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Cette liberté de caricaturer qu'exècre l'islam radical

Henri Tincq, mis à jour le 08.01.2015 à 7 h 19

Si l'islam s'est progressivement affranchi de l'interdit de représentation, la liberté de dérision reste une barrière inexpugnable entre Occident et islam radical.

Lors d'une manifestation de soutien aux victimes de l'attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 à Londres. REUTERS/Suzanne Plunkett.

Lors d'une manifestation de soutien aux victimes de l'attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 à Londres. REUTERS/Suzanne Plunkett.

La caricature, le dessin, l’humour, la dérision sont tout ce qu’exècre le militant radical islamiste. Pour lui, les coups de crayon de Charlie Hebdo sont devenus le symbole même de l’attentat contre la religion et un insupportable blasphème. En 2006, la publication de caricatures de Mahomet, reproduites à partir d’un journal danois, avait enflammé le monde musulman. Depuis, Charlie Hebdo a refusé de se soumettre, gagné son procès, réclamé le droit au blasphème et continué, par le dessin, son combat contre l’intolérance et une barbarie qui finira, hélas, par avoir raison de lui.

Ce rejet de la caricature –devenue dans nos démocraties libérales une forme éminente de la liberté d’expression– s’explique, en partie, par la détestation ancienne, profonde, viscérale de l’islam pour tout phénomène de représentation. Dès ses origines, l’islam interdit la figuration du Prophète et de ses compagnons, renonce aux statues, aux peintures et aux autres usages «idolâtriques», considérés, dit le Coran, comme des «inventions de Satan» et des «abominations». De fait, sauf à certaines périodes de l’histoire de l’Inde monghole ou des empires perse et ottoman, on peine à trouver, dans les lieux de culte, dans les bibliothèques musulmanes ou dans la littérature religieuse, des dessins authentiques du prophète Mahomet.

Si tous les monothéismes se sont plus ou moins constitués, au début, contre le paganisme idolâtrique, la sunna (la Tradition, selon l’islam) et les premiers hadiths (les «dits» du Prophète) ont sévèrement durci et formalisé cette interdiction de l’image. Ils ont conseillé et encouragé l’iconoclasme. Le musulman ne doit pas produire d'image, car la fabrication de formes figuratives est une activité qui menace le monopole créateur de Dieu. Au IXe siècle déjà, le théologien Muhammad Bukhari écrivait: «Subiront le châtiment par le feu le plus terrible, le jour du Jugement dernier, tous ceux qui feront de la représentation figurée.» Autrement dit, seul Dieu a le monopole de la création complète, celle qui produit la matière, sa forme spatiale et l'âme qui doit nécessairement y être associée.

«Révolution iconique»

Il faudra attendre l’époque moderne pour qu'en Egypte notamment, sur le mode des images de Saint-Sulpice ou des images d'Epinal en France, commencent à circuler des images pieuses comme supports de transmission de la foi. C'est à partir de là qu'on a commencé à représenter des prophètes comme Adam, Noé, Abraham, ou même Ali, le gendre de Mahomet, et ses deux fils Hussein et Hassan, mais jamais le Prophète lui-même.

Cette circulation d'images pieuses est le début d'une «révolution iconique» qui a survécu jusqu’à aujourd’hui. Le paradoxe veut même que la civilisation musulmane, à ses origines si méfiante à l'égard de l'image, soit aujourd'hui écrasée par l'image, devenue un des principaux modes de communication et de prosélytisme religieux ou politique. Comment exprimer autrement le formidable développement, dans les pays musulmans, de la photographie, du cinéma, des cassettes vidéo, des DVD, de la télévision? Comment oublier l'utilisation faite de l'image dans le culte de la personnalité des dirigeants politiques ou des chefs religieux (souvenons-nous de l’ayatollah Khomeiny)?

Dans les pays musulmans où la liberté de la presse existe ou est relativement tolérée, la caricature et le dessin font aujourd’hui partie du champ normal de la critique sociale. Certes, la censure frappe et intervient quand un journal se moque du chef de l’Etat. Mais il existe beaucoup de dessins et de caricatures qui mettent en cause la religion musulmane elle-même, l'hypocrisie des croyants, le caractère superstitieux de la foi, le pouvoir exorbitant de certains responsables religieux. Dans cette presse, au Maghreb ou dans les pays les plus tolérants du Proche-Orient, l'insolence de la caricature existe réellement. Les juifs, le pape, les présidents américains sont régulièrement caricaturés.

Dans ce contexte, les caricatures de Mahomet, les représentations de la vie du Prophète dont sont familiers les dessinateurs de Charlie Hebdo, ont été perçues comme un terrible outrage, dans un scénario de «choc de civilisations» imaginé aux Etats-Unis mais que les pays musulmans ont aujourd’hui parfaitement intégré. Elle contribuent à leur donner une mentalité de «victimisation». Donner une image terroriste du Prophète, c'est assimiler islam et islamisme violent. La presse européenne, les Occidentaux, disent-ils, ne nous comprennent pas, ne nous aiment pas. Ils bafouent, au nom de leur liberté d'expression, ce que nous avons de plus précieux –notre foi– et font des lois contre les musulmans.

Acide de la discussion publique

Sans doute, dans la presse européenne et occidentale, la caricature, la dérision ont dépassé la critique antireligieuse, de type anticlérical, que nous connaissions autrefois. La critique antireligieuse classique exprimait l'hostilité de principe à un système combattu comme contraire à l'esprit de la liberté. Mais cet anticléricalisme supposait une sorte d'accord: vous, vous croyez à l'autorité de la Révélation, nous, nous croyons à l'autonomie de la Raison. Le dissensus était inexpiable, mais il y avait consensus implicite sur l'enjeu de l'affrontement.

Avec la dérision antireligieuse d’aujourd’hui, on sort de cet accord implicite. Ce qui est récusé, c'est le terrain même où se situe la croyance. Celui de la conscience religieuse, qui est malmenée dans ce qu'elle a de plus profond, c’est-à-dire dans le sentiment d'une certaine gravité de l'existence, dans le sens des interrogations ultimes devant la mort, l'au-delà, le salut. Elles sont bafouées par une superficialité satisfaite.

La liberté d'expression doit-elle donc être limitée pour des motifs religieux? Non, ce serait hypocrite et inutile. On ne peut pas plus demander aux musulmans de renoncer à ce qu'ils sont que demander aux Occidentaux de renoncer à leur bien le plus symbolique et le plus précieux: la liberté de pensée et d'expression. Encadrer la liberté d'expression, légitimer des exceptions pour des motifs religieux serait une mauvaise réponse à une bonne question.

Alors, respecter les croyances? Non, ce que nous avons à respecter, ce sont les croyants. Mais il faut défendre le droit intangible à l'irrespect pour toutes les croyances et toutes les religions, c'est-à-dire défendre le droit de les soumettre à l'examen critique, comme tout système de pensée. Rien ne peut être soustrait à cet acide de la discussion publique. C'est la règle de la démocratie. Vouloir lui assigner des limites est absurde. C'est se renier sans avoir la moindre chance d'aboutir.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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