France

Attaque de Charlie Hebdo: la filière des Buttes Chaumont, là où tout a commencé

Vincent Manilève et Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 09.01.2015 à 18 h 11

Les frères Kouachi, comme l'homme suspecté d'être l'auteur de la fusillade de Montrouge, Amedy Coulibaly, ont fréquenté la même cellule.

Périphérique parisien près de la Porte de Vincennes, pendant la prise d'otage dans une supérette casher, le 9 jeanvier 2015. REUTERS/Charles Platiau

Périphérique parisien près de la Porte de Vincennes, pendant la prise d'otage dans une supérette casher, le 9 jeanvier 2015. REUTERS/Charles Platiau

Lorsque la presse décrit Chérif Kouachi, le plus jeune des frères soupçonnés d’être les tireurs de l’attentat meurtrier contre Charlie Hebdo, et deux jeunes arrêtés en même temps que lui alors qu’ils s’apprêtaient à aller combattre en Syrie, il y a dix ans en février 2005, elle en parle comme d’une «nouvelle génération de "djihadistes", nés en France, sans formation militaire, déconnectée de réseaux structurés».

Une génération de jeunes qui inspirent alors plus la pitié que la peur, si on en croit les récits qu’en font les journalistes qui ont enquêté à l'époque et ont assisté à leur procès. L’avocat de Chérif Kouachi le décrit alors ainsi:

«Il fume, il boit. Ce qui l'intéresse, c'est le foot. C'est une cible idéale pour les prêcheurs islamistes.»

On a appelé ce groupe la filière des Buttes-Chaumont parce que les membres vivaient aux alentours de ce paisible parc parisien dans le XIXe arrondissement au nord-est de la capitale et faisaient du jogging ensemble, en guise d'entraînement. La raison d’être de cette filière est d’envoyer des volontaires combattre en Irak puis en Syrie, sous la houlette du recruteur et formateur Farid Benyettou, formé par le GSPC algérien, qui officie dans une mosquée du quartier Stalingrad.

Farid Benyettou est un prédicateur du XIXe arrondissement incarcéré depuis 2005 pour son rôle de premier plan dans l’organisation des départs pour le djihad. C’est d’ailleurs trois jeunes hommes, capturés par les forces américaines dans le fief islamiste irakien insurgé de Fallouja, en Irak, qui l’ont mis en cause. A l’issue de son procès en 2008, il a été condamné à six ans de prison ferme en tant qu’organisateur principal de la filière. 

Dans un reportage de Pièces à conviction sur France 3, daté de septembre 2005, on voyait Chérif Kouachi expliquer l’influence du leader de la filiale, qu’il a rencontré à la mosquée Adda'wa, dans le quartier Stalingrad, à Paris. France TV info raconte que Farid Benyettou donnait «des cours de religion dans son appartement de la cité de l'avenue Moderne. Certains y assistent presque quotidiennement». C’est à son contact que Chérif s’est radicalisé. «Grâce aux conseils de Farid, mes doutes s'estompaient, racontera-t-il dans le reportage de France 3. [...] Il donnait une justification à ma mort prochaine.» Libération racontait en 2005 son ascension et son influence:

«Des garçons du quartier entrés en religion avant de basculer dans l'extrémisme ont été fascinés par Benyettou, ce savant de l'islam qui ne paie pas de mine.»

Une dizaine d’entre eux partira faire le djihad en Irak entre 2003 et 2005. Lors de leur procès en 2008 pour association de malfaiteurs en vue de préparation d’un acte de terrorisme, la presse les décrit comme des jeunes aux motivations floues, certains semblant presque soulagés d’être empêchés d’aller combattre… «Plus la date du départ approche, "plus Chérif Kouachi a la trouille"», selon son avocat, explique alors Patricia Tourancheau dans Libération. Chérif Kouachi est, comme deux autres jeunes, arrêté avant de partir en Syrie. Il écope alors de trois ans de prison, dont dix-huit mois avec sursis. «Chérif Kouachi ne cesse de remercier la justice de l'avoir mis en prison. Depuis, une boule a disparu de son ventre», affirme encore l'avocat. 

On retrouve la piste de Chérif Kouachi, libéré en 2008 (il avait purgé la partie exécutoire de sa peine durant sa détention préventive) deux ans plus tard, en 2010, quand il est arrêté avec treize autres personnes soupçonnées d’avoir projeté de faire évader Smaïn Aït Ali Belkacem, membre du GIA condamné pour l'attentat du RER C du musée d'Orsay, en 1995, qui a fait 30 blessés.

Kouachi est relaxé mais un autre des mis en examen, Amédy Coulibaly, est condamné. C’est l’homme qui fait l’objet, avec sa compagne Hayat Boumeddiene, d’un appel à témoins dans le cadre du meurtre d’une policière à Montrouge jeudi 8 janvier. Car le tireur de Montrouge est également un membre de la filière des Buttes-Chaumont et a fréquenté les frères Kouachi, les deux tireurs présumés de Charlie Hebdo.

Selon une source proche du dossier citée par l'AFP, Amedy Coulibaly a reconnu devant les enquêteurs avoir rencontré en détention Chérif Kouachi et s'être rendu avec lui «une ou deux fois» en 2010 à Murat, dans le Cantal, où était assigné à résidence Djamel Beghal, qui a été condamné en octobre 2014 en appel à dix ans de prison pour son implication, qu'il niait, dans le projet d'évasion de Smaïn Aït Ali Belkacem. Selon le Nouvel Observateur, les deux jeunes apprentis terroristes se sont croisés à Fleury-Merogis en 2005-2006, donc préalablement à ce projet d'évasion. 

 

Le journal Libération a publié un portrait d’Amédy Coulibaly et raconte comment, après une enfance «heureuse» selon ses proches, il aurait basculé à l’âge de 17 ans avant de commettre plusieurs braquages dans les années 2000.

Le grand frère de Chérif, Saïd Kouachi, apprenti djihadiste également, a pris entre-temps du galon. Selon les informations de la presse américaine, il est passé quelques mois par le Yémen en 2011 pour y suivre un entraînement militaire. Dans son magazine publié en anglais, Inspire, la branche d’al-Qaida au Yémen avait placé Charb sur la liste des personnes à abattre

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte