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Après le drame de Charlie Hebdo et de l'HyperCacher, le livre de Houellebecq mérite toujours réflexion

Eric Dupin, mis à jour le 15.01.2015 à 17 h 22

Michel Houellebecq a interrompu la promotion de son roman, «Soumission», après l'attentat contre Charlie Hebdo. Mais sa lecture et sa critique sont, plus encore aujourd'hui, d'actualité.

La une du numéro de Charlie Hebdo du 7 janvier 2014, avec un dessin représentant Michel Houellebecq. REUTERS/Jacky Naegelen

La une du numéro de Charlie Hebdo du 7 janvier 2014, avec un dessin représentant Michel Houellebecq. REUTERS/Jacky Naegelen

Il serait de la dernière stupidité de faire porter à Michel Houellebecq la moindre responsabilité dans l'horreur des derniers événements. L'écrivain a d'ailleurs fort opportunément interrompu la promotion de son dernier livre, Soumission, qui avait déclenché une vive polémique au demeurant mal ajustée. Ami de l'économiste Bernard Maris, qui fait partie des douze personnes tuées dans l'attentat contre Charlie Hebdo, il s'est lui aussi exclamé «Je suis Charlie».

La lecture critique de Soumission n'en demeure pas moins utile en cette triste période. Michel Houellebecq est moins un provocateur qu’un révélateur. Son livre n’est en que plus inquiétant. Greffier désabusé de la décadence de notre civilisation, ce romancier délivre une «vision du monde» qu’on aurait tort de prendre au second degré. C’est en ce sens que son ouvrage a une portée politique autrement plus forte que bien des discours de dirigeants ou de motions de partis.

Si la peur d’une future France musulmane est le thème dominant qui a assuré la promotion du livre dans les médias, ce serait une erreur de se focaliser sur la supposée «islamophobie» de Houellebecq. Laurent Joffrin avait peut-être pris le problème par le petit bout de la lorgnette en jugeant que l’écrivain «adoube les idées du Front national». Ami déçu de Houellebecq avec lequel il publie au demeurant un passionnant entretien, Sylvain Bourmeau se laisse emporter par son indignation en qualifiant sa dernière oeuvre d’«abjection politique».

Pour autant, Soumission est effectivement un livre aussi fascinant que dangereux. Tout en s’appuyant sur des morceaux de la réalité, sa lecture des évolutions qui travaillent la société française est si faussée qu’elle est justifiable d’au moins trois critiques majeures.

La thèse de la décadence

Le vrai sujet de Houellebecq n’est pas l’immigration envahissante ou encore la crainte des musulmans. C’est la décadence des sociétés occidentales. Ce thème hante les écrits de cet esprit au pessimisme abyssal. Le héros du livre, dans lequel il se projette à l’évidence, est un spécialiste de l’écrivain décadent Joris-Karl Huysmans (1848-1907). Au terme de douloureuses expériences, allant jusqu’au satanisme, celui-ci avait fini par se convertir au catholicisme.

Le suicide ou la conversion? Houellebecq n’est pas forcément très éloigné du dilemme dans lequel s’était enfermé Huysmans. A tout le moins, l’écrivain, qui se définit aujourd’hui comme «agnostique», semble quelque peu tenté par une conversion religieuse. «Mon athéisme n’a pas vraiment résisté à la succession de morts que j’ai connu», admet-il dans l'interview de Sylvain Bourmeau parue en anglais dans la Paris Review (traduction française ici). Le gag est qu’il s’intéresse désormais à l’islam qu’il qualifiait en 2001 de «religion la plus con». Après lecture, juge-t-il, «le Coran c’est plutôt mieux que je ne pensais».

«L'islam accepte le monde, et il l'accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel, pour parler comme Nietzsche», explique l’un des personnages principaux du roman. Le procès de «l’individualisme libéral» et de nos sociétés consuméristes est ici dressé. «De plus en plus de gens ne supportent plus de vivre sans Dieu», a-t-il observé sur France 2 en soulignant la «quête de sens» qui alimente le retour du religieux.

L’avenir réactionnaire

Mais Houellebecq ne se contente pas de dessiner un avenir qui troquerait le string pour le voile. Il décrit, avec une complaisante neutralité, un futur résolument réactionnaire. «Donc, oui je suis hostile à cette philosophie issue des Lumières, il faut le dire clairement, nettement», assène Houellebecq, toujours dans l’interview à la Paris Review. De manière cohérente, il proclame sans états d’âme le décès des idéaux de la modernité française: «Aujourd'hui l’athéisme est mort, la laïcité est morte, la République est morte». Ce jugement lapidaire avait d'ailleurs irrité au plus haut point Cabu à quelques minutes de son exécution.

L’islamisme soi-disant modéré qu’il voit remplacer ce modèle épuisé fait tout de même froid dans le dos. L’art du compromis qu’il prête à l’hypothétique président Mohamed Ben Abbes, élu en 2022, n’empêche pas la communauté juive d’émigrer en Israël. Et le nouveau régime institutionnalise une inégalité hommes-femmes -critère décisif de l’évolution d’une société- qui nous propulserait au moins plusieurs siècles en arrière.

Exclusion des femmes du marché du travail et de la vie sociale, polygamie les réduisant à des fonctions ménagères et sexuelles: Houellebecq, qui considère tout cela avec un morne fatalisme, ne voit guère que des «féministes» pour s’en offusquer! Par comparaison, Eric Zemmour ferait presque figure d’ami fidèle du «deuxième sexe».

L’islamisation douce brossée par le romancier est, au demeurant, foncièrement inégalitaire. Dans ce monde, la solidarité n’est plus l’affaire de la puissance publique. Elle s’exerce uniquement dans «le cadre chaleureux de la cellule familiale». La justice cède la place à la charité. Le président Ben Abbes se prononce «en faveur d’une répartition très inégalitaire des richesses», la «pauvreté décente» de la grande masse de la population permettant qu’une «infime minorité fastueusement riches» assure «la survie du luxe et des arts».

L’éloge de la soumission

Analyste politique aussi intuitif qu’approximatif, Houellebecq prétend que cet avenir riant sera produit par la convergence objective de l’extrême droite identitaire et de la culture musulmane, enfin unies dans la détestation de la modernité libérale. Ce qui ne l’empêche pas de pronostiquer la victoire électorale de Ben Abbes avec la complicité du PS et du FN contre une Marine Le Pen devenue le porte-voix des valeurs républicaines...

Au-delà de ces contradictions, c’est l’éloge de la soumission à la régression annoncée qui est la plus effrayante dans ce livre. Les universitaires s’y convertissent tranquillement à l’islam en l’échange d’attrayantes gratifications matérielles (et sexuelles). On ne reprochera pas à l’auteur de se moquer de l’irresponsabilité politique de nombre d’intellectuels français. Ce dossier est historiquement bien documenté. Son fatalisme assumé n’en est pas moins troublant.

Houellebecq ne décrit pas son odieux scénario d’un point de vue réellement «neutre» comme l’a estimé Alain Finkielkraut. Il se situe clairement du côté de la «résignation» collaborationniste par rapport à de futurs dominants -qu’il imagine arabes mais qui pourraient être aussi bien chinois. «J’ai plutôt l’impression qu’on peut s’arranger», lâche l’écrivain en reprenant une attitude assez répandue dans le passé. Cette théorisation de la lâcheté avant même la défaite est pour le moins gênante. Et encore plus inquiétante à la lumière des derniers événements.

Le plus ennuyeux, dans toute cette affaire, reste que la lecture perverse du monde à venir par Houellebecq s’ancre dans toute une série de tendances bien réelles. Manuel Valls et Nicolas Sarkozy ont déjà assisté, au parc des Princes, à un match sponsorisé en l’honneur de la fête nationale du Qatar et Abou Dabi héberge une Sorbonne délocalisée...

C’est ce qui autorise l’auteur a estimer benoîtement qu’il ne fait que «condenser une évolution», décrire une «accélération de l’histoire», bref une «évolution vraisemblable» contre laquelle il serait vain de lutter. Soumission s’apparente dés lors à un véritable cauchemar. Mais, plutôt que d’agonir ce messager capitulard, il conviendrait peut-être de se réveiller. Puissent les drames présents accélérer de saines prises de conscience.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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