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Caricatures: il faut se moquer de la religion

Montage de unes de Charlie Hebdo

Montage de unes de Charlie Hebdo

En 2006, le monde était secoué par l'affaire dite des caricatures de Mahomet, publiées par un journal danois et reprises en France par Charlie Hebdo. Christopher Hitchens, grand défenseur de la laïcité aujourd'hui décédé, réaffirmait la nécessité de ne pas céder aux menaces et de critiquer les religions.

Mercredi, des hommes armés ont attaqué les bureaux de Charlie Hebdo, faisant au moins 12 morts. Le magazine était connu pour avoir publié des images du prophète Mahomet, y compris les dessins de 2005 parus pour la première fois dans le quotidien danois Jyllands-Posten, des caricatures qui avaient été à l'origine d'une vague de violence dans le monde entier. En février 2006, Christopher Hitchens, mort en 2011, se saisissait du problème à son inimitable manière. Nous republions aujourd'hui des extraits de son article.

Il débutait par la déclaration du porte-parole du Département d'Etat américain réagissant aux caricatures:

«Les images anti-musulmanes sont aussi inacceptables que le sont les images antisémites, les images anti-chrétiennes ou celles qui s'attaquent à n'importe quelle autre croyance religieuse.»

Une déclaration contestée par Hitchens:

[...] Comme il est effroyable que le pays du Premier Amendement soit représenté par une telle administration [l'administration Bush, NDLE]. Que veut-il dire en parlant d'«inacceptable»? Que les images devraient être interdites? Et comme il est lamentable qu'un «porte-parole» soit incapable de faire la différence entre la critique d'un système de croyance et le dénigrement d'un peuple entier.

Néanmoins, McCormack [le porte-parole]  l'analphabète a raison quand il compare sans le vouloir libelles racistes et foi religieuse. D'aucuns ont souligné combien la presse arabe et musulmane regorge de caricatures anti-juives, et souvent de la plus évidente et haineuse espèce. En un sens, la comparaison est désespérément inexacte.

Ces fétides illustrations apparaissent pour la plupart dans des pays où un Etat décide ce qui est publiable ou diffusable. Pour autant, quand des musulmans réimpriment Les protocoles des sages de Sion ou perpétuent les rumeurs de sacrifices rituels lors de la Pâque juive, ils recyclent les fantasmes de la police secrète russe chrétienne orthodoxe (dans le premier cas) et des siècles de propagande catholique romaine et luthérienne (dans le second). Et quand un politicien israélien compare les Palestiniens à des serpents, des porcs ou des singes, il est quasi certain qu'il s'agira d'un rabbin (le plus souvent, le Rabbin Ovadia Yosef, leader de l'odieux parti Shass [depuis décédé, NDLE]) et qu'il se référera à une autorité talmudique quelconque pour légitimer son racisme. Pendant quasiment toute l'histoire de l'humanité, la religion et le sectarisme ont été les deux revers d'une même médaille, chose toujours visible aujourd'hui. 

Dès lors, il y a fort à penser que le quotidien danois Jyllands-Posten, et tous ceux qui ont solidairement réitéré son initiative, affirment un droit de critiquer non pas simplement l'islam, mais la religion en général. [...] Soyez certains que les journaux européens consacrés ont aussi caricaturé leur lot de nonnes, de papes et de colons israéliens messianiques, et brocardent les prêtres violeurs d'enfants. Il y eut un temps où tout cela n'aurait pas été possible. Mais ces tabous ont été brisés.

C'est à cela que servent les tabous: à être brisés

 

Et c'est à cela que servent les tabous, d'ailleurs bien présents au sein de l'islam. Dans son art, il existe un préjudice hostile à toute représentation humaine. L'interdiction de dessiner le prophète –qui n'était qu'un énième mammifère mâle– est apparemment absolue. Comme l'est celle du porc ou de l'alcool et comme sont prohibées, dans certaines sociétés musulmanes, la musique ou la danse.

Parfait, qu'on laisse un bon musulman s'en abstenir. Mais dès qu'il revendiquera le droit de me faire m'en abstenir à mon tour, alors la menace et la preuve de l'hostilité de ses intentions seront les plus évidentes possibles. Notre actuelle et importune coexistence n'est qu'un interlude, semble-t-il dire. Pour le moment, je ne peux qu'affirmer posséder la vérité absolue et réclamer une absolue immunité contre toute forme de critique. Mais à l'avenir, tu feras ce que je dis et tu le feras sous peine de mort.  

Je refuse qu'on me parle sur ce ton, que je trouve au demeurant tout à fait «nauséabond». (Au fait, le mot «nauséabond» ne s'est-il pas mis réellement à puer ces derniers temps?) Face à la profanation du sacré, la répulsion innée de l'humain est bien plus ancienne que le plus ancien des monothéismes: sa plus puissante expression se retrouve dans l'Antigone de Sophocle.

Elle fait corps avec la civilisation. Je ne demande pas le droit d'égorger un porc dans une synagogue ou une mosquée, ni à me soulager sur un livre «saint». Mais on ne m'interdira pas de manger du porc et je n'aurais aucun respect pour ceux qui brûlent des livres tous les quatre matins.

Voyez, j'ai moi aussi de très profondes convictions et croyances, et je mets les Lumières au-dessus de tout sacerdoce ou de tout fétiche sacré. Il m'est révoltant de respirer le même air que celui qu'exhalent les éructations des madrassas, les putrides fumets des assassins kamikazes ou les sermons de Billy Graham et de Joseph Ratzinger [pape quand Hitchens écrivait ce texte, NDLE].

Mais les mêmes principes que je fais miens m'empêchent de ravager l'église la plus proche, de kidnapper le premier musulman que je croise dans la rue pour le retenir en otage, d'enfreindre l'immunité diplomatique en attaquant l'ambassade ou le personnel consulaire d'un Etat, fût-il le pire des pays islamiques, ou de me mettre en scène dans un spectacle grotesque et menacer de répandre le feu et le sang sur d'éloignés inconnus qui auraient pu heurter mes convictions intimes.

N'est-il pas évident que ceux qui sont décidés à être «offensés» dénicheront une provocation n'importe où?

 

Les grosses colères de bébés gavés de rumeurs que d'aucuns piquent à tout bout de champ, notamment dans le monde musulman, ne cessent de prouver combien la foi relève du stade infantile le plus pourri-gâté et le plus égoïste de notre espèce.  

En l’occurrence, les caricatures incriminées ne sont ni très brillantes ni particulièrement mordantes. Mais si des musulmans ne veulent pas que leur soi-disant prophète soit assimilé à des actes barbares ou des fantasmes d'adolescent, ils devraient dire publiquement que le meurtre à l’aveugle récompensé par des vierges n'appartient pas à leur religion. Et on se heurte ici à une curieuse réticence... De fait, les dirigeants musulmans sunnites semblent tout bonnement incapables de condamner le plastiquage de mosquées chiites et de processions funéraires, que même quelqu'un comme moi pourrait qualifier de sacrilège. Bien évidemment, plusieurs millions de musulmans s'en affligent, et une autre raison de condamner les débiles de Washington et leur prise de position, à bien des égards dangereuse, veut que la première victime des lynchages auxquels nous assistons aujourd'hui est la véritable voix du peuple. Il s'agit d'une insulte à l'islam, si vous voulez.

Le problème de l'«outrage» est facile à résoudre.

Premièrement: imaginez que nous nous accordions tous pour nous comporter de façon à éviter d'offenser les croyants. Comment être sûr d'avoir pris suffisamment de précautions? Samedi, je suis intervenu sur CNN, une chaîne tellement terrifiée par d'éventuelles représailles qu'elle allait «pixeliser» les caricatures que ses téléspectateurs avaient précisément besoin de voir [en 2015 encore, certains médias anglosaxons censurent les dessins sur l'islam de Charlie Hebdo, NDLE]. Et ces ignobles angoisses ont fait irruption à Atlanta, aux Etats-Unis, à cause d'une illustration parue dans un tout petit journal scandinave dont personne n'avait entendu parler auparavant!

N'est-il pas évident que ceux qui sont décidés à être «offensés» dénicheront une provocation n'importe où? Nous ne pourrons jamais nous contorsionner suffisamment pour plaire à ces fanatiques, ne serait-ce qu'essayer de le faire est avilissant. 

Ensuite (et il convient d'insister là-dessus): est-il possible de mener cette discussion sans être menacé par la violence, ou par un recours immédiat à celle-ci? Quand Salman Rushdie publia Les Versets sataniques en 1988, il le fit avec l'espoir de poursuivre un débat qui s'était d'ores et déjà ouvert dans le monde musulman, entre des rigoristes coraniques et ceux qui en appelaient à une possibilité d'interprétation du texte.

Il ne peut y avoir de négociation sous la contrainte ou sous la menace de chantage ou de meurtre

 

Nous savons aujourd'hui quelle allait être sa récompense et nous oublions parfois que la fatwa n'était pas uniquement dirigée contre lui, mais contre «tous ceux qui ont participé à sa publication», ce qui eut comme conséquence la mort du traducteur japonais du livre et les quasi-morts d'un autre traducteur et d'un éditeur.

A un moment donné, j'avais là aussi été invité sur CNN pour débattre avec un quelconque porte-parole de la foi outragée et avais dit que, pour notre part, nous serions heureux de débattre de la pertinence d'utiliser les saintes écritures à des fins littéraires et artistiques. Mais que nous n'échangerions pas un seul mot tant que la personne de l'autre côté de la table n'avait pas rangé son pistolet. (La sinistre grande gueule musulmane que j'avais en face de moi refusait de désavouer l'étatique appel au meurtre et pouvait, bien entendu, compter sur le soutien du bigot catholique Pat Buchanan).

La chose est aussi vraie des relations internationales: il ne peut y avoir de négociation sous la contrainte ou sous la menace de chantage ou de meurtre. Et la société civile consiste à faire passer la liberté d'expression avant les émotions de toute personne susceptible de considérer malséante une telle liberté. Il est déprimant d'avoir à réaffirmer l'évidence de ces principes et positivement odieux que notre gouvernement ait choisi de les jeter aux orties à peine le combat commencé.

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