Monde

Intense débat à Al Jazeera: tous les journalistes ne sont pas Charlie

Repéré par Grégor Brandy, mis à jour le 12.01.2015 à 11 h 26

Repéré sur National Review, BuzzFeed

A Nantes, le 10 janvier 2015. REUTERS/Stephane Mahe

A Nantes, le 10 janvier 2015. REUTERS/Stephane Mahe

«JE NE SUIS PAS CHARLIE.»

Plusieurs journalistes d'Al Jazeera étaient divisés ces derniers jours sur la position que la chaîne devait adopter à la suite de la mort de douze personnes dans l'attaque des locaux de Charlie Hebdo et de l'assassinat d'un policier dans la fuite des terroristes.

National Review s'est procuré et a publié vendredi 9 janvier une conversation email entre plusieurs journalistes de la chaîne télévisée.

Dans le premier, le producteur-exécutif, Salah-Aldeen Khadr, indique:

«Défendre la liberté d'expression face à l'oppression est une chose; insister sur le droit à être odieux et offensant juste parce qu'on peut l'être est infantile. Appâter les extrémistes n'est pas un acte courageux de défi quand votre façon de le faire touche des millions de modérés également. Et dans un climat où la réponse violente –mais illégitime– est un risque réel, prendre une position provocante sur un principe que personne ne conteste est pire qu'inutile.»

Une autre critique vient de Mohamed Vall Salem, le correspondant d'Al Jazzera à Doha, au Qatar:

«Ce que Charlie Hebdo faisait, ce n'était pas de la liberté d'expression mais un abus de la liberté d'expression selon moi. Retournez voir les dessins. Ce n'est pas ce que les dessins disaient qui importe mais comment ils le disaient. [...] Je condamne ces crimes haineux mais JE NE SUIS PAS CHARLIE.»

Mais d'autres voix se sont fait entendre au sein de la chaîne. Tom Ackerman, le correspondant aux Etats-Unis a choisi de reprendre un extrait d'un article de Ross Douthat dans le New York Times où l'on peut lire:

«Si un groupe assez important est prêt à tuer parce que vous avez dit quelque chose, alors c'est probablement quelque chose qui doit être dit, parce qu'autrement, les violents ont un pouvoir de veto sur la civilisation progressiste, et quand ce scénario se produit, ce n'est plus une civilisation progressiste à laquelle ils ont affaire. Le progressisme n'a pas besoin que l'on s'offense les uns les autres, et il n'y a pas de problème à préférer une société où l'offense pour l'offense est limitée plutôt que répandue. Mais quand la réponse à ceci est le meurtre, c'est que nous en avons besoin de plus, parce que les meurtriers ne peuvent pas avoir le droit à un seul moment de penser que leur stratégie a réussi.»

La correspondante en France, Jacky Rowland, tient quant à elle à faire ce rappel:

«Le journalisme n'est pas un crime.» 

C'est d'ailleurs là que se trouve l'un des points de désaccord entre les différents journalistes de la chaîne. Pour Omar Al Saleh, «INSULTER CE N'EST PAS DU JOURNALISME. ET NE PAS FAIRE DU JOURNALISME CORRECTEMENT EST UN CRIME», crie-t-il tout en condamnant les meurtres.

Selon National Review, ces échanges d'emails montrent l'équilibre précaire entre le centre de gravité arabe de la chaîne et les correspondants occidentaux qu'elle emploie:

«Après avoir été accusé pendant des années de fomenter une opinion anti-occidentale, la chaîne a fait un gros effort pour changer son image, en engageant un tas de reporters américains et européens –et particulièrement ceux qui avaient du mal à trouver un emploi dans leur région. Comme le montre cette échange d'emails, ce changement d'image semble avoir laissé des traces au sein de la cohésion de la rédaction –particulièrement en ce qui concerne les caricatures de Charlie Hebdo qui révèle brusquement les lignes des fracture culturelles.»

Pour un porte-parole de la chaîne contactée par BuzzFeed, ces emails sont, au contraire, la preuve d'un bon débat journalistique:

«L'échange d'emails en question reflète les valeurs de diversité et de débat inhérente à AJMN; la disparité des points de vue est à la fois bonne et, comme reflétée ici, mène à un débat, un examen et à une remise en cause des opinions pour permettre une couverture compréhensive et sans arrière-pensée.

Nous encourageons nos journalistes à se remettre en cause les uns les autres pour poursuivre la vérité. Chaque média a, ou devrait avoir, de telles conversations. C'est une organisation saine qui peut accepter la discussion de ces avis au sein de la rédaction. Ce que l'on devrait remarquer est ce qui est présent à l'écran et ce que nous montrons à nos télespectateurs.

Al Jazeera a couvert ces événements d'une façon objective et responsable comme tous ceux qui l'ont suivi sur notre antenne et notre site ont pu le remarquer.»

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