«Soumission»: Houellebecq au supermarché des styles de vie

Stop Anti-Islam bigotry, Like Islam :) / Belal Khan via Flickr CC License By

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Dans le grand magasin des attitudes et des croyances possibles dans lequel les personnages houellebecquiens font leurs courses, l’islam n’est qu’une option parmi d’autres. Et pas forcément la plus désagréable.

Depuis ses premiers textes, publiés dans des revues et des magazines, jusqu'à ses romans, Michel Houellebecq nourrit une obsession littéraire et sociologique pour les supermarchés. Le lire nous plonge dans les arcanes de la société de consommation comme seul un reportage de Capital est capable de le faire. Dans La carte et le territoire, il observe, en client éclairé des stratégies marketing des marques:

«L’offre en pâtes fraîches italiennes s’était encore étoffée, rien décidément ne semblait pouvoir stopper la progression des pâtes fraîches italiennes.»

Les virées au supermarché Géant Casino de la place d’Italie à Paris, lieu désormais récurrent de ses romans, dont on attend toujours qu’il accueille un musée du naturalisme houellebecquien, sont des moments que tout fan attend avec gourmandise. Son dernier roman, Soumission, ne déroge pas à la règle et l’auteur nous gratifie de trois missions de courses dans ce temple du plat surgelé exotique en portion individuelle: le personnage du roman a le choix entre «de la blanquette de veau, du colin au cerfeuil, de la moussaka berbère». Plus tard, il fait le bilan de sa vie à mi-parcours et conclut qu’elle n’a plus d’enjeu, «à part choisir le plat indien que je ferais réchauffer au micro-ondes le soir (Chicken Biryani? Chicken Tikka Masala? Chicken Rogan Josh?) en regardant le débat politique sur France 2».

Le supermarché comme analogie de la société libérale

Le supermarché houellebecquien est souvent utilisé comme analogie du fonctionnement social. C’est le cas, explicitement, dans Approches du désarroi, un de ses plus beaux textes, quand il écrit:

«L’architecture contemporaine se dote donc implicitement d’un programme simple, qu’on peut résumer ainsi: construire les rayonnages de l’hypermarché social.»

A défaut de paraître de nos jours originale, l'image reste puissante: l’hypermarché social est la bourse d’une «société de marché» qui fluidifie les relations amoureuses, érotiques ou professionnelles entre les personnes. Les individus se pensant comme produits sur ces marchés, les modes de vie et les systèmes de valeurs possibles font l’objet eux-mêmes d’une présentation commerciale dans ce supermarché des conduites possibles que sont les magazines, comme le personnage de Soumission le rappelle vigoureusement à sa copine avant qu’elle ne le quitte:

«[...] c'est juste que tu emploies la psychologie des magazines féminins, qui n'est qu'une typologie de consommateurs: le bobo éco-responsable, la bourgeoise show-off, la clubbeuse gay-friendly, le satanic geek, le techno-zen, enfin ils en inventent de nouveaux chaque semaine. Je ne corresponds pas immédiatement à un profil de consommateur répertorié, c'est tout.»

Ses personnages sont les incarnations romanesques des études de sociologie enthousiastes sur les modes de vie, les sociostyles, les passions ordinaires ou les tribus (il y a d’ailleurs toujours un personnage comique de sociologue dans les romans de Houellebecq). Mais dans une version cauchemardesque que les sociologues ont rarement mise en avant, à part les plus pessimistes d’entre eux: le libéralisme et l’humanisme ont mis l’homme au centre de la vie, mais pour un désenchanté comme Houellebecq, ils l’ont surtout mis au centre du supermarché, avec son caddie, lui intimant de se débrouiller dans les rayonnages. Au pays de Houellebecq, il y a de tout, et pourtant à l’individu il manque toujours l’essentiel –«Au fond, si j’écris des poèmes, c’est peut-être avant tout pour mettre l’accent sur un manque monstrueux et global (qu’on peut voir comme affectif, social, religieux, métaphysique; et chacune de ces approches sera également vraie)», écrit-il dans une lettre à l'essayiste Lakis Proguidis, publiée dans le recueil Interventions.

Ses personnages adhèrent à une approche touristique du monde social, le tourisme étant d’ailleurs l’un de ses thèmes de prédilection. Le monde selon Houellebecq ressemble ainsi à un immense catalogue de voyages où l’avalanche des choix produit un effet paradoxal: l’apathie face au trop-plein des possibles. A propos des voyages, le narrateur de Soumission avoue:

«[...] nous n'étions jamais partis en vacances ensemble, me dis-je, je n'avais jamais été doué pour choisir une destination, pour réserver, je prétendais aimer Paris au mois d'août mais la vérité est que j'étais simplement incapable d'en sortir.»

Dans Approches du désarroi, l’approche est plus abstraite mais l’auteur dit la même chose:

«La logique du supermarché induit nécessairement un éparpillement des désirs: l’homme du supermarché ne peut organiquement être l’homme d’une seule volonté, d’un seul désir. D’où une certaine dépression du vouloir chez l’homme contemporain; non que les individus désirent moins, ils désirent au contraire de plus en plus; mais leurs désirs ont acquis quelque chose d’un peu criard et piaillant [...].»

Comme lorsqu’il s’agit de choisir une destination, le personnage houellebecquien gère mal l’approfondissement des gammes. Ce malaise est renforcé parce le fait qu'il mette tout sur le même plan: un cours d’œnologie ou un stage religieux new age, une virée en Irlande ou dans une boîte échangiste, sont présentés comme des alternatives au sein d’un même monde des possibles. 

Comme l’écrit Emmanuel Carrère dans sa critique de Soumission, parue dans Le Monde des livres, Houellebecq «pense que la liberté, l’autonomie, l’individualisme démocratique nous ont plongés dans une détresse absolue –détresse que personne n’a décrite mieux que lui». La science, que Houellebecq connaît bien et dont il a su faire un matériau romanesque au pays des écrivains «littéraires» et psychologisants, n’est elle-même envisagée que comme la cause du désenchantement du monde.

Le retour du religieux comme réponse à l’apathie

Puisqu’il apparaît à de nombreux critiques que le roman de Michel Houellebecq est dangereux et violemment islamophobe, amusons-nous à le rapprocher de ce qu’a écrit, à propos du revival religieux, l’auteur souvent accusé d’être la cause de cette peur civilisationnelle vis-à-vis de l’islam: Samuel Huntington et son Choc des civilisations, publié au milieu des années 1990.

Huntington consacre un des chapitres de son livre au «retour du religieux» à partir des années 1970 dans toutes les civilisations excepté l’Occident. En pleine phase de modernisation, des sociétés jadis traditionnelles connaissent une urbanisation rapide qui bouleverse l’ordre social et font perdre aux individus plongés dans les nouvelles règles du jeu de la société de marché la finalité de leur existence:

«En somme, la résurgence religieuse à travers le monde est une réaction à la laïcisation, au relativisme moral et à la tolérance individuelle, et une réaffirmation des valeurs d’ordre, de discipline, de travail, d’entraide et de solidarité humaine. Les groupes religieux rencontrent les besoins sociaux laissés sans réponses par les bureaucraties étatiques.»

Le renouveau du religieux est une manière d’embrasser la modernité technique –les télécommunications, les transports à grande vitesse et le micro-onde cher à Houellebecq– tout en se dotant d’une armature symbolique dans des sociétés qui découvrent l’aliénation et l’affaiblissement des liens sociaux forts, y compris oppressifs et centrés sur le patriarcat:

«Une nouvelle approche de la religion est apparue, qui n’avait plus pour but de s’adapter aux valeurs laïques mais de redonner un fondement sacré à l’organisation de la société –au besoin en changeant la société.»

«Ce n’était plus, écrit encore Huntington en citant Gilles Kepel, la modernisation de l’islam mais “l’islamisation de la modernité”.» Et il conclut son chapitre en constatant que «fondamentalement, le monde est en train de devenir plus moderne et moins occidental».

Cette religiosité retrouvée n’est donc pas une rupture avec la modernité, mais une adaptation de celle-ci à la religion, religion dans laquelle on s'engage de manière de plus en plus individualiste, comme l'ont noté les spécialistes du retour du religieux. «L’islam est bel et bien une religion de la soumission à Dieu, mais c’est une soumission personnelle qui ne peut être imposée», écrit Fateh Kimouche, fondateur du site Al Kanz, dans l’hebdomadaire chrétien La Vie, indiquant par ailleurs qu’il n'est pas «choqué» par Soumission.

L’abdication de la liberté comme choix individuel

Suivant les pas de son maître Huysmans à plus d’un siècle d’intervalle, le narrateur de Soumission se rend dans un monastère et s’y plaît justement en raison de l’absence totale de sollicitation commerciale qui caractérise la vie monacale:

«Ce qui l'attirait dans le monastère, je le soupçonnais, ce n'était pas avant tout qu'on y échappât à la quête des plaisirs charnels; c'était plutôt qu'on pût s'y libérer de l'épuisante et morne succession des petits tracas de la vie quotidienne, de tout ce qu'il avait si magistralement décrit dans À vau-l'eau. Au monastère, au moins, on vous assurait le gîte et le couvert –avec, en prime, la vie éternelle dans le meilleur des cas».

C’est à partir de cette expérience qu’il va progressivement comprendre comment la conversion à l’islam peut lui faire du bien, redresser une société apathique vers la croissance et redonner pour tous un sens à la vie. Au prix, bien entendu, de plusieurs bouleversements, principalement la sortie des femmes du marché du travail, leur participation à des mariages polygames et la marginalisation de l’éducation laïque. C’est sur ce point que le scénario de politique-fiction de Houellebecq est absurde: l’idée que cette soumission des femmes emporterait une majorité des suffrages, même s'il s'agit de faire barrage au FN, n’est pas plausible. Mais peu de situations sont plausibles dans ce roman et ni la politique ni la psychologie féminine n’ont jamais été les points forts de l'auteur, il faut bien le reconnaître!

C’est pourquoi Soumission est une fiction qui ne dit rien de l’avenir politique de la France, mais beaucoup de sa situation actuelle: comme le techno-zen et la bourgeoise show-off peuvent se cotôyer dans la modernité de Houellebecq, le salafiste branché comme l’identitaire tuning finissent par n’être eux aussi que des options possibles.

Pour le narrateur en revanche, l’homme blanc des classes moyennes supérieures dont la description minutieuse a élevé Houellebecq au rang de Balzac de notre temps, le prix à payer pour la conversion-soumission est bien faible. La modernité technique n’est pas remise en cause et la profondeur de gamme des plats à chauffer au micro-ondes sera vraisemblablement épargnée par l’islamisation. Seul son substrat moral, l’individualisme, doit s’effacer pour laisser place à une délégation du pouvoir aux institutions. 

Pour lui, prof de fac bien rémunéré par l’université islamique de la Sorbonne, un mariage polygame sera organisé, et des épouses lui seront imposées dont la beauté sera en accord avec son statut. Mais ce n’est pas la possibilité du harem qui fait frétiller tant le personnage houellebecquien. Ce qu’il veut, c’est être libéré de la liberté de choisir et, d’une certaine manière, de celle de penser: comme l’écrit Emmanuel Carrère dans sa critique, «la grandeur de l’islam, si je l’ai bien lu, n’est pas d’être compatible avec la liberté, mais de nous en débarrasser –et justement, bon débarras». L’ultime paradoxe du roman, c’est que cette conversion de la société sera choisie par elle, lors d’élections, au sein de «l’offre politique» disponible, suivant là encore la logique du supermarché houellebecquien, c’est à dire comme un possible parmi d’autres. Avec Houellebecq, on ne sort jamais tout à fait des rayonnages, même en régime islamique.

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