Monde

«The Riot Club», le film anti-Cameron

Daphnée Denis, mis à jour le 17.01.2015 à 8 h 43

Un nouveau film s’attaque aux vices du Bullingdon Club, une société secrète d’Oxford dont David Cameron a été membre. Mais les gosses de riches d’Oxford sont-ils vraiment aussi méchants?

The Riot club

The Riot club

«Voici la photo que David Cameron ne veut vraiment, vraiment pas que vous voyiez.»

Le 6 mai 2010, jour de la dernière élection générale en Grande-Bretagne, le tabloïd The Daily Mirror présente en couverture la photo d’un jeune David Cameron, fièrement vêtu d’une queue de pie et accompagné de quelques uns de ses anciens camarades d’Oxford, parmi lesquels l’actuel maire de Londres Boris Johnson. Il s’agit des membres du Bullingdon Club, une «drinking  society» –littéralement une société à boire– réservée à l’élite (masculine) de la prestigieuse université britannique.

Cette image, Cameron la juge en effet «profondément gênante». Elle est le symbole d’une division des classes particulièrement violente au Royaume-Uni. Elle marque l’affiliation des «Tories» à un club tristement célèbre pour ses soirées de débauche et de destruction. Elle signifie, selon le journaliste du Mirror responsable de cette Une meurtrière, que «David Cameron n’est pas de notre côté. David Cameron ne nous comprend pas. Il ne nous comprendra jamais.»

Le tabloïd en question est loin d’être le seul à s’en prendre au fameux Bullingdon pour heurter le parti conservateur en 2010. La pièce Posh, ou «Snob», de la dramaturge Laura Wade, se fixe le même objectif avec un portrait au vitriol d’un certain «Riot Club»: une société secrète dans la plus vieille université du monde dont les membres, très «posh» justement, sont affublés de queues-de-pie et destinés aux plus hautes fonctions publiques… Lors d’une soirée de beuverie ils détruisent un pub pour s’amuser et blessent gravement son propriétaire, déclarant au passage en avoir «vraiment ras le bol des pauvres».

Le film The Riot Club, en salle en France depuis le 31 décembre, adapte cette pièce au cinéma… à quelques mois de l’élection britannique de 2015. Coïncidence?

 

Mauvaise nouvelle pour Cameron

Les ambitions politiques de The Riot Club ne sont pas secrètes. La réalisatrice danoise Lone Scherfig a demandé à des étudiants de gauche de Cambridge de relire le script, et  affirmait récemment a Télérama avoir «fait un effort pour que tout soit authentique» afin que «les conservateurs [ne] puissent [pas] rejeter ce que je montre comme si c’était un mensonge.»

Bien qu’elle refuse d’admettre qu’il y ait un lien entre l’actuel gouvernement et ses personnages, la date de sortie  du film n’est pas anodine.  Comme l’a affirmé le magazine de gauche The New Statesman, fiction ou non, The Riot Club est une «mauvaise nouvelle pour Cameron et ses copains».

Pour autant, Scherfig et Wade dressent-elles un portrait juste ou exagéré de la jeunesse dorée d’Oxbridge (l’université de Cambridge n’ayant évidemment pas échappé à l’équivalent du Bullingdon – le Pitt Club)? Ces sales gosses de riches sont-ils vraiment capables des méfaits qu’on leur impute? Quelques impressions d’une ancienne étudiante de Cambridge.

Autant de verre brisé en un dîner que pendant le Blitzkrieg

L’intrigue du film se base sur des faits avérés: les dîners desctructeurs du Bullingdon, tout comme l’existence du club lui-même ne sont plus un secret pour qui que ce soit. Depuis ses origines, au 18ème siècle, le Bulligdon a réussi à se faire une réputation exécrable, liée surtout aux tendances destructrices de ses membres post consommation d’alcool. En 1894, les «Bullers» brisent ainsi les 468 fenêtres du Peckwater Quadrangle de Christ College à Oxford. Ils recommencent en 1927, ce qui leur vaut d’être interdits de réunion aux alentours de l’université.

Le romancier Evelyn Waugh décrira plus tard dans son roman Decline and Fall un certain «Bollinger Club», dont les membres auraient été capables de lapider un renard avec des bouteilles de champagne, détruire un piano à queue,  et «jeter le Matisse de M. Partridge aux toilettes»

«Un compte-rendu très soft d’un quelconque dîner du Bullingdon à Christ Church», selon le travailliste Tom Driberg, ancien d’Oxford pour lequel les dîners annuels du club étaient finalement assez similaires au bombardement stratégique du Royaume-Uni par l’Allemagne. Il affirmera «n’avoir vu autant de verre brisé qu’au plus fort du Blitzkrieg».

C’est cette tradition de vandalisme de luxe, et un incident plus récent, qui inspirent la pièce Posh et son adaptation au cinéma: en 2005, les membres du Bullingdon sont accusés d’avoir détruit un pub datant du 15ème siècle, le White Hart,  en se battant à coups  de poing, d’assiettes et de bouteilles lors d’une de leurs réunions. Ils tentent d’acheter le silence du propriétaire qui refuse, et devient ainsi une des seules personnes à avoir ouvertement témoigné du phénomène Bullingdon.

Autre élément réel: beaucoup de membres du club sont devenus (encore plus) riches et puissants après y être passés. Notamment David Cameron, premier ministre britannique, George Osbourne, ministre des finances britanniques, Boris Johnson, maire de Londres ou l’ancien ministre des affaires étrangères polonais Radoslaw Sikorski.  

Mais si les fondements de la pièce sont justes,  le récit lui-même n’est  absolument pas crédible pour tout ancien d’Oxford ou Cambridge.

La vérité sur Oxbridge

«Les détails les plus ennuyeux de la pièce, comme les habits et l’accent (snob) sont très réussis,  c’est vrai, me confiait récemment une source qui a été proche des clubs d’élite d’Oxbridge. Mais pour moi, l’intrigue passe à côté de la banalité de ces clubs –aujourd’hui il s’agit surtout d’un groupe de mecs en pull en cashmere qui déplorent le fait qu’ils ne savent pas draguer et jouent à FIFA. Le Bullingdon n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été. Plus personne ne veut en faire partie.»

Cameron et Boris Johnson, en tous cas, auraient préféré ne pas y être affiliés:

«C’est un exemple vraiment honteux de l’arrogance surhumaine, du snobisme et de l’imbécilité crasse que peuvent avoir certains jeunes étudiants, affirmait le maire de Londres dans un documenraire de la BBC en 2013. Mais à l’époque on avait l’impression que c’était génial de se balader en prenant des airs de grand maître. Est-ce que c’était le cas? Je me souviens simplement qu’on buvait énormément pendant les dîners.»

En réalité, après cinq ans de gouvernement par des anciens du Bullingdon, après avoir observé la publicité négative qui se concentre sur le club, beaucoup d’étudiants ne veulent plus rien à voir avec ce groupe.

 «C’est toxique, affirmait ainsi un ancien du prestigieux pensionnat Eton au London Evening Standard. Regardez tout ce que Cameron a du endurer à cause de ça. Ceux qui sont vraiment ambitieux s’en éloignent.»

«Ce n’est pas le genre de ces crétins»

Surtout, le film pêche par excès de diabolisation. Tous les anciens d’Oxford ou Cambridge auxquels j’ai parlé, quelque soit leur milieu social, s’accordent à dire que les membres d’un club comme le Bullingdon ne tabasseraient jamais le propriétaire d’un pub. Ils n’affirmeraient jamais «en avoir ras-le-bol des pauvres».  Ils se contenteraient de démolir des bars, de briser de la porcelaine, des fenêtres,  bref, tout ce qui est à leur portée.

Comme l’a si bien remarqué le blogueur politique James Delingpole, étudiant à Oxford en même temps que Cameron, «ce n’est pas que je veux présenter David Cameron et George Osbourne comme des parangons de gentillesse, mais faire ça, ce n’est simplement pas le genre de ces crétins».  

L’incident de 2005 qui a inspiré la pièce de Laura Wade est d’ailleurs révélateur. Loin de s’en prendre au propriétaire de l’établissement qu’ils démolissaient, les «Bullers» se confondaient en excuses pendant leur bagarre.

«C’était très bizarre parce qu’à chaque fois que j’en tirais un de la mêlée, ils s’excusaient et étaient extrêmement polis, puis ils recommençaient à se battre, a raconté le patron du White Hart Ian Rodgers. Ce n’était pas simplement une bataille de nourriture, ils se jetaient des bouteilles dessus, s’attaquaient et se déchiraient leurs habits entre eux. Ce qui était étrange, c’est qu’ils n’étaient pas du tout agressifs envers moi ou mes serveuses. On aurait dit un rituel.»

Certes, The Riot Club, tout comme la pièce Posh, sont des fictions. Loin de moi l’idée de récuser la licence artistique de Laura Wade ou Lone Scherfig (bien que celle-ci tienne à «l’authenticité» de son récit.). Mais fallait-il vraiment faire agresser un homme pour dégoûter le public du Bullingdon Club, et par la même occasion de ses membres les plus célèbres? La vérité, l’arrogance du club lui-même, n’aurait-elle pas fait l’affaire?

«Il s’agit d’une guerre contre les conservateurs, et à la guerre, tous les coups sont permis», m’affirmait récemment l’auteur et ancien d’Oxford Ben Judah.

Reste qu’en tournant les Bullers en criminels, le propos politique de The Riot Club perd de sa force.

Daphnée Denis
Daphnée Denis (114 articles)
Journaliste
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