Charlie Hebdo: Et maintenant alors? On se dit au revoir?

Place de la République à Paris le 7 janvier 2015, devant un panneau rendant hommage à Charlie Hebdo.  REUTERS/Christian Hartmann

Place de la République à Paris le 7 janvier 2015, devant un panneau rendant hommage à Charlie Hebdo. REUTERS/Christian Hartmann

Putain, mais moi, les mecs, j’ai pas envie de vous dire au revoir.

C’est un cauchemar. Et pourtant, on continue notre vie quotidienne. Il faut bien faire manger les enfants, répondre aux messages, bosser. Et quand on repasse devant une télé, qu’on rallume son téléphone, c’est l’horreur qui reprend, qui n’en finit pas, qui au contraire recommence sans cesse. Comme si on apprenait à nouveau leur mort tant elle parait impensable. On se répète les noms, sans complètement réaliser. Vous y croyez, vous, que Charb, Cabu, Wolinski et Tignous ont été exécutés? S’il existe quelque chose au-delà du sentiment d’absurdité, on nage en plein dedans.

Contrairement aux attentats «classiques» qui touchent la foule des inconnus, cette fois, on connaissait tous les victimes. Ils faisaient partie de notre quotidien, du paysage culturel français. Cabu m’a appris à dessiner dans Récré A2, Wolinski c’était ce vieux monsieur au trait libidineux de génie, et combien de fois je me suis lavée les dents en écoutant d’une oreille distraite Bernard Maris s’énerver. On égrène ces noms, à l’infini, parce que c’est tellement impossible. Tignous, Wolinski, Cabu, Maris.

Et puis, évidemment, Charb.

Putain… J’adorais ce mec. J’adorais sa malice, sa silhouette décontractée et ses déclarations. «Je n’ai pas de gosses, pas de femme, pas de voiture, pas de crédit. C’est peut-être un peu pompeux ce que je vais dire, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux Bien sûr que c’était pompeux. Grandiloquent même. Oui, Charlie Hebdo était menacé mais bon, ça allait, on était France, on n’était pas journaliste ni dessinateur en Syrie ou en Russie. Ici, on était protégé. C’était pas comme si trois mecs allaient débarquer avec un lance-roquette en pleine conf de rédac et massacrer tout le monde.

Ça aurait été inconcevable.

Hier.

Désormais, on découvre qu’on vit dans un pays où des journalistes et des dessinateurs peuvent être exécutés pour leurs idées, parce qu’ils sont libres. Soyons honnête, pour ma génération, «liberté de la presse», ça ne voulait pas dire grand chose. A la limite, on s’en préoccupait surtout face aux éventuelles pressions politico-économiques ou des problèmes judiciaires. On voyait bien, chaque année, passer l’album de 100 photos pour la liberté de la presse de Reporters sans frontière. On se disait que c’était courageux de travailler là-bas, dans ces pays dangereux. Nous étions plein de l’inconscience des nantis.  

Mais franchement, ça avait quel rapport avec notre réalité quotidienne? Notre réalité vient de changer. D’un coup de kalachnikov, on ne se contente pas de tuer quelqu’un, on bouleverse une société qui ne sera plus jamais la même. Et le choc est d’autant plus violent que ce n’est pas la liberté d’informer qui est remise en cause. Ils n’ont pas été exécutés parce qu’ils allaient révéler un complot mondial. Ils ont payé de leur sang notre droit au rire. Trois connards en cagoule viennent de nous dire «vous n’avez plus le droit de vous marrer». 

Et maintenant alors? On se dit au revoir? Putain, mais moi, les mecs, j’ai pas envie de vous dire au revoir. Je veux encore pouvoir dire «t’as vu la dernière couv de Charlie? Elle est pas terrible, ils sont cons parfois». Je veux pouvoir monter le son quand Charb parle, et le baisser quand Maris s’énerve trop fort. Plus jamais je ne pourrai dire «Wolinski il est encore en vie? Il a quel âge maintenant?» Je ne veux pas lire vos nécros parce que trois connards ont décidé qu’on ne rigolerait plus ensemble.

Et pourtant, on ne rigolera plus ensemble.

Là-dessus, les trois connards, vous avez gagné. Vous avez gagné parce que Charb est mort, parce que Cabu est mort, parce que Wolinski est mort, parce que Tignous est mort. Parce que vous les avez fait crever dans des mares de sang.

Mais vous avez perdu parce que ces caricatures, on les reprend toutes à notre compte.

Parce qu’il ne suffit pas d’éliminer des hommes pour que leurs oeuvres disparaissent.

Vous avez perdu parce que vous nous avez rappelé des évidences, parce que, aujourd’hui au moins, vous avez soudé une société déchirée. Soudée contre vous, soudée dans la nausée, par une gerbe mondiale qui nous prend aux tripes.

Et, au fait, j’allais oublier de vous dire: je vous emmerde.

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