Culture

Les audioguides parlent (presque) d'une seule voix

Pauline Moullot, mis à jour le 06.01.2015 à 11 h 08

Si vous avez l’impression de toujours entendre la même voix dans les musées, vous n'avez pas complètement tort.

Visiteur devant la vitrine des cornets (musée de la musique). Jean-Pierre Dalbéra via Flickr CC License by.

Visiteur devant la vitrine des cornets (musée de la musique). Jean-Pierre Dalbéra via Flickr CC License by.

Scène ordinaire de la vie d’un musée. Les visiteurs s’agglutinent face à une seule oeuvre dans une salle en recensant des dizaines. D’un peu plus près, on s’aperçoit qu’ils sont surtout à la recherche d’un petit signe représentant des écouteurs suivi d’un numéro. Dans leur main ou vissé à l’oreille, un combiné à mi-chemin entre une télécommande et les premiers téléphones portables à claviers. L’audioguide. Certains visiteurs le prennent systématiquement, d’autres absolument jamais (surtout s’il est payant), mais qui est cette fameuse voix du savoir? Qui est ce Jean-Jacques qui m’explique tout ce qu’il y a à voir et comprendre sur Hokusai, Sade ou certaines collections permanentes? Vous n’avez pas l’impression de toujours entendre la même personne?

Même les premiers concernés –responsables de musée ou concepteurs d’audioguides– reconnaissent que «ce sont souvent les mêmes voix qui sont choisies». Et comment le sont-elles? Amélie Bodin, chargée des activités concédées au musée d’Orsay, explique par mail que les musées ont un «contrat de délégation de service public» et passent des appels d’offres auprès de sociétés spécialisées dans les audioguides et applications pour musées.  Espro, Orpheo ou encore Sycomore sont quelques-unes des entreprises qui se partagent le marché en France.

Orpheo par exemple dispose d’un «catalogue» de 30 à 40 voix, «uniquement des comédiens ou des gens de radio», précise Oliver Le Bas, réalisateur d’audioguides et responsable de la production. Il choisit des «voix sympas» et reconnaît que c’est «complètement subjectif». C’est en général une voix qui «interpelle», mais qui n’aura pas de spécificités –comme un accent ou une voix très nasillarde– car certains visiteurs peuvent ne pas le supporter.

Plaire à tout le monde

C’est ainsi que les concepteurs justifient le fait d’avoir des voix neutres, voire uniformes. «Il faut qu’elles plaisent à tout le monde. On va souvent avoir cette voix dans l’oreille pendant une heure non-stop et si elle est très spécifique, les gens peuvent faire un blocage. Ils peuvent la trouver insupportable», insiste-t-il. Les réalisateurs demandent aux comédiens de voix d’adopter un «ton souriant, agréable», confirme Johanna Rousset, comédienne.

Une voix agréable et souriante? Le musée Tochka-G (Point G), ou musée érotique de Moscou, est allé encore plus loin en transformant la description classique d’une oeuvre en histoire où une nymphomane initie une vierge aux plaisirs de l’érotisme et de la masturbation. Une opération de communication qui aurait permis, selon les organisateurs, d’augmenter de 460% le nombre de visiteurs dans ce musée.


Dans un audioguide idéal, les concepteurs préfèrent alterner entre voix masculine et féminine. Un moyen «d’éviter d’épuiser l’auditeur et de dynamiser l’écoute», continue le réalisateur d’Orpheo. Mais l’alternance, nécessitant plusieurs comédiens, entraîne nécessairement une hausse des coûts.

Des budgets limités

Une question de budget qui serait en réalité l’explication principale à l’uniformisation. Le budget des musées pour s’équiper en audioguides varie en effet de 200.000 à 1,5 million d’euros. Sophie Deshayes, auteure d’une thèse sur les audioguides, affirme que l’objet est victime d’une «logique de coûts». Selon elle, le recours aux voix anonymes est incongru. Pour intéresser le visiteur, il faudrait qu’il entende quelqu’un qui prend plaisir à communiquer son savoir et non pas une simple lecture.

Plutôt que des comédiens, qui passent indifféremment d’un audioguide sur un sujet pointu à une pub pour une assurance, des experts sont nécessaires pour réaliser les audioguides. Et pas seulement pour écrire des textes qui seront ensuite «oralisés» par les sociétés spécialisées, mais pour raconter l’exposition. «Plus la voix est standardisée, moins l’attention est concentrée», insiste celle qui décrit certains audioguides uniformisés comme de vraies «catastrophes».

La spécialiste préconise de faire appel à des experts (guides conférenciers, conservateurs, archéologues…) et de les interviewer sur les œuvres plutôt que d’enregistrer des voix off. «On va pardonner à un spécialiste des hésitations ou des tics de langage, car on va gagner en chaleur», avance-t-elle. «Il connaît ce dont il parle, et prend plaisir à en parler.»

Certains musées encore frileux

Problème, «cela coûte trois fois plus cher» que de réaliser un simple enregistrement en studio. Il faut alors une «volonté ferme» des musées pour aller au-delà de la voix off.  Et ces derniers ne sont pas forcément tous prêts. Selon Sophie Deshayes, les musées voient encore trop souvent l’audioguide comme un moyen de traduction pour les touristes et non comme un outil de médiation. Ils leurs consacrent des budgets limités et les concepteurs ne voient pas d’intérêt à proposer autre chose, car ils risqueraient de ne pas remporter les appels d’offres.

«On s’adapte aux projets des musées, s’ils ne sont pas prêts à aller vers quelque chose de différent, on n’ira pas au-delà», reconnaît Olivier Le Bas.

Pauline Moullot
Pauline Moullot (146 articles)
Journaliste
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