Monde

L'attaque de Charlie Hebdo place le Danemark face à ses doutes

Morten Ebbe Juul Nielsen, traduit par Xavier Landes, mis à jour le 13.01.2015 à 8 h 03

Dix ans après la publication des caricatures de Mahomet, les événements survenus en France font réfléchir le pays sur son modèle, analyse dans une tribune ce professeur de philosophie au Danemark.

Lors d'un rassemblement devant l'ambassade de France à Copenhague, le 8 janvier 2015. REUTERS/Niels Ahlmann Olesen/Scanpix Denmark.

Lors d'un rassemblement devant l'ambassade de France à Copenhague, le 8 janvier 2015. REUTERS/Niels Ahlmann Olesen/Scanpix Denmark.

La publication, en 2005, des caricatures de Mahomet par le quotidien danois Jyllands-Posten a inauguré une période tumultueuse pour le Danemark, avec des ambassades brûlées, des menaces de fanatiques religieux, des boycotts... On a assisté à plusieurs tentatives d'assassinat, toutes déjouées, d'un des caricaturistes danois ainsi que d'intimidation du Jyllands-Posten. Mais rien de comparable à l’attaque terroriste contre Charlie Hebdo.

Celle-ci a suscité des vagues de dégoût, de sympathie, de colère et de réflexion parmi les Danois. En marque de respect et de soutien, chaque grand journal danois a republié des caricatures de Charlie Hebdo le lendemain de l’attaque, à l’exception notable, justement, du Jyllands-Posten. L’explication officielle tarde à venir, mais il est difficile de ne pas y voir la volonté des éditeurs, soucieux de la sécurité de leur employés, de ne pas attirer plus l’attention sur le journal.

Depuis l'affaire des caricatures de Mahomet, les débats au sujet de la liberté d’expression, du fanatisme religieux et du terrorisme se sont structurés, au Danemark, autour de trois positions: une position droitière (peu répandue), caractérisée par un discours anti-musulmans très dur; une position centriste (très répandue) en faveur de la liberté d’expression, mais soutenant aussi l’idée que nous devrions en permanence nous souvenir qu’islamisme et soutien au terrorisme sont minoritaires parmi les musulmans à travers le monde et au sein de notre société; et une position, principalement de gauche, qui s’appuie sur les principes d’«identité» et de «respect» pour critiquer tout ce qui peut être perçu comme «offensant» pour nos amis et compatriotes musulmans.

Une gauche très silencieuse

Néanmoins, on sent que quelque chose est en train de changer, à l’heure où j’écris, à la suite de la tragédie de Charlie Hebdo. Peut-être n’est-ce que transitoire, mais il me semble que discours et lignes de démarcation sont en train de bouger.

Chez les «durs», la rhétorique devient plus belliqueuse et basée sur la confrontation. En toute honnêteté, c’était le cas pour certains depuis un bon moment, mais l’intensité s’est brusquement accrue. Ce n’est ni surprenant ni intéressant.

Les changements dignes d’intérêt se déroulent au centre et à gauche. Tout d’abord, la gauche a été très silencieuse. Les critiques habituelles à propos du manque de sagesse, du racisme, du fascisme, etc., exprimées à l’encontre de ceux qui utilisent la liberté d’expression pour s’attaquer à l'islam ou à la religion en général, ont été, jusqu’à présent, complètement absentes. Personne n’a essayé de se servir de l’événement pour pointer du doigt la possibilité que Charlie Hebdo puisse avoir une part de responsabilité dans le déchaînement de violence, contrairement à un discours que l’on peut entendre en Suède.

Ensuite, et de manière bien plus marquante, la majorité centriste n’a plus exprimé sa préoccupation habituelle: le fait que nous devrions faire de notre mieux pour ne pas marginaliser les musulmans ou critiquer l’islam en tant que tel. Les discours se sont concentrés sur un soutien inconditionnel à la liberté d’expression. Cela ne signifie pas que la majorité des membres de ce camp se sont soudain mués en islamophobes virulents: en fait, je perçois plus de sympathie à l’égard des musulmans sur les réseaux sociaux qu’auparavant (mais cela peut être limité à ceux que je côtoie, bien entendu).

Mais quoi qu’il en soit, le changement est palpable: la majorité commence désormais à s’interroger sur l’existence d’un problème inhérent, non pas à l'islamisme fanatique, mais à l’islam. Il ne s’agit pas d’un basculement coléreux ou revanchard: au contraire, cela semble lié à un sentiment profond de perte et d’insécurité. Les centristes ne font plus appel à leur leitmotiv habituel: «Souvenons-nous que tous les musulmans ne sont pas…» Là est le changement.

«Attente libérale»

Au Danemark, les centristes et les gens de droite n’ont jamais été très fans du «multiculturalisme» radical. Par ailleurs, hormis chez un petit groupe de conservateurs culturels et de chrétiens aux franges de la droite, les appréhensions à l’égard du multiculturalisme n’ont jamais été teintées de nationalisme ou de xénophobie. Il s’agit plutôt 1) d’un souci du futur du modèle scandinave d’État-providence, fondé sur une taxation élevée et la fourniture universelle de divers biens en échange d’un engagement strict en faveur d’une éthique «protestante séculière» du travail, de la liberté individuelle et de la solidarité sociale. Et 2) de doutes quant à la compatibilité, au final, du multiculturalisme avec la tolérance, les droits des femmes, les droits LGBT, etc.

Quoi qu’il en soit, parmi les centristes, les craintes à l’égard du multiculturalisme ne s’accompagnent que très rarement d’un sentiment de défi à l’égard de la possibilité, ou de la désirabilité, de hauts niveaux d’immigration. La croyance, ou l’espoir, sous-jacent est ce que les philosophes nomment «l’attente libérale»: une fois que les immigrants des pays non occidentaux auront fait l’expérience des bienfaits de la démocratie (sociale) libérale, ils deviendront de fervents soutiens des valeurs libérales et égalitaires. Un tel mouvement est compatible avec le fait de posséder des valeurs religieuses «en privé», avec le fait d’avoir différentes traditions culinaires, vestimentaires ou différentes structures familiales, etc. Mais, au final, «ils» deviendront autant empreints des valeurs démocratiques et libérales que «nous». Peut-être pas dès la première génération, mais au cours des suivantes. Tout au moins, tel est le discours.

Le changement ou le sentiment de perte que je sens au sein du centre est lié à un scepticisme croissant à l’égard de cette «attente libérale». Se peut-il que l’islam, ou qu’une partie des musulmans, ne parvienne jamais à soutenir les valeurs libérales et démocratiques? Se peut-il que cela soit dû, non à l’islamisme ou au fanatisme religieux, mais à l’islam en tant que tel?

Pourquoi l’islam peut-il se prêter à des interprétations qui favorisent l’extrémisme?

Pour faire une comparaison, le débat autour du féminisme a récemment changé. Les féministes ont depuis longtemps attiré l’attention sur le fait que les discriminations allaient au-delà des obstacles légaux, de la violence physique et de l’intimidation: la manière dont nous pensons le genre ou la société est imprégnée par une discrimination qui joue contre l’égalité entre hommes et femmes sous des formes subtiles.

Quand les féministes invoquent des exemples concrets de discrimination, on leur répond souvent «Tous les hommes ne sont pas…», ce qui signifie grosso modo «Oui, oui, cet homme est mauvais, mais les hommes en général ne sont pas sexistes ou misogynes»[1]. Cependant, de plus en plus d’hommes reconnaissent qu’une telle réponse n’est pas très utile, même s’il est vrai que les hommes ne sont pas tous des salauds, car elle arrête plutôt qu’elle ne promeut la discussion. Même si quelqu'un pense que la thèse féministe selon laquelle le biais du genre imprègne nos pensées, paroles et institutions sociales est fausse, il faut la prendre au sérieux, la discuter et l’analyser plutôt que d’arrêter la conversation avec l’affirmation que tous les hommes ne sont pas sexistes.

Peut-être que quelque chose de similaire est en train de se jouer quant au terrorisme islamiste. Il est clair qu’une majorité de musulmans n’ont pas la moindre sympathie pour les terroristes. Mais la discussion est en train de s’ouvrir sur des questions controversées: pourquoi l’islam peut-il se prêter à des interprétations qui favorisent l’extrémisme ou créent des communautés qui semblent se fermer à «l’attente libérale»? Et comment peut-on s’engager ensemble, avec les musulmans modérés et séculiers, dans le combat contre le terrorisme politique?

Désormais, la conversation ne s’interrompt plus avec une réponse du type «Tous les musulmans ne sont pas…». Ce basculement qui s'est opéré au Danemark à la suite de l’odieuse attaque contre Charlie Hebdo, il faut y répondre. Et, pour le moment, il est difficile de prédire ce qui en sortira.

1 — Les lecteurs intéressés par ce débat peuvent consulter les tweets utilisant le hashtag #notallmen. Retourner à l'article

Morten Ebbe Juul Nielsen
Morten Ebbe Juul Nielsen (1 article)
Professeur associé de philosophie à l’Université de Copenhague (Danemark)
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