaîné.»

Au lendemain de la tuerie de Toulouse en novembre 2012, le Premier ministre israélien avait aussi invité les juifs français à s’installer dans son pays. Il a récidivé le 9 janvier 2015, après la prise d’otages au supermarché, en précisant qu'Israël était le «foyer des juifs de France. Chaque juif qui veut immigrer en Israël sera accueilli ici à bras ouverts».

Les juifs français n’obéissent pas aux mots d’ordre puisque le nombre des départs a peu varié, entre 2.800 et 3.400 par an. L’année 2014 a connu une progression forte, artificielle, à 6.600 immigrants car de nombreux juifs français ont exploité la Loi du Retour pour devenir Israéliens sans obligation de séjour en Israël. Ils protégeaient ainsi leurs comptes bancaires occultes, non déclarés, ouverts dans des banques israéliennes qui n’avaient plus alors l'obligation de déclarer au fisc français l’existence des comptes de leurs nationaux.

Source: Agence juive chargée des immigrants juifs

 

Des expatriations difficiles

A ce jour, 100.000 Français sont déjà immatriculés auprès des instances consulaires. Il est difficile pour eux de décider d’une expatriation brutale leur imposant de quitter leur emploi, leur appartement et l’enseignement français de leurs enfants. Il s’agit d’un départ vers l’inconnu que certains ont difficilement vécu. Une alyah non préparée, sous le coup d’une situation de panique, peut  conduire à des échecs irréversibles qui deviennent de mauvais exemples pour les candidats futurs.

En effet, en s’installant en Israël, les Francophones mettent au pied de l’avion leur passé vécu en diaspora pour embrasser leur nouvelle condition d’Israéliens à part entière. Il leur est difficile de renier leurs racines culturelles, mais Israël n’est pas favorable à l'entretien de la culture importée par les nouveaux immigrants alors qu’elle peut enrichir le spectre social communautaire. Les Français s’organisent donc individuellement pour maintenir des bribes de leur ancienne culture à laquelle ils sont très attachés d’où la difficulté d’intégration des Français.

Francophones orphelins

Mais ces milliers de Francophones font difficilement partie du paysage national israélien parce qu’ils n’investissent pas dans l’apprentissage de l’hébreu, nécessaire pour une intégration totale. Ils sont tellement considérés comme quantité négligeable par les partis politiques israéliens qu’aucun immigrant francophone récent ne figure pour l’instant à une place éligible sur les listes des candidats des partis alors que les Russes et les Ethiopiens ont  déjà leur place réservée. Un éminent universitaire, Emmanuel Navon a bien tenté de figurer parmi les élites du Likoud, mais il n’a pas rencontré l’ardeur des militants qui l’ont ignoré, et encore moins celle des dirigeants qui auraient pu imposer sa présence comme source positive de la diversité.

Certes les Francophones, qui ne maîtrisent pas la langue nationale,  ne peuvent pas ferrailler dans les meetings et a fortiori à la Knesset. Ils souffrent d’une absence de culture politique qui n’était pas l’apanage des juifs issus de pays nord-africains, écartés de la chose publique parce que, à quelques exceptions près, ils ne se sentaient pas en phase avec un nationalisme local exacerbé. Ils préfèrent d’abord régler leurs problèmes d’intégration matérielle et psychologique avant de s’occuper du superflu, c’est-à-dire de la politique politicienne. Par ailleurs certains partis, et il ne faut pas s’en cacher, sont réfractaires à donner une place aux «noirs», les séfarades qui constituent une majorité parmi les Francophones, parce que, à l’instar des années 1970, ils sont souvent catalogués comme citoyens de deuxième zone.

Individualisme

Parce qu’ils ne sont pas unis au sein de structures organisées, les Francophones sont boudés par les partis politiques comme électorat négligeable ne drainant pas de voix utiles. L’individualisme règne parmi une communauté dont les membres ne s’entraident pas, faute d’occuper des postes au sommet et en l’absence de talents, pour la plupart restés en France. Leur action est donc condamnée à l’inertie et à l’inefficacité.

Le fait est là: les Francophones d’Israël n’ont aucune chance d’être représentés à la Knesset, alors qu’ils le sont à l’Assemblée nationale française par un député dont on ne sait pas d’ailleurs s’il agit au nom de la France ou d’Israël: Meyer Habib, député UDI de la 8e circonscription des Français établis hors de France, qui comprend notamment Israël.

La question se pose de savoir si les Français d'Israël sont considérés comme aptes à faire partie de l’élite politique israélienne ou uniquement comme une population seulement digne à peupler les implantations.

Les juifs ne fuiront pas la France en masse

Les dirigeants français n’ont donc aucune inquiétude à se faire sur l’émigration de masse des juifs. Quelques milliers par an continueront à rejoindre Israël pour différentes raisons, toutes personnelles. Les autres hésitent à émigrer dans un pays où aucune structure étatique ne les attend pour faciliter leur intégration et leur assimilation.

Dans les années 1970, les immigrants recevaient une sorte d’HLM amélioré qu’ils louaient à un prix dérisoire et qu’ils pouvaient acheter pour un prix modique. Le coût de la vie était inférieur de moitié à celui de l’Europe. Or, les prix ont terriblement augmenté en Israël –ils ont doublé en dix ans, les mettant au même niveau européen– alors que, dans le même temps, les salaires ont stagné avec un smic à 930 euros pour 1.457 en France. La politique ultra libérale suivie par les gouvernements durant ces dernières années freine donc le flux des immigrants dont l’envie de repartir à zéro s’est estompée.

Les dirigeants israéliens peuvent toujours les engager à venir en Israël, mais la logistique ne suit pas. Aucun budget spécial n’est prévu pour eux. Aucun emploi public ne leur est réservé. Aucune faveur ne leur est accordée. Les diplômes français ne sont pas reconnus tandis que, par exemple, des docteurs en médecine, chefs de cliniques confirmés, doivent suivre des stages pendant trois ans, comme des débutants, pour pratiquer.

La France peut dormir tranquille, ce n’est pas demain –à quelques milliers d’exceptions près– qu’elle se videra de ses juifs. L’aliyah nécessite des sacrifices qui ne peuvent être compensés que par une idéologie sioniste profonde, par des encouragements politiques et économiques ou par un désir d’aventure lié à une décision irréfléchie. 

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