Economie

Dette grecque: on peut trouver des solutions qui ne tuent pas la Grèce

Gérard Horny, mis à jour le 14.01.2015 à 7 h 35

Syriza réclame un allègement de la dette et plus de liberté dans la politique budgétaire. Non seulement ces deux revendications ne sont pas illégitimes mais encore, elles ont une véritable justification économique.

Des caleçons «euro» à Athènes en novembre 2014. REUTERS/Yorgos Karahalis

Des caleçons «euro» à Athènes en novembre 2014. REUTERS/Yorgos Karahalis

Que sortira-t-il des urnes grecques le 25 janvier? Même si le parti de gauche Syriza l’emporte et est en mesure de former un gouvernement de coalition, la sortie de la Grèce de la zone euro n’est pas le plus probable. En revanche, il est certain que la dette publique grecque (voire celle d’autres pays de la zone euro) posera de vrais problèmes dans les années à venir si l’Europe continue à gérer son économie comme elle le fait encore aujourd’hui.

A un moment où les pays occidentaux manifestent bruyamment leur unité face aux menaces qui pèsent sur la démocratie, la façon dont certains dirigeants européens tentent de peser sur le vote des électeurs grecs est tout simplement indécente.

On comprend que le Premier ministre, Antonis Samaras, tente de sauver son poste en recourant à la technique bien connue du «moi ou le chaos», mais les autres dirigeants européens n’ont pas à prendre position dans le débat national. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, n’avait pas à dire qu’il préférerait voir des «visages familiers» au pouvoir en Grèce après le 25 janvier et les propos prêtés par les médias allemands à Angela Merkel selon lesquels elle ne ferait rien pour garder la Grèce dans la zone euro en cas de victoire d’Alexis Tsipras, président de Syriza, sont une pure provocation.

Tsipras est «eurocompatible»

Ces pressions sont d’autant plus intolérables qu’elles s’exercent à un moment où Alexis Tsipras, tout en continuant de plaider pour une autre politique, multiplie les déclarations apaisantes destinées à montrer qu’il est «eurocompatible»: non, il ne pousserait pas son pays vers la sortie de l’euro, non il ne prendrait pas de décisions unilatérales; si changement des règles du jeu il devait y avoir dans les relations entre la Grèce et ses créanciers, celui-ci serait le résultat de négociations.

En fait, que réclame Syriza? Un allègement de la dette grecque et plus de liberté dans la politique budgétaire. Si l’on regarde attentivement le dossier grec, on constate que ces deux revendications ne sont pas illégitimes et que, contrairement à ce qu’on laisse entendre à Bruxelles ou à Berlin, elles ont une véritable justification économique.

Quelle est la situation actuelle? La Grèce a une dette publique qui s’élève à 321,7 milliards d’euros (fin septembre 2014), soit 175% du PIB. Cette dette a peu augmenté au cours des dernières années et la hausse du taux d’endettement résulte pour la plus grande partie de la baisse du PIB: de la mi-2008 à la mi-2014, celui-ci a reculé d’environ 30%. La politique d’austérité (si l’emploi du terme d’austérité peut se discuter dans un pays comme la France, il est pleinement justifié en Grèce) a conduit à une chute brutale de l’activité. Et plus un pays s’appauvrit, plus il lui est difficile de supporter son endettement.

Un début d’amélioration à confirmer

Selon les dernières statistiques, le point bas aurait été passé l’an dernier et la situation devrait maintenant s’améliorer à un rythme assez rapide. Dans ses prévisions d’automne, la Commission européenne estime que, après six années de recul, le PIB aurait progressé modestement (0,6%) en 2014 et pourrait augmenter de respectivement 2,9% et 3,7% en 2015 et 2016 grâce à une reprise de la consommation, au tourisme et aux revenus tirés des activités maritimes. Dans ce contexte, le chômage commencerait à refluer, revenant de 27,5% de la population active au plus haut en 2013 à 22% en 2016, et le poids de la dette publique passerait de 175,5% du PIB en 2014 à 168,8% cette année et 157,8% en 2016.

Même en supposant que ces prévisions soient justes, il faudrait que l’amélioration se poursuive sans discontinuer pendant encore une bonne dizaine d’années pour que le pays retrouve un niveau supportable d’endettement et de chômage. C’est long, très long, surtout quand on voit les efforts demandés à la population et leurs conséquences sociales.

Effacer la dette…

Il n’est donc pas vraiment surprenant qu'Alexis Tsipras rencontre un certain écho dans la population quand il demande un nouvel allègement de la dette de son pays et un assouplissement des règles budgétaires de façon à pouvoir augmenter les dépenses d’investissement et prendre un certain nombre de mesures sociales (santé, aide aux familles pauvres).

Déjà, en 2012, des créanciers privés avaient accepté de perdre environ 70% de leur mise sur les titres d’emprunt de l’Etat grec; sans cet accord, la dette publique s’établirait aujourd’hui autour de 190% du PIB. Mais, maintenant, l’essentiel des titres sont entre les mains des autres pays de la zone euro, de la BCE et du FMI (qui doit toujours être intégralement remboursé). En clair, un effacement d’une autre partie de la dette grecque serait supporté directement par les contribuables des autres pays de la zone euro.

On peut admettre que les dirigeants de ces pays ne soient guère enclins à proposer une telle solution à leurs électeurs. Mais, si l’Allemagne est potentiellement le pays le plus touché (avec un engagement total de 72,7 milliards d’euros, devant la France, 55,2 milliards), c’est uniquement du fait de la taille de son économie et de son poids dans le capital de la BCE. On peut d’ailleurs rappeler que l’Espagne, qui a aussi ses propres soucis, est engagée pour 32,7 milliards dans le soutien à la Grèce. Le contribuable allemand ne serait pas plus sollicité que les autres.

Le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, l'a d'ailleurs dit au journal allemand Handelsblatt: il faut envisager un allègement de la dette grecque.

… comme pour l’Allemagne en 1953...

Il faut constater qu’Alexis Tsipras ne manque pas d’habileté lorsqu’il rappelle que de nombreux pays, dont la Grèce, ont accepté en février 1953 une réduction de la dette extérieure de l’Allemagne de plus de 60% de façon à lui permettre de poursuivre son redressement. Et la suite de l’histoire prouve qu’ils ont eu raison: compte tenu de l’enrichissement ultérieur de l’Allemagne et des échanges commerciaux avec elle, ces pays ont finalement gagné plus que s’ils s’étaient arc-boutés sur le paiement intégral de la dette accumulée avant et après la Seconde Guerre mondiale.

Certes les circonstances ne sont pas les mêmes, c’est en temps de paix que les dirigeants grecs successifs ont laissé filer les déficits et qu’un gouvernement formé par le parti d'Antonis Samaras a truqué les comptes publics, mais le même traitement peut avoir les mêmes effets et les Européens ont plus intérêt à aider la Grèce à se redresser qu’à la laisser s’enfoncer dans la crise pour la punir de ses erreurs passées.

…ou rendre cette dette plus soutenable

Mais il y aurait aussi une autre façon d’agir: encourager la croissance en Europe. Comme l’explique d’une façon remarquablement claire l’économiste Michel Aglietta[1], même une dette publique élevée peut être soutenable si la banque centrale mène une politique de taux d’intérêt bas pendant une longue période et si l’activité économique est forte. L’Allemagne ne peut à la fois refuser d’alléger la dette grecque et refuser des politiques monétaires très souples permettant d’abaisser les taux d’intérêt autant que faire se peut et d’accélérer la croissance.

Nos voisins allemands ont des excuses. Angela Merkel peut légitimement vouloir éviter de nourrir les sentiments anti-européens d’une partie de son opinion publique; elle peut aussi ne pas comprendre la nécessité de politiques plus dynamiques en Europe. En Allemagne, le chômage est tombé à 6,4% de la population active selon les normes nationales et 5% selon les normes internationales du BIT. Dans certains länder, comme le Bade-Wurtemberg (région de Stuttgart) ou la Bavière, il s’établit même au-dessous de 4%: c’est de fait une situation de plein-emploi. Allez expliquer à ces gens, comme devrait le faire Mario Draghi le 22 janvier, que la BCE doit impérativement se lancer dans une politique d’achat de titres souverains pour lutter contre les risques de déflation et soutenir l’activité (et s’il ne le faisait pas le 22 janvier, il devrait le faire le 5 mars, alors que le conseil des gouverneurs se réunit à Chypre [!]: comme le souligne Philippe Weber, responsable des études et de la stratégie de CPR AM, ce serait alors ressenti en Allemagne comme une véritable provocation).

Incompréhension

Mais le refus systématique opposé par l'Allemagne à tout ce qui pourrait être utile aux autres pays de la zone euro est d’autant plus mal compris en Grèce que les privatisations, imposées par la troïka pour réduire la dette publique, se passent mal. Le fonds de valorisation du patrimoine grec, le Taiped ou HRADF, selon le signe anglais, créé pour mener à bien ces privatisations, compte deux représentants des institutions européennes à son conseil d’administration et de nombreux experts d’autres pays de l’Union travaillent pour lui. Il est accusé de brader le patrimoine national et de surcroît au profit d’investisseurs issus des pays créanciers, comme par exemple la vente en novembre 2014 de 14 aéroports régionaux à un consortium germano-grec. La privatisation des plus belles plages et îles, comme celle d’Elafonissos, suscite des remous dans l’opinion, comme le faible prix auquel aurait été vendu le terrain de l’ancien aéroport international d’Athènes, proche de la mer, à un consortium international dans lequel on retrouve le chinois Fosun, celui-là même qui est en passe d’absorber le Club Méditerranée. Sans parler de la mainmise progressive de la Chine sur le port du Pirée.

On pourrait ajouter que le problème de la dette publique, s’il est particulièrement grave en Grèce, ne se limite pas à ce pays.

Si rien n’est fait pour maintenir des taux très bas en Europe pendant de longues années et stimuler durablement l’activité, les gouvernements pourraient se retrouver dans une situation difficile en Irlande, au Portugal, en Espagne ou en Italie. Il serait dangereux de traiter par le mépris les arguments d'Alexis Tsipras.

1 — Sortir de la crise et inventer l’avenir, Editions Michalon, chapitre 6: comment rendre les finances publiques viables sans étouffer les économies. Retourner à l'article

 

 

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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