France

Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski: la mort et la liberté d'expression, pour eux, c'était ça

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 09.01.2015 à 14 h 29

La une de Charlie Hebdo.  REUTERS/Jacky Naegelen

La une de Charlie Hebdo. REUTERS/Jacky Naegelen

Ce mercredi 7 janvier, l'attentat meurtrier perpétré sur le siège de Charlie Hebdo, et qui a fait 12 morts (ce bilan peut évoluer), a notamment tué cinq caricaturistes qui incarnaient en France une liberté d'expression dans l'humour, liberté jubilatoire et déconnante: Charb –directeur de la publication du journal satirique (47 ans)– Cabu (76 ans), Honoré (73 ans), Tignous (57 ans) et Wolinski (80 ans).

Depuis des décennies qu'ils agitaient du crayon l'actualité et ses errements, ils s'étaient exprimés maintes fois sur cette liberté d'expression. Souvent, ils se félicitaient d'être en France pour en jouir, comme Wolinski en septembre 2012, au Républicain Lorrain:

«[...] Car on fait toujours ce qu’on veut aujourd’hui, peut-être plus encore. On a la chance de vivre dans un pays où depuis Rabelais, on a une grande liberté. La Révolution a aussi provoqué la naissance de la presse, qui a engendré le dessin de presse et décoincé des choses.»

Les dessinateurs de Charlie la commentaient à longueur d'interview cette liberté. «Face à la frilosité ambiante, notre crainte est d'être trop prudents, trop raisonnables», expliquait Charb en 2012, dans Le Monde. Cabu était aussi vigilant:

«Il n'y a pas de limites à l'humour qui est au service de la liberté d'expression car, là où l'humour s'arrête, bien souvent, la place est laissée à la censure ou à l'autocensure.»

En novembre 2011, une semaine après que les locaux de Charlie Hebdo aient été attaqués au cocktail molotov, Honoré avait publié dans l'hebdomadaire le portrait ironique d'un «dessinateur pratiquant l'humour lâche»:

Leur but, c'était d'y aller à fond, de continuer, après l'affaire des caricatures de Mahomet en 2006, puis leur numéro «Charia Hebdo» en 2011. Dans une interview conjointe avec Wolinski, Cabu lâchait à Paris Match, en 2012, qui lui demandait «Avez-vous envisagé votre retraite?»:

«Tant qu’il y aura des journaux, non. On veut se bagarrer pour que la presse papier vive. Nous deux, on continuera encore longtemps à faire chier le monde.»

Faire chier le monde et rire, comme le revendiquait un éditorial de Charb en forme de poème, en octobre 2012, encore visible en cache sur le site[1]:

«Peins un Mahomet glorieux, tu meurs.

Dessine un Mahomet rigolo, tu meurs.

Gribouille un Mahomet ignoble, tu meurs.

Réalise un film de merde sur Mahomet, tu meurs.

Tu résistes à la terreur religieuse, tu meurs.

Tu lèches le cul aux intégristes, tu meurs.

Pends un obscurantiste pour un abruti, tu meurs.

Essaie de débattre avec un obscurantiste, tu meurs.

Il n’y a rien à négocier avec les fascistes.

La liberté de nous marrer sans aucune retenue, la loi nous la donnait déjà, la violence systématique des extrémistes nous la donne aussi.

Merci, bande de cons.»

Tignous, qui en dehors de Charlie Hebdo, collaborait notamment à Marianne et Fluide Glacial, expliquait, dans une interview accordée au site de l'Ambassade de France en Colombie, en mars 2010:

«J’ai très vite compris que c’était un moyen de faire passer un message. [...] Un dessin réussi prête à rire. Quand il est vraiment réussi, il prête à penser. S’il prête à rire et à penser, alors c’est un excellent dessin. Mais le meilleur dessin prête à rire, à penser et déclenche une certaine forme de honte. Le lecteur éprouve de la honte d’avoir pu rire d’une situation grave. Ce dessin est alors magnifique car c’est celui qui reste. Mais ils sont rares car il est très difficile d’obtenir les trois en même temps.»

Cette attention qu'ils portaient tous à la liberté d'expression était étrangement liée à une préoccupation permanente de la mort. Comme si l'une imposait d'accepter d'encourir l'autre. Du coup ils en parlaient de la mort, régulièrement.

Dans sa fiche signalétique, écrite pour le livre Dessinateurs de presse chez Glénat, Cabu écrivait d'ailleurs dans la case «signes psychologiques particuliers»: «optimiste, mais pense à la mort chaque jour»:

(Avec l'aimable autorisation de Glénat)

En 2012, dans l'interview du Monde déjà citée, Charb disait:

«Je n'ai pas l'impression d'égorger quelqu'un avec un feutre. Je ne mets pas de vies en danger. Quand les activistes ont besoin d'un prétexte pour justifier leur violence, ils le trouvent toujours». Et puis «Je n'ai pas de gosses, pas de femme, pas de voiture, pas de crédit. C'est peut-être un peu pompeux ce que je vais dire, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux.»

Wolinski avait même prévenu dans Libération que sur sa tombe, il aurait bien vu gravé ce mot de Cavanna:

«Wolinski, on croit qu’il est con parce qu’il fait le con, mais en réalité il est vraiment con

Mais qu'en même temps il voulait être incinéré. Sa femme Maryse avait dit «Et on les dispersera où, tes cendres?». Il avait répondu:

«Tu les balanceras aux chiottes, comme ça chaque fois que tu t’assoiras sur ma tombe, je verrai ton cul.»

***

Leurs derniers dessins:

Cabu

Dans le Canard Enchaîné

Charb

Honoré

Quelques minutes à peine avant l'attaque, le compte Twitter de Charlie Hebdo avait publié le dernier dessin d'Honoré, caricaturant le leader de l'organisation Etat islamique.

Tignous

Wolinski

1 — Mis à jour le 7/01 à 17h10 Retourner à l'article

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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