France

Le sens de la marche

Nicolas Lebourg, mis à jour le 10.01.2015 à 18 h 44

L’unité de la nation à laquelle beaucoup aspirent devrait s’exprimer dans des «marches républicaines». Une terminologie qui sous-entend qu’il ne saurait s’agir de mettre ensemble tout le monde et n’importe qui: elles ne concernent pas ceux qui ne respectent pas les conceptions de la République.

L'Arc de Triomphe à Paris, le 9 janvier 2015. REUTERS/Youssef Boudlal.

L'Arc de Triomphe à Paris, le 9 janvier 2015. REUTERS/Youssef Boudlal.

Une épreuve est passée, mais elle n’est pas achevée. L’unité de la nation à laquelle beaucoup aspirent devrait s’exprimer dans des «marches républicaines», une terminologie qui sous-entend qu’il ne saurait s’agir de mettre ensemble tout le monde et n’importe qui.

Un système politiquen ce sont des institutions et le socle culturel sur lequel elles se fondent. Il devrait être évident qu’une marche républicaine ne concerne pas ceux qui ne respectent pas les conceptions de la République. C’est bien le double chantier qui s’offre à nous: repenser notre ordre public, réinvestir nos valeurs.

La fragmentation de la France

Au contraire de ce que pensaient les assassins, Charlie Hebdo (auquel j'ai participé par des textes) n’a bien sûr jamais attaqué l’islam, mais l’islamisme. Une certaine gauche qui n’existe guère que sur les réseaux sociaux et blogs a répandu les pires insanités à ce propos.

Je n’oublie pas ces gens de «la vraie gauche» qui diffusaient un dessin de Charb réagissant aux insultes racistes contre Christiane Taubira en enlevant la légende du dessin pour faire croire que c’était Charb qui produisait un dessin raciste. Je n’oublie pas ce rap qui appelait à la violence contre l’équipe de Charlie Hebdo. Je n’oublie pas ceux qui avaient retravaillé une page avec une citation de Philippe Vardon, dirigeant du Bloc identitaire, en enlevant le dessin de Tignous et le reste du texte, et diffusaient cette contrefaçon en affirmant que Charlie publiait une tribune du Bloc identitaire. Je n’oublie pas ces pseudo militants antiracistes qui se voudraient inatteignables aujourd’hui à coups de larmes de crocodile, mais qui participaient à l’hallali contre Charlie au temps de l’incendie de ses locaux ou de la diffusion des caricatures danoises.

Gavés de bonne conscience jusqu’à en vomir, pour tenir leur petite place dans le marché du rien. On voit ici, à gauche, des personnes dont il faut dire qu’elles ne sont pas de notre camp.

Par ailleurs, la conception multicommunautariste qu’elles portent généralement va à l’encontre des principes unitaires aujourd’hui revendiqués mais qui viennent en notre histoire d’avant même la Révolution française. Toutefois, cela ne se limite pas qu’à cette marge. Quand cesserons nous d’entendre politiques et médias parler des «juifs de France», des «musulmans de France», etc? Pour un républicain il n’y a que des Français, dont la religion n’est qu’un adjectif (un Français juif / musulman / athée / etc.). 

Sur un plateau de télévision, on entendait Philippe Val, jadis patron de Charlie Hebdo. Au-delà de sa détresse pour des amis, il déployait des conceptions idéologiques où on retrouvait son penchant néoconservateur –que l’on ne trouvait plus dans Charlie après son départ. Il conjurait ainsi les «musulmans de France», «la communauté musulmane» de s’organiser, d’enfin avoir des représentants la structurant. Mais cette conception d’une société construite par une juxtaposition de communautés organisées n’est pas transposable en France.

Dans tous les médias, on parle de la «communauté musulmane». Pourtant, dans la place où je me tiens, il y a des gamins qui se taquinent, l’un expliquant qu’il est «Algérien», l’autre qu’il est «Tunisien» –leur accent témoigne clairement qu’ils sont Français, mais il n’investissent pas cette identité.

La représentation globalisée d’un phénomène arabo-musulman communautaire est une construction, non une réalité empirique. Qu’est-ce qu’une «communauté»? C’est un ensemble social normé dans l’espace et dans le temps dont les membres déclarent partager un ensemble de traits culturels et de relations sociales. Or, il n’y a pas «un Islam de France» qui correspondrait à cela –les islamophobes et les islamistes partagent à ce propos le même fantasme.

Marche républicaine et ordre public

Quant au FN, Marine Le Pen et Florian Philippot ont paru s’effaroucher à l’idée de ne pas être quelques instants au centre de l’actualité. Nul ne leur a interdit de manifester. Ils se poussent pour dire «Mais les vraies victimes de l’intolérance, les victimes des atteintes à la liberté d’expression, c’est donc nous!». Cela s’appelle une manœuvre rhétorique. Pourquoi diable y répondre? Marine Le Pen nous ressort même la peine de mort contre le terrorisme. A l’encontre d’un phénomène aujourd’hui empli de candidats à l’action-suicide, voilà qui est dissuasif…

La direction du FN dans une manifestation en mémoire et soutien à Charlie Hebdo décimé par des islamistes? C’est, à l’évidence, une idée assez saugrenue. Les ténors peuvent tenter de dire que cela insulte 25% de l’électorat, ce n’est encore que rhétorique. Ces électeurs sont effectivement des citoyens libres, libres de manifester sans avoir besoin que l’on envoie une invitation officielle à Marine Le Pen avec les croissants frais du matin. L’argument aura probablement surtout servi à justifier l’absence des ténors du FN du cortège, ce qui, au niveau de leur nécessaire sécurité, est à l’évidence adéquat.

On en oublierait de regarder ce qui se passe. Le terrorisme, à l’origine, c’est un mode de gouvernement. Ensuite, ce fut un procédé de minorités pour déstabiliser ledit gouvernement, changer d’Etat. Puis, ce fut un phénomène au sein de la société et/ou entre Etats. Là, il n’y a rien. Des gens qui n’ont rien compris à rien. J’ai beau être fichtrement athée, il y a une formule biblique qui m’est revenu en parlant avec des amis: «Ce que je crains, c'est ce qui m'arrive, ce que je redoute, c'est ce qui m'atteint.»

Pour y répondre, nous n’avons pas besoin d’un Patriot Act à la française. L’Etat a démontré sa solidité et sa stabilité: déployer 90.000 membres des forces de l’ordre comme cela a eu lieu n’est pas à la portée de tous les gouvernements dans le monde. Nous n’avons pas besoin de faire reculer les libertés fondamentales. En revanche, nous avons besoin d’assurer que l’importance prise par la notion de liberté d’expression soit responsabilisée.

Responsabiliser, conscientiser, réprimer

Le massacre de la rédaction de Charlie a été saluée sur les réseaux sociaux de millier de cris de joie. La djihadosphère certes a vomi sa bile, mais des milliers de gens l’ont accompagnée. Il est patent qu’il est temps de mettre de l’ordre en cela. L’incitation à la violence et/ou à la haine est devenu un phénomène de masse. La diffamation haineuse et furieuse est en passe de devenir une norme sociale comme une autre. Il est temps de déradicaliser la parole par la répression.

Puisque nous parlons d’unité nationale et de marche des républicains, il faut qu’il soit clair qu’inciter à la violence contre des personnes est interdit en République. Entre autres dispositifs, cela passe par le retrait des droits civiques à ceux condamnés pour de tels faits. Le dépôt de plainte pour incitation à la haine ne doit plus être le fait sporadique d’associations: l’Etat doit systématiquement rappeler à l’ordre républicain ceux qui s’en écartent. Cela passe peut être par l’instauration d’une structure permanente de veille et saisine du juge quant aux infractions aux principes fondamentaux de la République. En ce qui concerne des ressortissants étrangers condamnés pour de tels faits, la procédure d’expulsion reste la plus adéquate.

Nous avions déjà exprimé cela au lendemain de la mort du jeune Clément Méric; les sites d’extrême droite s’étaient excités en y voyant la marque d’un totalitarisme de gauche. Nous le redisons –que le lecteur me pardonne de ne pas mettre de liens vers des sites islamistes pour illustrer mon propos.

Il s’agit de faire entrer dans les consciences que la haine n’est pas une opinion. Il s’agit de signifier à ceux qui voudraient se construire un capital social et financier par ce biais qu’ils prennent le risque de l’ostracisme (voir en cela Dieudonné, mais réfléchir aussi à Eric Zemmour, s’interroger sur les unes toujours plus incendiaires de Valeurs actuelles). Il n’y a là aucune contradiction avec la défense de Charlie, qui jamais n’incita à la violence ou à la haine contre des personnes.

Les fanatiques islamistes, les islamophobes paranoïaques, les faussaires de l’antiracisme et les conspirationnistes antisémites sont à la fête. Il y a les Céline de sous-préfecture, les Louis Farrakhan de Twitter. On sent aussi qu’il y a des citoyens qui, en cet instant, se ressentent un lien commun. Ils sont atteints, mais veulent l’être ensemble. Certains d’entre eux connaissent sans doute ce mot de Victor Hugo: «Le corps est à terre, l’idée est debout». Qu’ils soient de gauche, de droite, d’ici ou de là-bas n’importe pas: le peuple c’est eux, non les agités.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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