Dimanche, cela aurait dû être l'enterrement pour tous

Près du siège de Charlie Hebdo, à Paris, le 10 janvier 2015. REUTERS/Pascal Rossignol.

Près du siège de Charlie Hebdo, à Paris, le 10 janvier 2015. REUTERS/Pascal Rossignol.

Alors voilà, le deuil national n’est qu’une formule puisque, à peine le sang séché, la politique a repris ses droits: petits jeux d’appareils, sourires pour la photo, arrières-pensées électorales. Au moment où, justement, il fallait soigneusement l’éviter.

Mercredi soir, j’appelle mes parents. On pleure. «Tu sais si le Vatican a dit quelque chose ? Ca serait vraiment drôle…» Et puis mon père, vieil anar qui boude toutes les cérémonies, qui me glisse: «Quand tout ce cirque sera fini, si tu pouvais aller mettre des fleurs sur leur tombe pour moi… C’est con, je sais, mais ça me ferait plaisir…»

Cabu, Wolinski, c’est tout un pan de notre culture qui s’écroule. Ma mère me parle du grand Duduche, ces albums dont les pages se décollaient à force d’être lus et relus.


On évoque la mort, cette dérision, la couverture de Reiser pour la mort de Franco, reprise à l’identique lors de la mort du dessinateur.

D’abord, les larmes. Puis les ricanements. Le pape qui prie pour les victimes. Charlie Hebdo citoyen d’honneur de la ville de Paris. Schwarzenegger qui s’abonne. J’en passe. Il ne manque que l’ultime pied de nez sans doute, la Légion d’honneur ou le Panthéon. Avec Choron et Cavanna, ça doit bien rigoler, là haut, ce là-haut auquel ils ne croyaient pas.

La désunion sacrée

Certes, tous ces honneurs, ce n’est pas Charlie, bras d’honneur permanent à la bienséance. Mais il y a les vivants, leur deuil. Partout, les anonymes se rassemblent et c’est bien. Charlie Hebdo, qui n’était plus beaucoup lu, est devenu une icône planétaire.

Tout était bien. Et puis, voici que la mécanique électorale se remet en marche, avec union sacrée, grandes embrassades, organisation de l’évènement, la marche silencieuse de dimanche. Les partis politiques en sont, les syndicats aussi, les associations, et même des dizaines de chefs d'Etat et de gouvernement… Bien évidemment, ils le font savoir, en bombant le torse.

Et puis, voici qu’on dit non au Front national.

Pourquoi?

Quand on est au Front national, on n’a pas le droit de marcher à République, dimanche?

Quand on est au Front national, on n’a pas le droit d’être triste?

Quand on est au Front national, on ne lit pas Charlie Hebdo?

C’est ça la France?  C’est ça notre union nationale, notre union sacrée?

 

A Charlie Hebdo, mercredi 7 janvier, douze personnes ont été tuées par deux types qui portaient l’intolérance au bout de leurs kalachnikovs. Porte de Vincennes, le 9 janvier, quatre personnes ont été tuées dans une épicerie parce qu'elles étaient juives. Est-ce qu’il n’est pas possible, juste quelques jours, juste quelques heures, dimanche, d’être tolérants? De se dire: non, je n’exclus personne. De proclamer: tout le monde est bienvenu. Même ceux qui ne pensent pas comme moi. Surtout ceux qui ne pensent pas comme moi. Au fait, c’est quoi la politique? Est-ce exclure du deuil national un bon quart du corps électoral? N’est-ce pas plutôt d’essayer de convaincre ceux qui ne pensent pas comme moi? De leur tendre la main?

La tolérance, il y a des moments pour ça

La tolérance, il y a des moments pour ça. Paradoxalement, les assassinats des 7 et 9 janvier ont ouvert une brèche dans la désunion nationale, nos rancœurs moisies, nos peurs misérables. Ce serait tellement, mais tellement bien, que ça dure encore un peu. Jusqu’à dimanche soir. Et puis, après, promis, les gars, on vous laisse rejouer à la politique sur les plateaux télés.

Honnêtement, je n’ai pas envie d’aller marcher dimanche derrière des étendards politiques. Ce jour-là, UMP, PS, UDI, FN… on s’en fout. C’est d’anonymat qu’on a besoin. De chaleur. Dans un enterrement, on ne sélectionne pas à l’entrée. On arrête, au moins quelques heures, de ressasser les querelles de famille. On s’embrasse. On sait qu’on peut pas se blairer mais on fait une pause. On s’engueulera plus tard. On est même capable de s’embrasser, de se supporter pendant une heure ou deux.

Dimanche, j’aimerais qu’il y ait tout le monde.

Ceux qui lisent Charlie depuis 40 ans. Ceux qui le liront pour la première fois la semaine prochaine. Ceux qui ne savent pas lire.

Des cathos, des fachos, des islamos, des tous ceux que Charlie il leur foutait bien sur la gueule semaine après semaine.

Et même, oui, s’il y a des djihadistes en herbe, qui réalisent soudain à quel point c’est con de tuer quelqu’un qui gratte le papier, à quel point c’est con de tuer (vous feriez mieux de baiser, les gars), qu’ils viennent, bordel, qu’ils viennent partager le deuil (en laissant leurs armes au vestiaire). Surtout, ne fermer la porte à personne en se parant des valeurs républicaines.

Protectionnisme, racisme, haine de l’Europe: les idées du FN sont tout ce que je déteste. Mais dimanche, on peut marcher côte à côte sans s’engueuler, sans se foutre sur la gueule. Ce n’est pas compliqué: il suffit de pleurer.

Oui au service d’ordre, non à l’ordre de service

Dimanche, marcher en service commandé pour je ne sais quels calculs politiques, ça me ferait chier, vraiment. Si des partis ou syndicats veulent en être, qu’ils assurent le service d’ordre, comme ils savent le faire. Mais qu’ils se taisent. Pas de drapeaux, pas de badges, pas d’autocollants, pas de slogans. Le silence, le recueillement. La foule et son chagrin. Ce n’est pas si compliqué: c’est ce qui se passe, partout dans le monde, depuis mercredi, de manière spontanée, émouvante, sans fausse note.

Dimanche, on pourrait tous, anonymes, se donner la main. Ah non, pardon, c’est Charlie, on va éviter le cucul la praline. Alors on marchera tous en se mettant la main dans le slip. Ca aura de la gueule, ils seront contents.


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