France

Modérés, levez-vous!

Eric Le Boucher, mis à jour le 11.01.2015 à 8 h 48

La social-démocratie est en danger d'abord parce que les humanistes ont déserté le champ de bataille des idées.

La foule à la gare de Pékin, en février 2013.  REUTERS/Jason Lee

La foule à la gare de Pékin, en février 2013. REUTERS/Jason Lee

Un ami éditeur me disait récemment que seuls les livres «aux extrêmes» se vendaient. Soit d'extrême gauche pour dénoncer la mondialisation, ses méfaits, les inégalités galopantes, l'austérité meurtrière et la brutalité du capitalisme. Soit d'extrême droite pour annoncer le déclin de l'Occident, par la Chine et par l'islam, pour pleurer de nostalgie et espérer qu'un pouvoir fort nous remette enfin d'aplomb dans le passé.

Les livres du «centre», ceux de raison, eux, ne se vendent plus. La social-démocratie (pour prendre un terme générique) n'a plus de lecteurs. Rares sont les auteurs qui, en conséquence, défendent les libertés, l'ouverture du commerce mondial, le capitalisme même dans une version «rhénane», encore moins l'Europe, surtout pas l'immigration et certainement pas la classe politique. Et ces auteurs rares ont des lecteurs toujours plus rares. Ils sont passés de 50.000 ventes il y a dix ans, à, allez, 5.000. La lecture des journaux suit le même chemin, l'honnête homme n'achète plus, ne lit plus.

L'angoisse, seule, se vend. Sous forme d'essais et de romans. L'opinion s'abandonne aux malheurs du temps et se réfugie dans les jérémiades.

La raison se tait, l'heure est aux imprécations. On réclame «une autre politique», «un autre système», «une autre époque», en somme. Tout cela donne un parfum années 1930, quand la France n'avait que le passé en tête, quand elle regrettait «la Belle Epoque», celle d'avant 1914. Même basculement radical aujourd'hui que durant l'entre-deux guerres. Dans la France d'alors, toutes les adhérences agricoles refusaient le déracinement qu'était l'industrialisation et s'opposaient au nécessaire renouveau politique social-démocrate qu'avait engagé un Roosevelt aux Etats-Unis après la grande crise de 1929. Aujourd'hui, après une nouvelle grande crise, l'économie bascule dans l'ère des services «à la demande» (lire le prémonitoire article de The Economist) et la condition sociale devient post-salariale. Mais la France s'accroche à nouveau au passé qu'elle embellit; cette fois, elle se reporte aux Trente Glorieuses, à une économie étatiste de grandes usines. Le corps français se modernise, quoique à reculons et en retard, mais la tête reste bloquée dans une pseudo-«vraie France», celle d'hier: d'où l'hystérie nationale.

Marc Bloch analysera minutieusement les causes de la débâcle de juin 1940 dans L'Etrange Défaite. L'origine est intellectuelle, raconte l'historien. Elle vient du renoncement à défendre son époque, à l'expliquer, à combattre les prophètes de malheur, à répondre faits et chiffres à leurs délires, et surtout, à dire que l'avenir n'est pas noir, au contraire. Toutes les catégories concourent à la cécité nationale: la bourgeoisie, qui rêve d'ouvriers soumis (on dira aujourd'hui que les entrepreneurs se détournent de la France), la presse «paresseuse» (on dira aujourd'hui que, dominée par l'audimat, elle relaye en priorité les thèses extrémistes), les écrivains qui s'enferment dans la ruralité (on dira aujourd'hui qui rétrécissent leur horizon aux histoires de sexes), les partis politiques sans vision et sans courage (on dira la même chose aujourd'hui).

La France, mais plus largement l'Occident, ont perdu leur confiance intellectuelle en eux-mêmes. Notre confrère Gideon Rachman du Financial Times en donne lumineusement la cause: les trois piliers de la croyance de l'après-guerre-froide se sont fissurés: le marché, la démocratie et la suprématie des Etats-Unis. La foi dans le marché s'effondre dans la «crise Lehman Brothers». Le capitalisme devient instable, provoque de nouvelles souffrances et creuse de nouvelles inégalités. La démocratie est contestée. Parce que des régimes forts, en Chine ou, pour certains en Russie, font miroiter un modèle concurrent. Parce que la politique devient impuissante devant les défis mondiaux et qu'elle semble de moins en moins «à l'écoute» des peuples. L'Europe en est comme une caricature: le principe du compromis multinational semble déboucher sur encore plus de faiblesse et de chômage. Quant à la capacité des Etats-Unis à gendarmer du monde, les événements récents prouvent l'invalidité croissante de la Pax Americana.

Oui mais… oui, mais ce n'est pas parce que le capitalisme a de gros défauts, tout comme la démocratie, ce n'est pas parce que la libre circulation des hommes, des biens et des idées pose d'énormes défis qu'il faut laisser le champ intellectuel aux imprécateurs. Les périls sont immenses sur une planète fragile, instable, dangereuse. L'avenir peut-être cauchemardesque. Mais il n'est pas écrit. Les motifs d'espoir sont très solides : la technologie, une mondialisation qui s'équilibre avec une Chine désormais développée et une lente mais réelle remise en selle post-crise de la coopération interétatique (par exemple sur le climat et la fiscalité).

La difficulté du combat intellectuel social-démocrate est qu'il oppose des solutions tâtonnantes, pragmatiques, douloureuses, face aux facilités simplificatrices et aux idées magiques des extrêmes. Devant une raison humble, la déraison brille toujours. Devant l'effort, l'échappatoire paie.

Il en est de la religion comme du reste du champ des espoirs. L'islamiste radical s'abreuve à beaucoup de sources, l'impéritie des régimes de la région, le chômage des banlieues… mais d'abord à l'insuffisante lutte intellectuelle, sociale et locale, de l'islam modéré.

Il illustre le laisser-faire général, le renoncement coupable des modérés. La social-démocratie est en danger d'abord parce que les humanistes ont déserté le champ de bataille des idées.

Puisse l'attentat contre Charlie Hebdo servir à pousser les sociaux-démocrates à se lever, à écrire, à lire et à montrer que l'avenir est ouvert.

Article également publié dans Les Echos

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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