Est-il trop tard pour les juifs de France?

Des fleurs, bougies et messages en hommage aux victimes de la prise d'otage de l'Hyper Cacher de Porte de Vincennes, le 12 janvier 2015. REUTERS/Yves Herman

Des fleurs, bougies et messages en hommage aux victimes de la prise d'otage de l'Hyper Cacher de Porte de Vincennes, le 12 janvier 2015. REUTERS/Yves Herman

Une fois encore, des juifs ont été tués en France pour avoir eu le seul tort d'exister. Un mal absolu qu'il est toujours aussi difficile à caractériser et à dénoncer.

Y-a-t-il encore un avenir pour les juifs en France? La question aurait semblé absurde il y a seulement quelques années. Elle est légitime aujourd’hui quand le meurtre et l’agression de juifs au hasard, parce qu’ils ont le seul tort d’exister, se succèdent et suscitent de moins en moins d’indignation dans la société française. Comme s’il s’agissait d’un phénomène devenu presque banal, comme si était acceptée la haine des juifs comme étant inéluctable par la partie la plus radicalisée et la plus violente de la communauté musulmane française.

Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, la grande synagogue de Paris n’a pas ouvert ses portes, vendredi 9 janvier, pour la prière du shabbat. Lors de différentes manifestations organisées à l’été dernier pour dénoncer la guerre menée par Israël à Gaza, le slogan «Mort aux juifs» avait retenti sans provoquer colère ou indignation, à peine parfois un déni. Sans parler d'un  mini-pogrom à Sarcelles en juillet, bien vite oublié.

La haine des juifs tue

Il est évidemment nécessaire d’éviter de faire l’amalgame entre les partisans du djihad, bien plus nombreux toutefois que ceux qui passent à l’acte, et la majorité des croyants musulmans, comme ne cessent de le répéter –cela tient de la méthode Coué– commentateurs et politiques depuis plusieurs jours. Il est tout aussi nécessaire de dénoncer la haine des juifs.

Cette dernière est au final bien plus mortelle, de Mohammed Merah à l’école Otzar Hatorah de Toulouse en mars 2012 à Amedy Coulibaly au supermarché casher de la Porte de Vincennes à Paris en janvier 2015 en passant par Mehdi Nemmouche au Musée juif de Bruxelles en mai 2014. On peut y ajouter le meurtre de Ilan Halimi, en 2006, ou plus proche, l’agression violente à Créteil, il y a quelques semaines, d’un couple juif à son domicile. Une statistique résume ce climat: 40% des crimes et délits racistes commis en France en 2013 l'étaient à l’encontre de juifs qui représentent moins de 1% de la population.

Conséquence, des juifs de France s’en vont ou se préparent à le faire. Une grande partie d’entre eux a le sentiment, à tort ou à raison, que la France les a abandonnés et qu’ils n’y sont plus en sécurité. En général, la communauté juive et ses représentants ne rejettent pas la faute sur les pouvoirs publics, mais sur l’opinion, les médias et certains intellectuels qui banalisent voire tolèrent la haine du juif avec pour non dit la volonté de ménager le «vivre ensemble». Le succès populaire dans les quartiers de Dieudonné, dont l’antisémitisme est le fond de commerce, en atteste.

Nommer les victimes et les coupables

Comme l’écrit James Kirchick dans un article publié par The Daily Beast et titré «Do Jews have a future in France?» («Les juifs ont-ils un avenir en France?»), «trop de personnes hésitent à nommer les victimes et les coupables quand il s’agit d’antisémitisme». Personne ou presque dans les médias audiovisuels, lors de la couverture en direct de la prise d’otages dans le supermarché Hyper Casher de la Porte de Vincennes à Paris, n'a nommé ce qui se passait, c’est-à-dire a tout simplement dit que les otages et les quatre victimes étaient juives et ciblées pour cela. Comme un déni de cette réalité qui semble paradoxalement mieux décrite par la presse étrangère que par les médias français. Et cette réalité, c’est la fuite. Le quotidien britannique The Telegraph titre même «L’exode a commencé» en parlant de la communauté juive française.

Elle est estimée à environ 500.000 personnes, la plus grande d’Europe. Pour combien de temps encore? L’an dernier, 7.000 juifs français sont partis s'installer en Israël, une augmentation de 88% en un an, et un nombre bien plus important encore, même s’il est difficile à mesurer, sont partis vivre aux Etats-Unis, au Canada ou au Royaume-Uni. Selon les prévisions de l’Agence juive, qui encourage, accompagne et organise les départs vers Israël, 10.000 juifs français devraient faire le voyage cette année. Selon Natan Sharansky, le Président de l’Agence juive, 50.000 juifs français ont pris des renseignements l’an dernier auprès de son organisation. Et il l’explique, rapporte le Jerusalem Post, par l’impasse dans laquelle ils se trouvent:

«Les juifs français ont le choix entre une France de gauche, qui hait Israël; une France conservatrice qui considère que les juifs n’appartiennent pas à sa culture et une Europe islamique, ce qui est impossible.»

«Culture de l'excuse»

Quand, dans un article publié par le Daily Mail, Stephen Pollard, journaliste et éditeur de la revue Jewish Chronicle (Chronique juive), le plus ancien magazine juif, fondé en 1841 à Londres, explique que tous les juifs qu’il connaît à Paris «sont partis ou se préparent activement à le faire», il dramatise. Tout comme quand il déclare que la communauté juive française compte sans doute «maintenant moins de 400.000 membres». Mais même le grand rabbin de France, Haim Korsia, explique qu’il s’agit «de la plus importante vague d’émigration des juifs de France depuis la Seconde Guerre mondiale» et ajoute qu’il s’agit «d’un départ massif».

Pour Shimon Samuels, directeur des affaires internationales du Centre Simon-Wiesenthal, «une culture de l’excuse a longtemps exonéré les antisémites de leurs responsabilités parce qu’ils sont aliénés, méprisés, rejetés, sans emploi…». Le déni de la réalité, sous prétexte qu’elle dérange, se termine en général par des catastrophes. Pour les juifs de France, elle est en train de se produire.

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