Monde

Oui, il y a du racisme en Ukraine, mais nous sommes mal placés pour leur faire la morale

Nadia Daam, mis à jour le 08.01.2015 à 7 h 26

On entend régulièrement parler d'incidents racistes graves et choquants en Ukraine. Mais au moins, là-bas, il n'y a pas d'hypocrisie, explique un journaliste noir américain qui y a passé du temps.

Manifestation contre le racisms et la xénophobie à Kiev le 26 juin 2007. REUTERS/Vladimir Sindeyev

Manifestation contre le racisms et la xénophobie à Kiev le 26 juin 2007. REUTERS/Vladimir Sindeyev

Terrel Jermaine Starr est un journaliste américain, spécialiste des diasporas africaines dans le monde. Il est lui-même noir. Dans une longue tribune publiée sur le Washington post, il fait le récit de dix-huit mois passés en Ukraine, en 2009, pour aller à la rencontre des quelques 10.000 Africains de l'ex-pays de l'Union Soviétique, grâce à une bourse Fullbright (un programme d'étude financé par les Etats-Unis et les pays partenaires).

Un séjour au cours duquel il a été régulièrement la cible de commentaires et de préjugés racistes. Et ça commence dès sa sortie de l'avion. Alors qu'il avait préparé son arrivée en contactant à l'avance un agent immobilier, Serguei, ce dernier lui explique finalement que les propriétaires qu’il a approchés refusent d'avoir un locataire noir. 

A chaque fois, la raison est explicitement énoncée. Aucun Ukrainien ne tente de noyer le poisson en prétextant que non non, il n'est pas raciste, la preuve, il a un ami noir, mais que là l'appartement  n'est plus dispo, c'est con. A chaque fois, on lui explique que sa couleur de peau est le problème, jusqu’à ce qu’ils tombent enfin sur un type qui l’accepte.

Cette xénophobie assumée, Terrel Jermaine Starr l'expérimentera de nombreuses fois. Un jour, alors qu'il s'apprête à acheter un billet de train dans une gare pour se rendre à un cours, un policier l'interpelle: «Tu es nègre, et je sais que tu apportes de la drogue dans notre pays. Où est la drogue?». Après avoir longuement expliqué sa qualité d'étudiant et fourni les documents de sa bourse Fullbright il finira par pouvoir prendre son train.

Quelques années auparavant, alors qu'il se trouvait à Tblilissi, une étudiante géorgienne lui avait dit 

«J'adore les nègres! Ils sont malins, et ils chantent et dansent tellement bien!»

Lors de son plus récent séjour, des Ukrainiens l’ont pris pour le basketteur américain Allen Iverson (à qui il ne ressemble pas du tout) et il a été pris en photo 80 fois en deux jours. Il ne passe jamais inaperçu et il est abordé, à chaque fois, uniquement parce que sa peau est noire.

Les étudiants noirs en Ukraine

Le racisme de certains Ukrainiens, en particulier à l'endroit de personnes d'origine africaine, à déjà été largement documenté. Et Terrel Jermaine Starr n'est évidemment pas le premier Noir à se rendre en Ukraine et à subir les mêmes comportements, d’autant plus que des étudiants africains se rendent en Ukraine depuis des décennies.

Mriedoula Ghoche de l’Institut de Développement Est Européen –une ONG qui étudie la question de l’immigration et des droits de l’homme en Ukraine– l’expliquait dans Témoignage Chrétien en 2010

«Du temps de l’URSS, de nombreux partenariats universitaires ont été créés avec les pays africains, surtout dans les années 1960, au moment de la décolonisation. Le pays répondait au besoin de formation de nouveaux cadres tout en faisant la promotion idéologique du commu­nisme.»

Aujourd’hui les jeunes venus de pays africains sont aussi attirées via des agences privées qui leur vantent l'idée d'un Eldorado ukrainien en leur promettant une formation de qualité, une prise en charge complète et des logements à bas prix (qui bien souvent n'existent pas)...

La même Mirdula Ghosh était citée en 2009 par RFI

«le cœur de ce système, entre agences et universités, c'est de gagner de l'argent sur le dos des étudiants étrangers (...) Mais le système est tout sauf transparent: les universités profitent de n'importe quel prétexte, la crise, l'inflation, pour augmenter arbitrairement les tarifs et soutirer plus d'argent aux étudiants. Et les étrangers sont sans défense, parce que la plupart du temps ils ont signé un contrat dans une langue qu'ils ne comprennent pas».

Malgré cela et l'accueil finalement reservé aux jeunes Africains, ça marche: selon le bureau ukrainien l'International Organization for Migration, 60.500 étudiants étrangers sont présents en Ukraine. Parmi eux, 10.000 seraient africains. Et un certain nombre d'entre eux sont en effet victimes du racisme d'une partie (et seulement d'une partie) de la population.

En 2013, une vidéo publiée par un groupe d’étudiants originaire du Congo-Brazzaville et installé à Ternopil, à l'ouest de l'Ukraine, avait révélé des actes de violences racistes perpetrés sur ces étudiants et surtout, la complicité de la police. Dans cette même ville, un journal local avait précédemment assimilé les Noirs et les arabes «à des singes libidineux».

 

Cette expression du racisme et de la xénophobie avait également été démontrée par un documentaire de la BBC réalisé à l'époque de l'Euro 2012 et intitulé Euro 2012: Stadiums of Hate.

Les journalistes avaient dépeint les supporters ukrainiens et polonais comme une horde de hooligans racistes et antisémites. Si les images tournées et les interviews de militants d'extrême-droite étaient bien réels, le documentaire a néanmoins abondamment été critiqué pour sa supposée partialité.

Une vision partiale

Volodymir Rydvan, représentant du ministère de l'intérieur ukrainien, avait par exemple qualifié le documentaire de provocation et rappelé que «le racisme et la xénophobie sont punis par le Code pénal en Ukraine. Les actes racistes sont considérés comme des crimes».

Il convient d'ailleurs de relever que cet Euro 2012 co-organisé par la Pologne et l'Ukraine n'a été émaillé d'aucun incident ni d'aucune agression à caractère raciste perpétrés par des supporters ukrainiens, tandis que les hooligans britanniques, allemands ou russes se sont eux largement illustrés.

Alla Lazareva, journaliste ukrainienne basée en France avait elle aussi critiqué le contenu du documentaire sans nier pour autant l'existence d'excités racistes dans les stades: 

«Je crois que, surtout, les médias ne savent pas trop quoi raconter sur l'Ukraine. Il choisissent donc la facilité: grossir exagérément des informations qui font scandale».

Plus surprenant, le footballer d'origine malienne Maïga Ibrahim Ali, installé à Donetsk, marié à une Ukrainienne, et lui même parfois victime d'insultes ou de cris de singe dans les stades, avait tenu à tempérer l'image que renvoyait le documentaire de la population ukrainienne dans une interview accordée à 20Minutes.fr :

«Le problème dans ce pays, c’est que le noir est très mal connu. Ce n’est pas pour se moquer qu’on appelle le noir le nègre, ce n’est pas une question de racisme. C’est que les Ukrainiens ne connaissent pas la question. On leur explique à l’école depuis le soviétisme que le noir est de la race nègre. Ici ça arrive que les gens nous disent «Monsieur le Nègre, excusez-moi je voulais vous demander quelque chose». Ils ne comprennent pas que ce terme peut faire du mal, qu’il est offensant»

L'absence d'hypocrisie

Et c'est très précisément l'enseignement qu'a tiré Terrel Jermaine Starr de son séjour ukrainien. Il raconte par exemple que, quand il a expliqué à l'étudiante qui lui avait affirmé quelle adorait «les nègres» que le terme était très péjoratif et offensant, elle s'était immédiatement excusée et avait affirmé ne vouloir blesser personne.

Terrel Jermaine Starr va même plus loin en comparant la xénophobie décomplexée et née de l'ignorance de certains Ukrainiens au racisme plus sournois de la société américaine.

Il explique notamment qu'aux Etats-Unis, la police américaine jure ses grands dieux qu'elle ne traite pas les Noirs plus mal que les Blancs et que les études attestant du délit de faciès sont régulièrement récusées par les policiers. Tandis que le policier ukrainien qui l'a arrêté parce qu'il est Noir n'a pas fait semblant de trouver un autre prétexte pour le harceler. Et en ce sens, le racisme exprimé par certains Ukrainiens lui paraît plus facile à contrer que les préjugés racistes régnant aux Etats-Unis:

«Je ne dis par que les relations entre les races sont meilleures en Europe de l'Est qu'aux Etats-Unis. En ce qui me concerne, c'était pareil voire pire. (...) Mais ce que j'ai apprécié dans ces pays de l'Est, et notamment en Ukraine, c'est que j'ai pu débattre à chaque fois de la question de race avec la population, alors que je n'ai jamais pu le faire aux Etats-Unis. Au lieu de rester enferrés dans leur ignorance des différences de cultures et de couleur de peau, les Ukrainiens étaient honnêtes sur leur naïveté et désireux d'en savoir plus sur les cultures différentes de la leur».

La récupération des dénonciations du racisme

Bien sûr, même s'il est assorti d'une certaine clémence à l'égard de la xénophobie dont il a été victime et s'il se montre très optimiste quant à l'ouverture d'esprit de ceux qui l'ont rejetés, le récit des propos racistes dont il a été l'objet peut paraître peu opportun, vu le contexte. De son propre aveu, Terrel Jermaine Starr craint que son témoignage soit récupéré pour «apporter de l'eau au moulin de ceux qui affirment que l'Ukraine et ses dirigeants sont fascistes».

«Ceux», c'est évidemment Vladimir Poutine et tous ceux qui croient les yeux fermés au mythe d'une insurrection à Maidan orchestrée par les néonazis, d'un gouvernement chevillé par l'extrême-droite.  A ceux-là, on pourra rappeler qu'à l'issue des législatives qui se sont déroulées en octobre 2014, les partis d'extrême-droite ont remporté des scores dérisoires, (ce dont certains pays de l'UE ne peuvent se vanter). 

Enfin, le président russe Vladimir Poutine, celui-la même qui décrit ceux qui s'opposent à lui en Ukraine comme une horde de fascistes, est aussi celui qui noue une alliance solide avec l'extrême-droite européenne, notamment avec le Front national, dont on sait ce qu'il ferait des Africains vivant en France s'il parvenait au pouvoir. Et ce n'est pas exactement le goût du métissage et du multiculturalisme que la droite (extrême) française admire chez Poutine.

Alors oui, il y a du racisme en Ukraine, comme  dans bien d'autres pays, mais nous ne sommes pas très bien placés pour donner des leçons de tolérance. Terrel Jermaine Starr va même jusqu'à conclure que s'il en avait les moyens, il achèterait une maison en Ukraine et y vivrait une partie de l'année. 

 

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte