La bombe à retardement de la succession en Arabie saoudite

Le roi Abdallah en septembre 2014. REUTERS/Brendan Smialowski/Pool

Le roi Abdallah en septembre 2014. REUTERS/Brendan Smialowski/Pool

Le roi Abdallah est mort dans la nuit du 22 au 23 janvier.

Le roi Abdallah d'Arabie saoudite est décédé dans la nuit du 22 au 23 janvier, à l'âge de 90 ans, a rapporté la télévision publique saoudienne. Son frère, le prince héritier Salmane, 79 ans, prochain sur la liste de succession et ministre de la Défense depuis 2012 a été immédiatement désigné à la tête du royaume.

Le nouveau souverain a convoqué le Conseil d'allégeance et a nommé le prince Moqren comme héritier. Cette désignation doit maintenant être approuvée par le Conseil d'allégeance, composé des membres de la famille royale.

Nous republions un article mis en ligne il y a quelques jours sur les enjeux considérables de la succession du roi Abdallah.

 

Lundi 5 janvier, en Arabie saoudite, le prince héritier Salmane ben Abdelaziz Al Saoud rassurait le cabinet national quant à la santé du roi Abdallah, hospitalisé depuis quasiment une semaine pour une pneumonie, mais les rumeurs voulant que le monarque de 90 ans soit sur son lit de mort vont encore bon train sur Internet.

Une gérontocratie vétuste

De telles rumeurs ont déjà circulé par le passé, et je peux simplement confirmer que le roi est effectivement vieux et malade. Mais une chose, néanmoins, demeure certaine: l'Arabie saoudite n'a de cesse de devenir une gérontocratie à la vétusté patente. Depuis 1953 et la mort du premier roi de l'Arabie saoudite moderne, Abdelaziz, le pays a été dirigé par cinq de ses fils, dans un ordre plus ou moins chronologique. Et les options ne manquaient pas: Abdelaziz, qui a su solidifier des alliances avec des chefs tribaux en épousant leurs filles, fut le père de 45 fils, issus a minima de 22 épouses, et eut un nombre inconnu de filles.

Mais la première génération de ses fils allait mettre des années avant d'accéder au trône. Salmane, le prochain sur la liste de la succession royale, et qui serait le 25e fils d'Abdelaziz, a aujourd'hui 79 ans. En mai, le roi Abdallah prenait la décision inédite de nommer vice-héritier son plus jeune frère, le prince Moqren, ce qui en fit le second dans l'ordre successoral. Ce choix, qui coupe l'herbe sous le pied de frères plus âgés, aurait déclenché une certaine grogne dans les couloirs du palais royal, vu que la mère de Moqren était une concubine yéménite qui ne fut jamais officiellement mariée à Abdelaziz. Mais le prince est un proche conseiller d'Abdallah, jouit d'une bonne expérience diplomatique et, à 69 ans, est un perdreau de l'année selon les normes saoudiennes.

Tôt ou tard, bien évidemment, la couronne devra être transmise à la génération suivante. A ce moment-là, les choses pourraient devenir des plus hasardeuses. Selon les règles successorales saoudiennes, il faudra que le roi soit un descendant mâle d'Abdelaziz, mais, en dehors de cela, le futur roi aura une certaine liberté pour désigner son successeur. Vu que bon nombre des frères ont suivi l'exemple de papa, et l'ont surpassé pour certains –le roi Saoud, le deuxième roi d'Arabie Saoudite, eut 53 fils– ces descendants sont aujourd'hui des milliers, un grand nombre d'entre eux exercent des fonctions gouvernementales haut-placées, et la probabilité d'intrigues de palais est on ne peut plus élevée.

Les dossiers à traiter

En attendant, le prochain à siéger sur le trône est assuré d'avoir des journées bien remplies, vu que les années qui viennent sont susceptibles d'être les plus transformatrices de toute l'histoire du pays. La vieille hégémonie de l'Arabie saoudite sur les marchés pétroliers internationaux se voit remise en question par de nouveaux projets en Afrique, aux Etats-Unis et dans l'Arctique, et le gouvernement a amorcé une stratégie risquée consistant à faire baisser le prix du baril afin de décourager de nouvelles explorations et garantir ses parts de marché. (Avec comme avantage annexe de faire la misère à des pétro-Etats comme la Russie et l'Iran, adversaires de l'Arabie Saoudite dans leur guerre par procuration en Syrie, ce qui a fait naître l'idée d'un complot Washington-Riyad).  

Les relations traditionnellement solides entre les Etats-Unis et l'Arabie saoudite ont aussi été éprouvées par plusieurs désaccords au sujet de l’Egypte, de la Syrie et des négociations actuelles sur le nucléaire iranien. Les Saoudiens, doutant que leurs adversaires iraniens acceptent un accord nucléaire, et craignant un rapprochement americano-iranien, ont vaguement évoqué la possibilité de développer, eux aussi, leur propre programme atomique

Et il y a plus: l'Arabie saoudite a été globalement épargnée par les soulèvements populaires du Printemps arabe, même si les autorités n'ont pas hésité à réprimer durement le moindre début de commencement d'une organisation politique au sein de la minorité chiite. On craint aussi de plus en plus que l'Arabie saoudite, l'un des premiers soutiens financiers de la rébellion contre Bachar el-Assad, devienne la cible de l’Etat islamique, rejeton indésirable de cette rébellion. Le 5 janvier, trois gardes-frontières saoudiens ont été tués par des djihadistes lors d'un attentat-suicide à la frontière avec l'Irak. Si aucun groupe n'a encore revendiqué l'attaque, un analyste a déclaré à Reuters qu'il s'agissait probablement du «premier attentat de l’Etat islamique à l'encontre de l'Arabie saoudite, et un message clair envoyé à ce pays pour sa participation à la coalition internationale chargée de le combattre».

En Arabie saoudite, Salmane est considéré comme un conservateur, ce qui veut dire quelque chose, et Moqren est un fidèle d'Abdallah, ce qui fait que ni l'un ni l'autre ne risquent de chambouler le pays, notamment en ce qui concerne ses lois de discrimination sexuelle particulièrement répressives. Sous Abdallah, l'Arabie saoudite aura tenté quelques réformettes, comme celle qui a permis à davantage de femmes de travailler, notamment dans les magasins, de voter et de se présenter à des élections municipales. Mais comme le prouvent les deux femmes arrêtées fin décembre pour avoir conduit une voiture et qui seront jugées par un tribunal antiterroriste spécial, le changement est encore à la peine. L’Arabie saoudite est aujourd'hui le seul pays au monde où les femmes n'ont pas le droit de conduire.     

Reste à voir si les Saoudiens –hommes comme femmes– continueront à tolérer longtemps la lenteur glaciale de ces réformes. Et si une monarchie, devant faire face à des défis sans précédent venant de l'étranger, et une incertitude croissante quant à ses propres stratégies et son propre leadership, aura encore longtemps la possibilité de contrôler la situation. Une incertitude qui, une fois le flambeau passé à la nouvelle génération, risque de s'aggraver encore davantage.

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