France

Attentat contre Charlie Hebdo: l'effrayante mémoire de la terreur

Philippe Boggio, mis à jour le 08.01.2015 à 7 h 20

Commémoration en hommage à Charlie Hebdo à Montréal, le 7 janvier 2015. REUTERS/Christinne Muschi

Commémoration en hommage à Charlie Hebdo à Montréal, le 7 janvier 2015. REUTERS/Christinne Muschi

On n’y croit jamais, bien sûr. Qui de censé pourrait penser qu’un morne matin de janvier, alors que Paris cuve encore ses fêtes de fin d’année, un commando d'au moins deux individus criant «Allah Akbar» et affirmant vouloir «venger le prophète», selon un témoin cité par le procureur de la République de Paris, se présenterait dans la salle de réunion de Charlie-Hebdo, pile à l’heure de la conférence de rédaction, demanderait qui est le directeur de la rédaction («Où est Charb? Il est où Charb?»), déclencherait le feu, en prenant soin de tuer d’abord le policier de protection?

Peu à peu, l’enchaînement des faits se met en place, et l’évidence creuse une béance dans les ventres. Ce n’est pas tant le professionnalisme des assaillants, leur calme, leur souci, visible sur les quelques images de l’attentat, de l’assassinat parfait, qui provoque l’effroi, mais aussi notre propre incrédulité. La distance entre le rapport au temps des démocraties et celui des tueurs et de leurs inspirateurs. La vengeance est un plat qui se mange froid, et nous avons du mal à nous y faire. Charlie-Hebdo a relayé les caricatures du journal danois Jyllands-Posten en 2006. Un incendie volontaire avait obligé l’équipe de l’hebdo satirique à déménager, à la fin de l’année 2011.

Nous sommes ainsi faits que, malgré les consignes de vigilance, malgré les alertes, ailleurs dans le monde, ceux de Charlie comme les autres, comme les policiers qui leurs étaient attachés, devaient se dire que les mois, les années passant, le danger ne pouvait que s’estomper. Personne ne peut garder au cœur une rage intacte, croit-on. Les pertes de mémoire font leur office, forcément…

Jusqu’au jour où des encagoulés parviennent à monter au deuxième étage de l’immeuble d’une rue tranquille et à se faire ouvrir la porte blindée de la rédaction, autant pour régler des comptes vieux d’une décennie que pour proclamer silencieusement leur imperméabilité à l’oubli. La force du terrorisme obscurantiste est là, autant que dans sa barbarie. Dans ses surplaces. Son horloge arrêtée. Il vient une nouvelle fois, toutes proportions gardées, dans la droite ligne de l’assaut du 11 septembre sur les Twin Towers, rappeler qu’il sait vivre au ralenti, dans un Moyen âge temporel; il a tout son temps; des comptes sont tenus, entre al-Qaida, Daech et autres, des actes occidentaux à venger, et sur le très long terme.

Les assassins de Charlie-Hebdo sont manifestement des jeunes, très bien entraînés. Ils n’ont peut-être jamais lu les unes consacrées par l’hebdomadaire au prophète. L’offense faite, de leur point de vue, l’a sans doute été à leurs aînés. A l’autre bout du monde. A ce compte, et c’est difficile à entendre pour des démocraties qui n’existent que pour jouir de la paix, c’est à dire aussi de l’oubli nécessaire à celle-ci, l’Occident devrait remettre à jour d’urgence les listes des cibles qu’il constitue aux yeux de ses adversaires, en intégrant même les plus anciennes. Il peut faire l’impasse sans doute sur l’héritage du terrorisme d’Etat, du Liban, de la Syrie des années 80. Mais pas au-delà. Le terrorisme néo-religieux, de l’Afghanistan au Yemen, a, lui, la mémoire à vif. Il est notre contemporain permanent, même en ses racines les plus lointaines. Des tueurs peuvent revenir en des endroits, s’en prendre à des hommes, dont personne, et c’est une faiblesse, n’a gardé le souvenir.

A ce titre, il va falloir renforcer la protection de l’écrivain Salman Rushdie, qui a par ailleurs affirmé sa solidarité avec les victimes des attentats. L'auteur des Versets sataniques, avait lui aussi été jugé coupable, aux yeux de l’Iran intégriste, d’irrévérence à l’égard du prophète Mahomet, provoquant une fatwa contre lui de l’ayatollah Khomeiny, en 1989. Malgré les promesses d’apaisement successives du gouvernement de Téhéran, celle-ci court toujours –en 2012, la prime pour la tête de l’écrivain se montait à 3,3 millions de dollars.

Les terroristes sont passés maîtres, à New York comme dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo, dans l’art effrayant des victoires symboliques. Cabu, Wolinski, Bernard Maris..., notre sens de l’humour, la liberté de la presse, les valeurs du droit d’expression… tout cela, touché d’un coup, dans un mitraillage de quelques minutes. Le KO est manifeste.

Philippe Boggio
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