Monde

L’étonnant coup de force de «Tonton Xi»

Joshua Keating, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 07.01.2015 à 7 h 29

Le leader chinois tente actuellement d'affirmer sa personnalité face à son peuple tout en renforçant son contrôle sur le parti et sur l'armée.

Le président chinois Xi Jinping a adressé, le 31 décembre, son deuxième message du Nouvel An à ses compatriotes, ce qui semble inaugurer une nouvelle tradition. Le contenu du discours –cette année, Xi a déclaré aux téléspectateurs que la Chine avait, ces douze derniers mois, «progressé sur le chemin de la réforme, résolu plusieurs problèmes très ardus et débuté d'importantes réformes proches des intérêts [des] citoyens»– est peut-être moins intéressant que l'endroit d'où il a été prononcé: le bureau de Xi.

En général, le public n'a pas accès à l'espace de travail du président. La chose est tellement inhabituelle que, comme le rapporte Shanghaiist, les médias et les internautes chinois ont passé au crible la décoration de ce bureau méticuleusement rangé et dénué d'ordinateur, en portant une attention toute particulière aux photos ornant la bibliothèque –notamment les photos de famille et de rencontres avec des citoyens ordinaires qui, pour certaines, ont changé depuis l'année dernière.

A priori, aucun de ces détails n'est particulièrement significatif –en tant que politicien, il n'est pas très étonnant que Xi veuille vous faire savoir qu'il aime sa famille et se soucie des gens comme vous–, mais reste que, pour un dirigeant chinois, ces petites touches d'humanité sont des plus notables. Depuis la fin de l'ère Mao et les excès de son culte de la personnalité, les responsables gouvernementaux chinois ont voulu faire passer le leadership collectif du parti avant l'individualité de ses leaders. En 1980, une directive du comité central en appelait ainsi explicitement à «moins de propagande sur les individus». Cet accent porté sur l'uniformité est tel que, l'an dernier, l'ancien Premier ministre Zhu Rongji avait été salué pour le courage qu'il avait manifesté en apparaissant les cheveux gris lors d'un congrès du parti. La plupart de ses compatriotes se les teignent en noir corbeau. Pour des espoirs de la politique chinoise, avoir un adjectif comme «flamboyant» accolé à sa personne a tout du handicap.

Contrairement à ses prédécesseurs –l'attrait pour le tennis de table et la danse de salon d'Hu Jintao, célèbre pour son inexpressivité, fut effacé de sa biographie officielle dès qu'il devint le chef du parti–, Xi entend visiblement démontrer qu'il est une personne réelle possédant une touche de personnalité. Il aime plaisanter avec les journalistes et n'hésite pas à se moquer (gentiment) de lui-même. L'an dernier, l'émotion avait été relativement vive quand il s'était rendu dans un café de Pékin, avait fait la queue et payé de sa poche son humble portion de raviolis au porc. Il a été représenté dans un dessin animé étonnamment jovial. Sur l'internet chinois, malgré un contrôle des plus sévères, on parle souvent de lui comme de «Tonton» ou de «Papa» Xi. Dans ses discours et ses apparitions publiques, il semble bien plus à l'aise que ne pouvait l'être Hu et son audacieux «rêve chinois» contraste avec le flegme impénétrable de son prédécesseur.

La femme de Xi, la chanteuse traditionnelle Peng Liyuan, était déjà une célébrité avant de devenir première dame et est aujourd'hui à peu près considérée comme une icône de la mode. Leur mariage aura inspiré une chanson hommage, rapidement devenue virale, et qui s'intitule «Papa Xi aime Maman Peng».

Plus souvent mentionné que ses prédécesseurs

Cela reste quand même bien anodin par rapport à d'autres dirigeants. Ne vous attendez pas à voir Xi disputer une partie de golf miraculeuse comme Kim Jong-il ou apparaître devant les photographes torse nu comme Vladimir Poutine (déjà parce que les censeurs sont assez chatouilleux quand il s'agit de son poids). Et l'attrait que suscite la personne de Xi est aussi encore bien loin de celle de Mao avec ses innombrables badges et autres petits livres rouges. Mais une étude publiée cet été par l'Université de Hong Kong montrait que, durant les 18 premiers mois de sa présidence, le nom de Xi avait été mentionné plus du double de fois que ne l'avaient été celui de ses prédécesseurs sur la même période. Selon cette étude, Xi est le premier président à faire autant l'objet d'une attention personnelle depuis Mao et son successeur immédiat, Hua Guofeng.

L'accent porté sur Xi en tant qu'individu est aussi remarquable à une époque où la consolidation du pouvoir connaît une ampleur sans précédent. En octobre, près de 75.000 membres du Parti communiste avaient été interrogés dans le cadre de la grande campagne anti-corruption de Xi. Des enquêtes qui, selon le Quotidien du Peuple, s'étaient soldées pour 27% d'entre eux par des sanctions. La pire sanction que peut décider la commission anti-corruption du parti est l'exclusion mais si, comme cela arrive souvent, les affaires sont transférées vers la justice pénale, la gamme des sanctions susceptibles d'être prononcées à l'encontre des responsables chinois est bien plus large, et la peine de mort est possible. 

La campagne anti-corruption de Xi cible à la fois des «mouches» –de petits responsables locaux et provinciaux, accusés d'avoir accepté des pots-de-vin– et des «tigres», soit les plus hauts dignitaires du parti. Pour l'instant, le plus gros tigre à avoir été attrapé est Zhou Yongkang, ancien chef de la sécurité nationale que l'on pensait intouchable jusqu'à sa mise en examen l'été dernier. Zhang Kunsheng, ministre assistant des Affaires étrangères, est pour sa part le tigre le plus récent à avoir été touché par cette campagne. Soupçonné d'avoir «enfreint la discipline» –un euphémisme désignant la corruption–, il a été démis de ses fonctions. Deux généraux d'envergure ont aussi été poussés à la démission. Un mouvement qui, selon un spécialiste de la Chine, relève d'une prise de contrôle croissante de Xi sur l'armée.

Campagne anticorruption ou purge?

Mais parmi les observateurs, l'ambiance n'est pas au consensus. D'aucuns pensent que cette campagne est motivée par un réel désir d'endiguer la corruption et son impact sur la croissance économique de la Chine quand d'autres y voient une bonne vieille purge, visant à consolider le pouvoir de Xi et de son cercle rapproché.

Les deux ne sont pas incompatibles. Parallèlement à cette campagne anti-corruption, Xi s'est aussi attelé à asseoir son pouvoir au sein des vastes bureaucraties chinoises gérant les affaires étrangères et la sécurité nationale. Le contrôle étatique d'Internet s'est encore alourdi, notamment avec le récent blocage de Gmail. Des organes de presse internationaux, comme Bloomberg, qui avaient enquêté en 2012 sur la fortune personnelle de Xi, ont été sanctionnés.

A l'heure où son mandat présidentiel approche de sa troisième année, il est évident que Xi n'a pas l'intention de passer inaperçu. Il a su profiter de la colère du peuple à l'encontre des dirigeants corrompus pour consolider son pouvoir, tout en faisant très attention à son image. Au sein d'un système qui préfère normalement donner la priorité à la collégialité, il semble enclin à mettre un certain coup de projecteur sur son influence individuelle. Mais tandis que de très graves problèmes économiques, militaires et écologiques se profilent à l'horizon, ce qu'il compte en faire n'a rien d'aussi flagrant.

Joshua Keating
Joshua Keating (148 articles)
Journaliste
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