Monde

Que se passera-t-il une fois que l’Etat islamique sera vaincu?

Gopal Ratnam, traduit par Catherine Rüttimann, mis à jour le 03.02.2015 à 7 h 09

Onze ans et des milliards de dollars plus tard, les troupes américaines sont une nouvelle fois en Irak, après s’en être retirées en 2011. Cette fois-ci, elles feraient bien de prévoir de rester longtemps.

Une Kurde tente d'appeler de la famille à Kobané pendant le siège de la ville, en octobre 2014. REUTERS/Yannis Behrakis

Une Kurde tente d'appeler de la famille à Kobané pendant le siège de la ville, en octobre 2014. REUTERS/Yannis Behrakis

Lorsque les troupes américaines étaient sur le point d'envahir l’Irak en 2003 pour déloger Saddam Hussein du pouvoir, David Petraeus, alors major-général, a dit à un reporter: «Dites-moi comment ça se termine.» Onze années et des centaines de milliards de dollars plus tard, des milliers de soldats américains sont une fois de plus en Irak, aux prises avec un ennemi différent. Mais la même question résonne toujours.

Du long terme

Le retrait des forces américaines en 2011, à la suite de l’échec des négociations avec l'Irak en vue d’un accord lié à la sécurité, a déjà été rendu caduc par l'ordre du Président Barack Obama d’envoyer près de 3.100 soldats former l’armée irakienne à faire face à l’Etat islamique, aussi connu sous le nom d'EIIL. Mais, même si les forces américaines et irakiennes viennent à bout du groupe armé, empêcher la dégringolade de l’Irak sur la pente sectaire et religieuse pourrait nécessiter la présence à long terme des forces américaines, selon d'anciens fonctionnaires et analystes de la défense américains.

«Vous ne pouvez pas atteindre le but recherché, celui d’un Irak stable et d’un échec permanent de» l'Etat islamique «ou d’un rejeton d'EIIL», sans une présence américaine à long terme, dit James Jeffrey, qui a été l’ambassadeur américain en Irak de 2010 à 2012.

«Même si on leur a promis la lune, les Kurdes et les Sunnites n'accepteront l’idée d’un Baghdad dominé par les Chiites et indirectement par l’Iran que si nous sommes présents.»

Jeffrey dit que les tentatives pour établir une force de maintien de la paix ou de surveillance devraient être menées par l’ONU mais appuyées par un pouvoir militaire américain. Ce qui veut dire qu’une force américaine modeste devrait prévoir de rester en Irak et à terme en Syrie, une fois que l’Etat islamique sera vaincu, dit-il.

Plus de 2.000 soldats américains sont actuellement en train de former les soldats irakiens à riposter contre l’Etat islamique sur le terrain, tandis que drones et avions de combat américains ont accompli des centaines de tirs aériens, s'arrogeant des succès précoces en freinant l'avancée du groupe.

Une offensive terrestre majeure contre le groupe armé ne sera pas lancée avant plusieurs mois. Mais les experts disent qu’afin d’éviter de reproduire l’échec du retrait américain de 2011, qui a permis à l’Iran de devenir un pouvoir dominant, marginalisant par la même occasion les Sunnites et entraînant la naissance de l’Etat islamique, il est temps de prévoir ce qui arrivera une fois que le groupe armé sera vaincu ou suffisamment sous contrôle. Une option est en train de gagner en popularité: celle d’une force internationale qui puisse maintenir la paix entre les Kurdes, les Sunnites et les Chiites de la région et empêcher la débandade de l’Irak sur la voie ethnique et religieuse.

Pour commencer, Obama doit peut-être permettre aux troupes américaines de jouer un rôle plus important dans le combat contre l’Etat islamique, aux côtés des forces kurdes peshmerga et des tribus sunnites, et donner à ces deux groupes «une garantie quelconque que nous serons ici pour le long terme», dit Jeffrey, désormais membre du Washington Institute for Near East Policy (l'Institut de Washington pour la Politique du Proche-Orient). 

Même si Kurdes et tribus sunnites s’investissent pour de bon dans la lutte contre l'Etat islamique, une fois que le combat contre les militants sera terminé, «les Kurdes et les Sunnites seront exposés à la même tentation qu’avant: les Kurdes voudront devenir indépendants et les Sunnites risquent de faire cause commune avec le prochain groupe djihadiste», dit Jeffrey.

Les Etats-Unis ont 2.140 soldats en Irak, sur les 3.100 autorisés par Obama, selon le colonel Steve Warren, porte-parole du Pentagone. Le restant des troupes se dirigera vers l’Irak au cours des semaines qui viennent.

Chiites, sunnites et Kurdes

Environ 800 de ces soldats sont là pour protéger l'ambassade américaine à Bagdad et d’autres fonctionnaires américains, tandis que le reste est en train de former les forces militaires irakiennes, dit Warren. Un petit groupe de 20 marines est rattaché à la base aérienne Al-Asad dans la province d’Anbar en Irak –une place forte de l’Etat islamique– et s’attire des feux quasi quotidiens de la part du groupe armé, a dit Warren à des journalistes le 5 janvier.

Parmi les tribus sunnites auxquelles les Etats-Unis tentent désormais de faire les yeux doux pour qu’elles s'attaquent à l’Etat islamique, nombreuses sont celles qui ont joué un rôle décisif dans ce que l’on nomme l’Eveil d'Anbar, qui a permis aux Etats-Unis de mettre al-Qaida en échec en Irak en 2006. Les tribus se sont plus tard retournées contre le gouvernement du Premier ministre irakien d’alors Nouri al-Maliki –un chiite– qui refusait de rémunérer les combattants ou de les intégrer aux forces permanentes irakiennes après la fin des violences, pavant la voie pour l’émergence d’un Etat islamique.

Alors que le Premier ministre irakien actuel, Haïder al-Abadi –un chiite étroitement lié à l’Iran– s’est engagé publiquement à diriger un gouvernement «ouvert» contrairement à son prédécesseur Maliki, lors de réunions avec des officiels tenues en privé, il a exprimé son scepticisme à l'idée de faire confiance aux leaders tribaux sunnites, selon des fonctionnaires américains et européens.

Même si le groupe armé est mis en échec ou ne serait-ce que diminué, l’impact d’une telle issue sera limité «à moins que les Etats-Unis ne travaillent avec les factions-clé en Irak et avec ses alliés, afin de créer une structure stable pour la coopération entre arabes chiites, arabes sunnites et Kurdes», dit dans un e-mail Anthony Cordesman, chercheur en sécurité nationale au Center for Strategic and International Studies
 (Centre pour les études stratégiques et internationales). «Il est loin d’être évident que cela puisse être fait.»

Mais un tel compromis politique entre les différents groupes est essentiel afin d’empêcher que «le prochain mouvement islamiste du millénaire ne s’assure un nouvel ancrage», écrit Jeffrey dans un article publié fin décembre sur le site du Washington Institute.

Même si l’Irak a concédé une certaine autonomie aux Kurdes du nord, laisser les Sunnites du pays profiter de libertés similaires dans les zones arabes sunnites du pays «nécessitera un changement culturel interne, des garanties internationales et une force de surveillance externe», note Jeffrey.

L'armée et le département d’Etat américains disent qu’une telle force de maintien de la paix ou de surveillance n’est pas à l’ordre du jour.

L’administration Obama dit qu’une soixantaine de pays sont impliqués dans la coalition contre l’Etat islamique, parmi lesquels plusieurs nations arabes telles que l’Egypte, l’Arabie saoudite, la Jordanie, les Emirats arabes unis et le Koweit.

Le précédent du Kosovo

Si les pays arabes de la coalition voient l’Etat islamique, qui est surtout sunnite, comme une menace pour leur propre bien-être, ils sont aussi «toujours profondément méfiants vis-à-vis du gouvernement irakien, dominé par les Chiites, ce qui a tendance à pousser celui-ci entre les mains de l’Iran», qui est le pouvoir chiite dans la région, d’après Cordesman.

Il existe un précédent à une force de maintien de la paix internationale soutenue par l’ONU.

L'organisme international a mené un effort du même type par le passé, avec la mission de l’ONU au Kosovo en 1999. A la fin de la guerre en 1999, le Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé l’Otan à stationner 50.000 soldats afin d’empêcher les violations de droits humains par les Serbes et les affrontements entre l’armée de libération du Kosovo et les forces yougoslaves. Près de 4.500 soldats de l’Otan venus de 30 pays différents sont toujours au Kosovo à l’heure actuelle pour y maintenir la paix.

Contrairement au cas de figure des Balkans à la fin des années 1990, la présence à long terme de soldats américains en Irak risque d'engendrer son propre retour de flamme, dit Nicholas Heras, chercheur au Center for a New American Security (Centre pour une nouvelle sécurité américaine). 

Une participation des Etats-Unis «à une telle force de maintien de la paix serait vraisemblablement très controversée, vu le bagage qu’ont les Etats-Unis dans la région du Moyen-Orient et la colère dans la région vis-à-vis de l’occupation de l’Irak par les Etats-Unis au cours de la dernière décennie», dit Heras.

Une telle force de stabilisation a peut-être plus de sens en Syrie, servant «de caution en matière de sécurité dans un période transitoire post-Assad», dit-il, faisant référence au président syrien Bashar al-Assad. En l'occurrence, une force multinationale pourrait superviser le «désarmement, la démobilisation et la réintégration des milices et empêcher le retour de l'EIIL dans l’est et le nord de la Syrie, une fois que l'EIIL sera radié de ces régions du pays», dit-il.

Mais la politique de l'administration Obama vis-à-vis de la Syrie reste tellement incohérente que les forces rebelles modérées se sont trouvées affaiblies et que les extrémistes ont pris le dessus. Aucune force de maintien de la paix n’est vraisemblablement à même de contrôler les pressions en conflit et «personne n’est encore vraiment en mesure de prévoir si, et encore moins comment, ces différents conflits se termineront», dit Cordesman.

Gopal Ratnam
Gopal Ratnam (1 article)
Journaliste
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