Charlie Hebdo: le double discours de Facebook et Apple

Impression écran du site d'Apple.

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L’engouement et la solidarité mondiale autour de Charlie Hebdo laisse pourtant entrevoir une hypocrisie gênante de la part de deux géants du Net, Apple et Facebook.

Les Etats-Unis se sont montrés solidaires du peuple français, comme l’a expliqué dans notre langue le Secrétaire d’Etat John Kerry. Et pourtant, comme nous vous le racontions sur Slate, les caricatures de Charlie Hebdo embarrassent les médias américains, qui les censurent dans leur couverture de l’événement. Le New York Times explique-même dans un article relayé par Reader que Charlie Hebdo, en raison de ses dessins parfois polémiques, n’aurait pas pu exister aux Etats-Unis.

Une incompatibilité qui n’a pas empêché certaines grandes entreprises américaines du numérique de montrer leur émotion et leur solidarité. Si leur émotion, comme celle de millions de personnes à travers le monde, est normale et plus que bienvenue, ces messages de soutien cachent pourtant quelque chose d'autre, plus gênant: un paradoxe entre leur solidarité affichée et leur propre rapport à la liberté d’expression.

Le fondateur de Facebook Mark Zuckerberg a publié vendredi 9 janvier un message sur sa page, où il défend la liberté d’expression.

                           Le message de Mark Zuckerberg sur Facebook.

«Il y a quelques années, un extrémiste au Pakistan s’est battu pour que je sois condamné à mort parce que Facebook a refusé de bannir un contenu sur Mahomet qui l’a offensé. Nous nous sommes élevés contre ça parce que les voix différentes, même si elles sont parfois offensantes, peuvent faire du monde un endroit meilleur et plus intéressant.

Facebook a toujours été un endroit où les gens à travers le monde partagent leurs opinions et leurs idées. Nous respectons les lois dans chaque pays, mais nous n’avons jamais laissé un pays ou un groupe de gens dicter ce que l’on peut partager à travers le monde.

En repensant à l’attentat d’hier et à ma propre expérience de l’extrémisme, voilà ce que nous devons rejeter, un groupe d’extrémistes essayant de réduire au silence les voix et les opinions de tous les autres autour du monde.

Je ne laisserai pas ça arriver sur Facebook. Je me suis engagé à construire un service où l’on peut parler librement sans peur ni violence.

Mes pensées vont aux victimes, leurs familles, le peuple de France ans les personne tout autour du monde qui choisit de partager son opinion et ses idées, même quand cela demande du courage. #JeSuisCharlie.»

Ce discours fédérateur et pro-liberté d’expression ne tient pourtant face à la réalité des faits.

Le site de Mark Zuckerberg est connu pour ses censures récurrentes de contenus qu'il juge contraire à ses règles. Comme le rappelait Le Monde en octobre 2014, la politique de Facebook sur le sujet est paradoxale:

«Facebook peut se montrer très (trop?) sévère. Une image reproduisant la peinture L’Origine du monde, de Gustave Courbet, assimilée à de la pornographie, avait par exemple été dépubliée et avait conduit à la fermeture d’un compte.»

Plusieurs personnes ont d’ailleurs posté le tableau de Courbet en commentaire sous le dernier post du fondateur de Facebook. Un Tumblr répertorie d’autres exemples de censures mises en place par Facebook, parfois ridicules il faut l’avouer. Charlie Hebdo a lui-même été victime de censure par le passé, en raison de publications polémiques sur l’islam, comme il le racontait sur son site en juillet 2013.

«Nous ne pouvons plus rien poster sur notre compte Facebook de Charlie a été bloqué par M. Facebook au prétexte que nous avons “récemment publié du contenu en infraction avec les règlements de  Facebook”. Sans plus de détails. Sur Facebook, la liberté d’expression semble être une infraction très grave.»

Le magazine Le Point a également dû faire face à la censure du site en 2012 après avoir publié une caricature de Charlie Hebdo.

«Notre administrateur reçoit un message d'avertissement: le contenu publié n'est pas conforme au règlement en vigueur sur le site communautaire. En conséquence de quoi notre administrateur est “interdit de Facebook” 72 heures durant.»

Une censure mise en place sûrement après que des internautes ont signalé la publication auprès de Facebook.

De son côté, Apple a également tenu à rendre hommage à Charlie Hebdo. On peut voir une bannière discrète «Je suis Charlie» en bas de la page d’accueil de son site

Impression écran du site d'Apple.

Là encore, les commentaires dénonçant ce choix sont vite apparus. Un article publié sur le site Hteumeuleu rappelle à juste titre que l'entreprise de Tim Cook a par le passé eu des rapports ambigus avec la publication de caricature sur l'App Store, sa boutique en ligne. En 2010, le site Numérama racontait que le caricaturiste américain Mark Fiore, pourtant auréolé d'un prix Pulitzer, s'était vu rejeter une application pour terminaux Apple sous prétexte que ses dessins étaient contraires au règlement de la marque:

«Les applications ne doivent contenir aucun contenu ou élément obscène, pornographique, offensant ou diffamatoire (que ce soit du texte, des graphiques, des images, des photographies, etc.) ou tout autre contenu ou élément qui, dans le jugement raisonnable d'Apple, peut être considéré comme indésirable pour les utilisateurs d'iPhone ou d'iPod Touch.»

Si la marque à la pomme a fait marche arrière et a finalement autorisé l'application, Mark Fiore estimait que sans son Pulitzer, Apple n'aurait pas changé d'avis. La politique d'Apple sur les applications avait convaincu Charlie Hebdo de renoncer à se lancer sur l'App Store. 

«Une entreprise est venue nous démarcher pour développer notre application, racontait Charb en 2010 au site Bakchich. Mais à la fin, le type nous a expliqué qu’on n’aurait pas le final cut sur la publication sur iPad. On les a donc envoyés bouler.» 

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