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À chacun sa ville!

Antonin Margier et Nonfiction, mis à jour le 11.01.2015 à 18 h 53

Rosane Araujo propose dans cet ouvrage une réflexion théorique pointue sur la ville, mettant en perspective tant l’évolution des formes de la ville que du Moi, telles qu’elles sont induites par la nouvelle société de l’information et de la communication.

Bords de Seine / Nicolas Winspeare via FlickrCC

Bords de Seine / Nicolas Winspeare via FlickrCC

La ville c'est moi

de Rosane Araujo

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La ville c’est moi constitue le résultat de la thèse de Rosane Araujo, primée en 2008 au Brésil, et déjà traduite en anglais. Derrière l’affirmation de ce titre se trouve la volonté de repenser la ville et le Moi au regard des profondes transformations que ces deux notions connaissent. Sa réflexion s’inscrit ainsi, de fait, dans une approche interdisciplinaire, à la croisée de l’urbanisme, des sciences de la communication et de la psychanalyse.

Rosane Araujo prend tout d’abord acte du fait que l’essor de la société informationnelle et la généralisation des technologies de communication ont profondément transformé l’urbain, au point de rendre polysémique le concept même de ville. L’essor de l’espace virtuel et de l’ubiquité incite en effet de nombreux auteurs à affirmer que la ville –en tant qu’espace de communication, d’interactions et d’échanges– est aujourd’hui potentiellement partout. Par conséquent, les représentations de la ville construites autour de frontières bien définies et d’une topographie dont ne peuvent se défaire les citadins seraient dorénavant obsolètes. Cette dilution de la ville à l’échelle du globe, faisant place au règne de l’urbain, a déjà été soulevée par de nombreux auteurs (Françoise Choay ou Henri Lefebvre, entre autres). Mais ces évolutions ont également transformé le concept du Moi, un changement dont la portée est rarement prise en compte par les urbanistes. Dès lors, par une analyse croisée de l’évolution des concepts du Moi et de Ville, il s’agit de proposer une interprétation des transformations de la ville à partir de la personne, et à l’aide de la théorie psychanalytique.

En effet, les réseaux électroniques et les nouvelles technologies, que certains voient comme des prothèses, transforment considérablement notre place dans la ville. Ces technologies nous permettent de transporter avec nous notre environnement, d’être connectés en permanence à ce qui nous est nécessaire, de telle façon «qu’en se reliant au monde extérieur, ces dispositifs étendent notre système nerveux jusqu’à des connexions infinies du réseau. Et puisque nous brisons les limites de notre peau, nous sommes également liés à l’architecture, ce qui signifie que certains de nos organes électroniques peuvent être construits dans l’environnement qui nous entoure». Ainsi, en fonction des connexions dont il dispose, l’individu construirait sa ville, la personnifiant progressivement.

S’appuyant sur la théorie des systèmes de Bertalanffy et sur le concept d’autopoiesis de Maturana et Varela, l’auteur démontre comment l’individu est pris dans un système d’interactions, grâce auquel il se constitue également. Il s’agit donc de ne plus concevoir un monde en dehors de notre expérience, mais de tenir compte de cette spécification réciproque qui existe entre une unité et son univers, «ce faisant, les actions d’une personne transforment le monde qu’elle habite, et en retour, le monde transformé rétroagit, en transformant également ses acteurs, sans qu’il soit possible d’identifier une causalité linéaire ou des hiérarchies préalables dans ce processus qui se produit dans la circularité». Pourtant, du fait de l’histoire ou de la persistance de certains mots dans le langage courant, nous usons toujours d’une vision du Sujet, référant à l’individu vivant au 17e siècle. L’auteur, en rappelant les principaux aspects des théories de Descartes, de Kant ou de Freud, montre comment la construction théorique du sujet s’est élaborée en opposition à l’objet. Or, le contexte informationnel dans lequel nous vivons nous invite justement à repenser cette opposition.

Il s’agit donc pour l’auteur de définir le concept de ville en fonction d’une vision du Moi qui soit compatible avec les mutations contemporaines. Elle choisit de s’inspirer de la Nouvelle Psychanalyse, élaborée par le brésilien MD Magno, et dont l’objectif est de dépasser les notions de sujet et d’individu en proposant le terme de «personne». En référant à un «processus sans sujet», ce terme vise ainsi à dépasser une approche substantialiste du Moi. Dans cette vision, il convient plutôt d’entendre Je = personne comme «l’ensemble infini de formations et d’intérêts ayant compétence de connexion (à d’autres formations et intérêts), constituant le réseau ou la maille qui nous affecte ou nous meut». Le Je dont parle l’auteur renvoie donc à l’ensemble du réseau dans lequel il est inséré et duquel il est un nœud.

La dimension relationnelle de l’humain est, de fait, au cœur de cette approche: «les compositions des personnes passent par leurs rapports spécifiques avec des espaces physiques, géographiques, avec d’autres personnes, avec les membres de leurs familles et leurs amis, avec leurs champs d’intérêts, leurs activités professionnelles, personnelles, amoureuses, etc. Ce sont les connexions qui composent la personne». Plus que l’espace physique et la proximité, qui structurent notre vécu, il faudrait donc tenir compte du réseau dans lequel est intégré l’individu ainsi que les lieux éloignés auxquels il peut être rattaché. Dans cette perspective, l’auteure tend à annuler les séparations entre sujet et objet, car l’idée de ville, telle qu’elle se manifeste à l’heure actuelle, serait englobée dans le Je.

De fait, référer à l’individu, dans son unicité et en tant que personne physique, exclurait les échanges et les interactions entretenues avec le monde. Cela réduit notamment l’importance des instruments de connexion, des extensions de notre corps, qui en sont pourtant de plus en plus indissociables. Le concept de personne, élaboré par la Nouvelle Psychanalyse rompt ainsi avec «des délimitations et des frontières, qu’elles soient individuelles, corporelles, physiques, géographiques, ou bien mentales, intellectuelles ou psychiques». Dans cette perspective, même le corps ne se limite plus à la peau mais intègre les éléments qui assurent sa survie par des échanges physiologiques directs comme l’air que l’on inspire, ou indirects comme toutes les prothèses dont nous nous servons (vêtements, avions, appareils, idées, bâtiments). De fait, la personne «incorpore (fait corps avec) tout ce à quoi elle se lie et à quoi elle est liée, et c’est la raison pour laquelle elle est toujours en processus». Or, dans le contexte d’une ville mouvante, libérée des frontières et des obstacles topographiques, la personne peut se déplacer avec son réseau, ce qui amène l’auteur à évoquer l’hypothèse selon laquelle l’habiter, ce serait aujourd’hui la constitution à tout moment du «réseau qui constitue la personne». Dans cette perspective, tout le réseau des formations qui nous sont constitutives formerait la ville que nous sommes. La «ville que chacun est, est co-extensive à son mode urbain d’insertion dans le monde».

Ainsi «l’urbanisme du XXIe siècle se transformerait en orbanisme (urbe: ville; orbe: globe, monde, univers) dans lequel les frontières ou les limitations disparaissent en tant que référence, et où la ville serait non seulement le monde tout entier, mais aussi bien l’univers connu et à connaître». Bien que la démonstration d’Araujo soit pertinente et très bien menée, il est regrettable qu’elle laisse le débat ouvert sans faire de propositions concrètes. Il aurait été pertinent qu’elle suggère plus précisément quelles solutions pourraient être mises en œuvre à partir de cette réflexion théorique et quels apports celle-ci pourrait apporter à la planification urbaine. Cela lui aurait notamment permis d’éviter de laisser en suspens un potentiel biais à cette réflexion. Car au-delà du constat d’une ville déterritorialisée, d’une vie qui se concentrerait dans des réseaux virtuels, il convient de ne pas oublier que l’espace concret reste fondamental dans l’existence humaine, que chacun a besoin d’un lieu à soi, et qu’il n’y a pas «d’être sans lieu d’être» (Berque, 1997). Ce que l’auteur tend parfois à oublier au profit d’une seule conception informationnelle de l’urbain.

Antonin Margier
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