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La lutte contre le terrorisme international, nécessaire mais malaisée

Daniel Vernet, mis à jour le 10.01.2015 à 11 h 36

L'attentat et la double prise d'otages commise à Paris rappellent à la France une des priorités de sa politique étrangère, de la Corne de l’Afrique au Sahel et au Moyen-Orient. Et à quel point sa gestion est compliquée...

Un soldat français et un soldat malien à Tombouctou, le 5 novembre 2014. REUTERS/Joe Penney.

Un soldat français et un soldat malien à Tombouctou, le 5 novembre 2014. REUTERS/Joe Penney.

Avec l’attaque contre Charlie Hebdo, la France se trouve face au terrorisme sur deux champs de bataille, externe et interne. Le premier est passé au second plan depuis l’irruption, mercredi 7 janvier, des frères Kouachi à la rédaction du journal satirique, mais les revendications d’al-Qaida au Yémen, crédibles ou non, font le lien entre les attaques terroristes sur le territoire national et les groupes djihadistes qui prospèrent dans la Corne de l’Afrique, le Sahel ou le Moyen-Orient.

Dans son intervention, vendredi soir, après le dénouement des deux prises d’otages, François Hollande a fait une brève allusion à l’engagement de la France sur ces divers théâtres d’opération:

«Je veux une fois encore saluer nos soldats, qui font en sorte que nous prenions nos responsabilités face au terrorisme.»

La lutte contre le terrorisme international en dehors des frontières est une des priorités de la politique étrangère du président de la République depuis qu’il s’est installé à l’Elysée. Le Mali a été le premier objectif. Nicolas Sarkozy s’était déjà inquiété de l’emprise croissante des djihadistes d’al-Qaida au Maghreb (Aqmi) avant de quitter le pouvoir. François Hollande et son ministre des Affaires étrangères ont immédiatement tenté de sensibiliser l’Onu et les partenaires européens de la France à la dégradation de la situation dans la bande sahélienne. Sans grand succès, mise à part une résolution du Conseil de sécurité qui a donné une légitimité internationale à l’intervention militaire française. En janvier 2013, l’opération Serval, qui a mobilisé plusieurs milliers de soldats français, a été décidée pour empêcher les djihadistes de prendre le contrôle de tout le Mali.

Deux ans après, l’opération Serval s’est transformée en opération Barkhane, qui associe la France à cinq Etats de la région concernés directement ou indirectement par les actions d’Aqmi et de ses avatars. La France a créé une base à Madama, au nord du Niger, pour contrôler la région, et notamment empêcher les infiltrations de djihadistes réfugiés dans le sud de la Libye.

Entretemps, François Hollande a décidé d’envoyer un contingent en République centrafricaine pour éviter une déstabilisation totale d’un pays charnière entre musulmans et chrétiens.

La France a également «pris ses responsabilités» au Moyen-Orient. L’aviation française participe, aux côtés des Américains et d’une coalition hétéroclite, aux bombardements contre Da’ech, l’organisation Etat islamique en Irak et au Levant. Des instructeurs forment les soldats kurdes et irakiens qui se battent sur le terrain contre les djihadistes.

En revanche, le président de la République a refusé que les avions français participent à des raids en Syrie pour ne pas s’exposer au soupçon de venir en aide, même indirectement, au régime de Bachar el-Assad. François Hollande continue de regretter –il le répète chaque fois que l’occasion lui en est donnée– ne pas avoir été suivi par Barack Obama, à l’été 2013, quand le dictateur de Damas a utilisé des armes chimiques contre son propre peuple. Il était prêt à participer à des frappes aériennes contre les positions du régime parce qu’une «ligne rouge», fixée par le président américain lui-même, avait été franchie. Barack Obama a reculé, comme David Cameron quelques jours auparavant, lâché par une Chambre des communes encore traumatisée par la calamiteuse intervention en Irak de 2003 avec les Etats-Unis.

Quand faut-il intervenir?

François Hollande reconnaît qu’une des décisions les plus difficiles à prendre est de savoir quand il est nécessaire d’intervenir dans un conflit extérieur et quand il est sage de ne pas intervenir. Quand les risques de la non-intervention sont plus grands que les risques de l’action.

Les engagements de la France sur des théâtres d’opérations hors de ses frontières sont contestés par les experts. Moins vigoureusement par les politiques qui, dans un premier temps au moins, manifestent une forme de solidarité nationale. Ces interventions ne sont-elles pas contreproductives? Ne suscitent-elles pas de vocations qu’elles sont censées combattre? Ne déstabilisent-elles pas des Etats qui, pour n’être pas des modèles de démocraties, maintiennent l’ordre? Le statu quo n’est-il pas préférable au saut dans l’inconnu?

Toutes ces questions se sont posées après la guerre en Irak en 2003 ou après l’intervention en Libye en 2011. Des erreurs ont été commises dans la période post-intervention, par méconnaissance du terrain, par indifférence vis-à-vis des conséquences des actions engagées ou simplement par lassitude, parce que les démocraties supportent mal d’être engluées dans une présence à long terme à l’étranger.

La Libye a été trop rapidement abandonnée à son sort et la communauté internationale doit aujourd’hui lutter contre les effets secondaires de la chute de Kadhafi, qui a mis sur le «marché» du terrorisme combattants et armements. A tel point que la question se pose à nouveau d’une intervention dans ce pays pour y pourchasser les djihadistes voire rétablir un semblant de structures étatiques. La France, officiellement, n’interviendra pas seule, ce qui laisse entendre qu’elle pourrait participer à une opération internationale. A condition que l’Onu donne son feu vert, ce qui est plus qu’improbable, la Russie –et la Chine– estimant qu’en 2011, les Occidentaux ont outrepassé les droits accordés par le Conseil de sécurité.

De plus ces opérations extérieures ne sont pas sans danger pour les forces françaises, dont les capacités d’intervention sont inversement proportionnelles à un budget de la défense qui a tendance à se réduire. De l’Afghanistan, d’où la France s’est retirée en 2013, avant ses alliés, au Sahel, une centaines de militaires français ont été tués. Des otages ont été assassinés. Des journalistes ont péri sous les balles des terroristes.

La France est bien seule

Et la France est bien seule. L’émotion suscitée par le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo a fait venir à Paris les chefs d’Etat et de gouvernement de nombreux pays européens, ainsi que deux dirigeants africains. C’est peut-être le signe d’une prise de conscience de la part de nos partenaires que la sécurité de tous est engagée au Maghreb, en Afrique noire ou au Proche-Orient. Ce n’est pas seulement une affaire française héritée d’un passé colonial ou déterminée par des intérêts purement économiques. Les autres membres de l’Union européenne sont prêts à apporter une aide humanitaire voire à mettre à la disposition des forces internationales des «formateurs» ou de la logistique. Mais ces quelques gestes de bonne volonté ne font pas une politique de sécurité commune.

Pourtant, la situation n’est pas très différente d’un pays à l’autre. D’Allemagne, de Belgique, de Suède, etc., comme de France, partent des centaines voire des milliers de jeunes pour faire le djihad en Syrie ou en Irak. Et nombre d’entre eux reviennent pour porter la terreur en Europe. En face se développent des mouvements racistes ou xénophobes que les partis établis n’arrivent ni à comprendre ni à combattre. Les manifestations de ces phénomènes peuvent varier d’un pays à l’autre. Les racines et les conséquences sont analogues. Elles exigent un traitement européen, sur les deux front, intérieur et extérieur.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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