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Haïti ne veut pas faire pitié mais envie

Elodie Vialle, mis à jour le 12.01.2015 à 14 h 23

Cinq ans après le séisme qui a fait plus de 250.000 morts, les potentialités du pays, encore inexploitées, sont rarement évoquées dans les médias.

Dans une rue de Port-au-Prince, en 2012. REUTERS/Swoan Parker

Dans une rue de Port-au-Prince, en 2012. REUTERS/Swoan Parker

Quand je dis à des amis français que je passe mes vacances en Haïti, ils m’interrogent parfois, un brin dubitatifs: «Tahiti?» Non, non, Haïti. Un pays qui évoque la pauvreté, la violence, le sous-développement.

Les commentateurs, chaque 12 janvier, rappellent que la première République noire au monde continue encore, plus de 200 ans après avoir arraché sa liberté à Napoléon, à payer cher le prix de son indépendance. Et c’est vrai. Cinq ans après le séisme, plus de 80.000 personnes sont encore dans les camps, les trois quart de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté et le Palais national n’est toujours pas reconstruit –tout un symbole.

Mais Haïti n’est pas qu’un «pays maudit». «Haïti est souvent présenté comme un pays désespéré, qui devrait rester sous perfusion. Ce malentendu vient de très loin, il est associé au discours colonial fabriqué sur Haïti pour nier l’indépendance en 1804 et reproduit au XIXe siècle à la suite de l’occupation américaine», juge l’économiste Camille Chalmers, directeur de la plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif. Si l’île a des trésors, ils ont longtemps été piratés, et leur exploitation a rarement profité à la population. A l’heure où un parfum d’échec de l’aide humanitaire flotte autour des ONG, qui ferment peu à peu leurs programmes, Haïti aimerait devenir une «terre d’opportunités». Nichée au cœur des Caraïbes, le pays rêve d’un destin similaire à celui de la République dominicaine voisine. Le pari n’est pas si fou.

Il a été tenu par Digicel. Il y a près de dix ans, cette compagnie téléphonique, fondée par l’Irlandais Denis O’Brien, s’installe en Haïti. A l’époque, le groupe se fixe pour objectif de gagner 400.000 abonnés en deux ans: le résultat sera atteint au bout de trois mois. «Avant notre entrée sur le marché, les téléphones étaient très chers, entre 200 et 300 dollars», raconte Maarten Boute, président de Digicel en Haïti. Le groupe possède aujourd’hui le plus haut immeuble de Port-au-Prince, un bâtiment parasismique qui avait résisté au séisme.

Cibler la masse, un business lucratif         

«Nos concurrents visaient l’élite et les gens plus aisés. Nous, nous avons ciblé la masse.» Cette stratégie «bottom of the pyramid» a été très lucrative pour Digicel, qui génère environ un demi-milliard de dollars de chiffre d’affaires par an en Haïti. Elle a aussi permis à des millions d’Haïtiens d’avoir accès à un téléphone: Digicel possède aujourd’hui 4,5 millions et demi d’abonnés, soit environ la moitié de la population haïtienne. Avec 75% du marché, l’entreprise jouit d’une situation de monopole qui suscite parfois des critiques.


 

Espaces publicitaires dans les médias, spots en créole sur les radios, très écoutées en Haïti, et à la télévision… La marque est omniprésente. Dans les rues, impossible de faire un pas sans croiser un parasol rouge offert aux vendeurs d’unités téléphoniques que les Haïtiens ont l’habitude d’interpeller en criant «pap padap».

A elle seule, la Digicel a créé 1.400 emplois directs, 65.000 en comptant les vendeurs de recharge. Et l’entreprise n’oublie pas de mettre l’accent sur les actions de sa fondation et sa volonté de «giving back to the communities», rendre au pays ce qu’il lui a offert.

45 millions de dollars ont ainsi été alloués à l’appui de différents projets. Le groupe soutient aussi un Prix, celui de l’entrepreneur de l’année, afin de montrer «que l’entrepreneuriat n’est pas réservé aux élites».

«Haïti is open for business»        

Lorsqu’il a été élu Président d’Haïti en 2011, l’ancien chanteur Michel Martelly, alias Sweet Micky, n’a cessé de claironner son slogan: «Haïti is open for business». Objectif: profiter de la proximité avec les Etats-Unis –Miami n’est qu’à 45 minutes en avion– pour relever le pays après le séisme. «Les Etats-Unis ont toujours considéré notre pays comme une réserve stratégique», commente l’économiste Camille Chalmers. Dans le pays de Toussaint Louverture, le salaire minimum est d’environ 4 euros par jour, et beaucoup d’ouvriers gagnent moins. Haïti s’est donc spécialisée dans l’industrie du textile, et a créé des zones franches qui permettent aux Etats-Unis de bénéficier d’avantages fiscaux.

Ces projets suscitent souvent des critiques: beaucoup dénoncent les conditions de travail des ouvriers, voire le déplacement des populations sur place, comme à Caracol, où un parc industriel a été construit. «Avant, Caracol était le grenier du département du Nord-Est, explique un agriculteur à Alterpresse. A présent, il y a une rareté de produits agricoles sur les marchés de la zone. Nous végétons dans la misère.»

«Moi, je paie mes ouvriers dans le textile environ 7,5 euros par jour», explique Richard Coles, à la tête de l’un des «quatre plus grands groupes industriels du pays». «Evidemment, si vous donnez ce chiffre en France, on va trouver que c’est extrêmement faible. Mais un ouvrier chez moi vit mieux qu’un ouvrier payé au smic en France.» Sûr de lui, il exhorte d’ailleurs les «compagnies françaises qui meurent parce qu’elles ne sont pas compétitives [à venir]. La France a du mal à accéder au marché américain, et Haïti peut lui permettre de le faire». Son groupe a développé des activités dans la boisson, la transformation alimentaire, la logistique maritime, la banque, le textile, l’immobilier, le transport terrestre… «et à présent, les tablettes électroniques», ajoute-t-il. Un véritable empire.

«Des élites paresseuses, qui ne saisissent pas les opportunités»

«Ici, il y a tellement de besoins qui ne sont pas couverts, déplore Gaspard Dorélien, un confrère haïtien. Les Haïtiens qui partent à l’étranger [ils sont nombreux à tenter leur chance au Brésil] dans l’espoir d’un futur meilleur oublient une chose: c’est ici qu’on peut faire du business.»

Comme la Digicel, d’autres entreprises misent sur «la masse» et l’essor d’une classe moyenne en Haïti. En quelques années, les Epi d’Or, une enseigne à mi-chemin entre le fast-food et la boulangerie, ont fleuri à Port-au-Prince. Certes, la nourriture n’y est pas excellente, mais les files d’attente sont interminables: les jeunes et les couples ont notamment l’habitude de s’y retrouver pour grignoter un morceau.

Directeur de la rédaction du Nouvelliste, l’unique quotidien d’Haïti depuis le séisme, Frantz Duval s’énerve: «Les commerces ferment à 16h30! Et à midi, le samedi, c’est fini!» Son verdict est sans appel: «Nos élites sont paresseuses. Elles ne rêvent pas d’être multimillionnaires et ratent les opportunités, ne font pas assez de recherches pour développer de nouveaux marchés à exploiter.»

Dans un article intitulé «Les Nantis d’Haïti» paru en 2012 dans Le Monde, le journaliste Arnaud Robert avait jeté un coup de projecteur inédit sur «les 3% de possédants qui gèrent 80% de l’économie du pays». Mal-aimés pour avoir soutenu des dictateurs, ces «bourgeois» vivent reclus, dans la crainte des kidnappings, derrière les hauts murs recouverts de fils barbelés de leurs villas luxueuses.

«Dans la plupart des pays sous-développés, les classes possédantes sont taxées de ne pas jouer leur rôle», soupire Pierre Liautaud, directeur général de Lafito Global, un projet de port maritime et de zone franche «qui pourrait créer 20.000 emplois», et porté par le premier groupe industriel haïtien, GB Groupe, dont le chiffre d’affaires annuel s’élève à «deux milliards de dollars internationalement et localement». «Une telle prise de risque est le signe que nous sommes pourtant prêts à jouer notre rôle.»

«Haïti, c’est une terre sèche et craquelée qui attend la pluie des investissements pour pousser», renchérit Richard Coles, qui reconnaît: «Chacun doit prendre ses responsabilités et commencer par payer ses impôts. J’ai des copains qui dépensent en un week-end à Miami dix fois ce qu’ils paient en impôts en un an en Haïti!» Une anecdote qui explique mieux la discrétion des élites, dans un pays où 40% de la population souffre d’insécurité alimentaire.

Des ressources agricoles suffisantes pour nourrir le pays, mais inexploitées

Pour Camille Chalmers comme pour tous ceux qui fustigent cette priorité donnée à l’industrie textile, l’urgence est d’investir dans l’agriculture. «48% des produits alimentaires viennent de la paysannerie haïtienne, mais 5% seulement du budget national est orienté vers le secteur agricole.» Par ailleurs, le pays possède des fruits et légumes en abondance, mais cela ne l’empêche pas de les importer. Tout comme le riz américain. «80.000 à 120.000 tonnes de riz sont produites en Haïti chaque année, explique l’économiste. Mais le système d’irrigation fonctionne mal. Le nettoyage des canons n’est pas une priorité, alors que cela permettrait de doubler la production agricole.»

Autre pari des autorités: développer le tourisme. En 2013, le pays a accueilli 20% de touristes supplémentaires. Haïti a déjà développé quelques joyaux, comme à Labadie, où les touristes en croisière accostent à «Hispaniola», l’ancien nom, sans doute jugé plus attractif, d’Haïti. Ces enclaves à touristes, sortes de ghettos dorés où viennent s’amasser les vacanciers, sont loin de faire l’unanimité. Tout comme les nombreux hôtels de luxe en construction à Pétion-Ville, la commune chic de Port-au-Prince. Inaccessible pour la plupart des Haïtiens, ils sont davantage destinés à rassurer les investisseurs sur la capacité du pays à les recevoir… même si la plupart restent vides.

Camille Chalmers plaide plutôt pour «un tourisme sélectif dans la niche écologique» susceptible de séduire l’importante diaspora haïtienne. Un tourisme très éloigné de l’esprit Club Med donc, qui aurait le mérite de valoriser le patrimoine, comme l’imposante Citadelle, construite au nord du pays après l’indépendance pour se défendre contre un éventuel retour des Français.

Il existe une autre fierté nationale méconnue en dehors des frontières haïtiennes: la bière Prestige, élue à deux reprises «meilleure bière au monde». L’entreprise, fondée en 1973 par un Haïtien d’origine danoise, a été reprise par Heineken, qui était déjà actionnaire. Un demi-million de bouteilles sont produites chaque jour, et la production devrait doubler grâce à un investissement de 100 millions d’euros. Impossible de la trouver si vous vivez en dehors du pays, cette bière blonde, peu amère, n’est pas exportée. Les conditions d’acheminement restent compliquées, comme pour la plupart des matières premières en Haïti.

«Si vous développez une entreprise en Haïti, vous devez vous attendre à partir de zéro, témoigne Maarten Boute. Il faut mettre en place ses propres infrastructures, pour s’alimenter en énergie.» Ces dernières années, un nouvel aéroport international a été construit, mais l’accès à l’électricité reste limité, et extrêmement onéreux. Surtout, les atouts du pays ne pourront jamais profiter aux Haïtiens sans stabilité politique. «Ce qui nous manque, c’est un imaginaire commun», conclut Frantz Duval. Une croyance en la possibilité d’exister en dehors de cette image qui colle à Haïti.

Elodie Vialle
Elodie Vialle (2 articles)
Journaliste
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