France

Nous sommes la nation française

Monsieur K., mis à jour le 12.01.2015 à 7 h 56

Voilà la France en général, et sa gauche en particulier, à un moment charnière pour mettre en échec les tentatives de partition qui se préparent, estime ce collaborateur d'élu et militant socialiste dans cette tribune.

À Paris, le 11 janvier 2015. REUTERS/Eric Gaillard.

À Paris, le 11 janvier 2015. REUTERS/Eric Gaillard.

Dans les jours et mois qui viennent, bien des Français vont penser qu’en opérant cette méchante tumeur, ces quelques millions de «citoyens d’apparence musulmane» qui peinent à s’inscrire dans le décor de nos villes et de nos campagnes, le pays retrouvera cette unité dont la fin des Trente Glorieuses, l’immigration de masse et l’avènement d’une société multiculturelle l’auraient privé.

Nous voilà dans ce moment charnière où, collectivement, nous aurions à décider de la possibilité même de la présence de l’islam dans la société française dite républicaine. A moins qu’il ne soit encore temps d’éviter de basculer du malaise au rejet.

Le malaise dont nous parlons s’exprime face à une foi, l’islam, qui est majoritairement pratiquée par des habitants des quartiers populaires issus de l’immigration nord-africaine, c’est-à-dire par des personnes marquées en particulier par trois expériences: la colonisation et la décolonisation, la montée des inégalités sociales et de la ségrégation urbaine, le déclin économique, politique et culturel du monde arabo-musulman à l’ère de la mondialisation. Ces trois expériences sont constitutives d’une identité blessée sinon humiliée, pour laquelle les valeurs dites occidentales de tolérance et de liberté sont souvent perçues comme des mensonges occultant la domination des anciens maîtres.

Le lien entre cette foi et les passages à l’acte violents qui émaillent l’actualité n’est ni mécanique ni évident, mais cependant revendiqué par les auteurs de ces actes. C’est dans ce cadre que l’islam, pour bien des non-musulmans, incarne désormais le refus des valeurs républicaines, voire la forme contemporaine du fanatisme. De la contestation à l’affrontement, il n’y a aujourd’hui plus qu’un pas que bien des esprits, même à gauche, n’hésitent plus à franchir. Il faut, c’est certain, une grande force morale pour résister à l’idée d’un choc des civilisations dans la période actuelle.

Chercher sa place sans parvenir à la trouver

En prenant un peu de recul par rapport à ce contexte mortifère, l’enjeu nous semble être que, de par le monde et depuis la fin de la décolonisation, de très nombreux jeunes issus de l’immigration cherchent leur place dans les sociétés occidentales sans parvenir à la trouver. Une immense majorité d’entre eux, c’est particulièrement vrai en France, ne la trouve pas faute d’emploi et donc d’estime de soi, faute de culture et donc de savoir vivre, faute de sens et donc d’espoir. Une petite minorité d’entre ceux-là se laisse tenter par l’aventure djihadiste, et quelques uns deviennent des ennemis de l’humanité toute entière. C’est le cas de Chérif et Saïd Kouachi.

Seuls ces derniers sont, mais parce qu’ils le seront devenus, des ennemis de la société française. Il n’y a aucune fatalité à ce que les autres le soient ou le deviennent, à moins que collectivement, nous ne nous résignions à l’idée a priori absurde d’une incompatibilité fondamentale entre islam et République française.

C’est pourquoi seul un long travail sur nous-mêmes nous permettra de dépasser la dialectique construite par les idéologues de la réaction et du choc des cultures, car l’unité républicaine dans les paroles, nécessaire, ne suffira pas à guérir les maux qui nous affligent.

Pour les citoyens non musulmans, il s’agira de renoncer au fantasme d’une unité perdue de la République à la suite de l’immigration du travail en provenance du Maghreb des années 60, laquelle a été suivie d'une immigration de regroupement familial.

Pour les citoyens de confession musulmane, il s'agira de sortir de la tentation victimaire dans laquelle ils sont de plus en plus nombreux à se réfugier. Des porte-paroles de cette religion, éduqués et apaisés de la multiplicité de leurs héritages, doivent enfin se manifester et rendre aux musulmans leur fierté. Ils doivent montrer la possibilité de leur engagement constructif culturel, artistique et intellectuel dans la cité, et leur possible apport au génie national.

Rompre avec plusieurs facilités

Ce travail là, spirituel, ne peut évidemment pas s’opérer sans un travail politique de long terme. Pour les formations politiques, en effet, il faudra bien finir par rompre avec plusieurs facilités.

Pour la gauche, qui est notre famille, la première de ces facilités est la réduction systématique, et ainsi la banalisation, de la question identitaire à la question sociale. Les inégalités sociales ne suffisent pas, ou plus, à expliquer le terrorisme à l’ère du narcissisme des petites différences.

C’est également pourquoi la gauche doit énoncer une vision de la société qui rompe avec l’antiracisme, qui n’est plus opérant. En effet, celui-ci se contente de nier des différences que revendiquent pourtant, aujourd’hui, celles et ceux-là mêmes que l’on voudrait protéger de la discrimination. Elle devra renoncer à la séduction, mais aussi au simplisme d’une conception de la «diversité» conçue comme une richesse en soi, et dire comment elle articule cette diversité à la notion classique de citoyenneté.

Par ailleurs, en réformant une laïcité qui, dans sa forme actuelle, ne fait qu’entériner l’inégalité de fait des patrimoines cultuels, elle pourrait proposer un effort de rattrapage pour la construction des lieux de culte dans les territoires où se concentre une importante population de confession musulmane. Cet effort exceptionnel la rendrait d’autant plus légitime dans son intransigeance renouvelée vis-à-vis de l’islam, comme de tous les autres cultes, quant à leur place dans la vie publique et dans l’espace public.

Enfin, la gauche doit nouer avec les catégories populaires issues de l’immigration un autre lien que celui du clientélisme, qui en est aujourd’hui la forme dominante, et tenir aux nouveaux arrivants un discours courageux sur l’intégration, en rappelant ses exigences mais aussi en défendant ses conditions de possibilité. En clair, elle doit se réarmer culturellement et idéologiquement.

Si nous engagions aujourd’hui ces efforts, nous pourrions mettre en échec les tentatives de partition qui se préparent. Peut-être même d’ici quelques temps pourrions-nous tous dire, après «Nous sommes Charlie», «Nous sommes la nation française».

Monsieur K.
Monsieur K. (2 articles)
Collaborateur d'élu et militant socialiste.
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