Tech & internet

J'utilise encore mon adresse mail AOL

Derreck Johnson, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 05.01.2015 à 17 h 02

Et j'en suis fier (la plupart du temps).

Aol music / Jason Persse via Flickr CC License By SA

Aol music / Jason Persse via Flickr CC License By SA

Je suis un grand nostalgique. J’ai beaucoup de mal à me débarrasser de mes affaires. Ma femme qualifierait sans doute cette tendance de légère syllogomanie, ce qui n’est peut-être pas faux. Notre appartement regorge de baskets rétro, de vieux magazines de hip-hop, de BD, de CD et d’autocollants, souvenirs d’une époque où tout était plus simple—celle de ma jeunesse.

L’année dernière, j’ai découvert que l’un de mes vieux jouets préférés célébrait un anniversaire tout particulier. A en croire les informations de mon compte, mon adresse mail AOL.com a poussé son premier cri le 24 septembre 1994—au début de ma dernière année de lycée et deux jours avant mon 16e anniversaire. Vingt ans plus tard, elle reste mon principal moyen de communications par mail.

Une famille AOL et fière de l'être

Vous devriez voir les réactions que je suscite lorsque je donne mon adresse mail à quelqu’un là, au XXIe siècle. La plupart du temps c’est une simple incrédulité. Parfois un rire accompagné d’un «...Non mais, pour de vrai?» Et immanquablement vient la question: «Tu n’as pas d’adresse Gmail?» J’en ai une. Mais j’ai aussi cette adresse AOL qui fonctionne très bien. Je vous jure que si.

Au début, l’expérience en ligne était plutôt limitée; il y avait quelques forums, quelques chat rooms, une poignée de jeux rudimentaires et, naturellement, des notifications .WAV saugrenues. Je passais le plus clair de mon temps à bondir d’une chat room à l’autre, à discuter hip-hop, super-héros, jeux vidéo et vie à Long Island. Mais lorsque le cyberespace a commencé à s’étendre à une vitesse folle vers le milieu des années 1990, AOL s’est mis à proposer un accès au monde hors du pré carré de sa mascotte jaune (tout particulièrement à Usenet, en septembre 1993). Comme pour beaucoup d'Américains, c’est America Online qui m’a fait découvrir Internet au début des années 1990. 

Les fameux CD / Ryan via Flickr CC License By

Les CD d’installation proposant des heures d’accès gratuit en démonstration étaient légion à l’époque. Ils apparaissaient comme par magie dans la boîte aux lettres. Ils s’étalaient joliment à la caisse du drugstore. Une fois que vous étiez en possession de ce CD coloré sous film plastique, il ne vous fallait plus qu’une ligne téléphonique en état de marche, un modem et une carte bancaire. 

Quelques atroces cliquetis, sonneries et vrombissements plus tard, vous pouviez vous lancer. Mon modem était posé sur un coussin pour en étouffer le bruit et éviter de réveiller toute la maisonnée—la nuit étant le moment idéal pour s’en servir puisqu’aucun coup de téléphone importun ne viendrait interrompre la connexion. Nous étions une famille AOL et fière de l’être.

Et soudain, une adresse mail

Peu de temps après, en 1994, nos noms d’utilisateurs furent agglomérés et se retrouvèrent parés de l’éminent suffixe AOL.com. Il n’en fallait pas plus pour posséder officiellement une adresse mail à laquelle n’importe qui dans le monde pouvait vous écrire. Stupéfiant. La plupart du temps mon mail me servait à lancer des conversations plus personnelles avec des amis rencontrés sur le forum Usenet rec.music.hip-hop (l’échange de cassettes Maxell de 90 minutes par courrier postal ne tarda pas à suivre), à m’inscrire sur des listes de diffusion d’organisateurs d’événements et de DJ d’avant-garde (je suis allé à une ou deux soirées) et à communiquer avec des filles qui pouvaient scanner leurs photos.

A l’automne 1995, America Online comptait 4 millions d’abonnés. En 1998, une comédie romantique atrocement cruche, Vous avez un [email protected], raconta comment trouver l’amour grâce à la messagerie d’AOL. Non, je ne suis pas allé la voir.

 

La croissance foudroyante du Web ne tarda pourtant pas à mettre AOL sur la touche. A mesure que les connexions à large bande passante devenaient plus courantes, de moins en moins de gens s’appuyaient sur le portail d’AOL pour accéder au net; dans l’intervalle, d’autres entreprises commencèrent à proposer des adresses mail gratuites, notamment Yahoo, Earthlink et Hotmail. En 2002 (peut-être plus tôt, ça dépend à qui vous parlez), les adresses mail AOL, reléguées au rang d’antiquités, cataloguaient leurs propriétaire moins comme des précurseurs sophistiqués que comme des gens agrippés à une technologie obsolète.

Mais les nouvelles messageries Internet n’ont pas réussi à m’influencer. La fin des années 1990 et le début des années 2000 coïncidèrent pour moi avec la fin de l’adolescence et les premières impressionnantes années d’incursion dans le monde réel. Mon adresse mail fut le premier incubateur de ma vie sociale. 

Pourquoi aurais-je changé mon adresse mail?

Je n’étais pas l’ado le plus loquace du lycée. La plupart du temps j’étais réservé et je me concentrais sur mon travail scolaire. J’étais le gars qui met les livres des trois prochains cours dans son cartable pour ne pas avoir à repasser par les casiers. L’ironie de la chose est qu’écrire des mails à des gens que je ne connaissais pas très bien me préparait à avoir des conversations réelles, face-à-face, avec ceux que je connaissais vraiment. En outre, ma page Blackplanet —site de médias sociaux destiné aux jeunes noirs américains— sur laquelle j’étais très actif, était reliée à mon adresse AOL. Pourquoi diable un jeune homme célibataire et ouvert aux rencontres aurait-il voulu abandonner tout cela? Le fait d’avoir une adresse mail fonctionnelle que tous mes amis connaissaient m’était très précieux. Je me disais que m’en débarrasser reviendrait à tout recommencer de zéro. On ne change pas de numéro de téléphone juste pour s’amuser. Pourquoi aurais-je changé mon adresse mail?

On ne change pas de numéro de téléphone juste pour s'amuser

Soyons clair: sous la présidence de George W. Bush, je n'allais pas sur Internet avec mon modem 56k. Il était dans un carton au garage, avec un bon paquet de cartouches huit pistes, et le coussin était retourné sur son canapé. Mais AOL.com, avec son interface Web simple et claire, restait ma méthode de consultation de mails préférée. Certes j’ai ouvert un compte Gmail comme tout le monde, mais juste pour dire que j’en avais un. Pour communiquer avec mes amis et mes connaissances, je leur écrivais avec mon compte AOL. Je le fais toujours.

Je suis parfaitement conscient que ma loyauté à mon compte AOL me stigmatise. Cette adresse suscite un genre particulier de préjugé numérique. Les gens qui reçoivent mes mails doutent que je sois équipé pour affronter les rigueurs de l’Internet d’aujourd’hui. Ils me voient comme un «senior de banlieue» et non comme un trentenaire habitant dans la capitale mondiale des médias, ou un Web designer très présent dans l’univers des réseaux sociaux. Il se trouve que j’ai toujours eu la chance d’avoir un ordinateur à portée de main, depuis que je suis tout petit (le premier était un Apple IIc, en 1988). Dans ma famille la culture numérique était une chose importante. C’était l’avenir et mes parents le savaient. 

Mais à cause de mon adresse AOL, je dois prouver que je ne suis pas un réactionnaire anti-technologie. Parfois je dois expliquer que je n’utilise pas réellement America Online pour consulter mes mails. Dans certains contextes professionnels et commerciaux, comme lorsque je pose ma candidature à un emploi ou que je vends quelque chose sur eBay, j’utilise l’adresse mail d’un fournisseur plus acceptable socialement afin de ne pas être jugé sur mon compte plutôt que sur ma personnalité.

Il y a des publicités, mais sur Gmail aussi

L’emblématique écran d’accueil, avec son petit bonhomme jaune et ses trois cases montrant la progression de votre connexion, a laissé une marque indélébile dans l’esprit des gens. Régulièrement, je suis obligé de montrer à quelqu'un la page mail.aol.com pour prouver que je peux consulter mes mails comme les gens normaux. Certes il y a des publicités (plein), mais sur Gmail aussi, il y en a. Le filtre anti-spam d’AOL est très efficace (parfois trop), l’interface fonctionne à merveille sur mobile et je peux recevoir des pièces jointes jusqu’à 25 MB (mais pitié ne m’en envoyez jamais des si grosses). Et si je veux vraiment m’éclater, je peux régler mes paramètres pour entendre «vous avez un message» quand je me connecte. Je n’en ai pas encore ressenti le besoin ceci dit.

Certaines personnes prétendent qu’une adresse AOL est un symbole de statut social; pas plus tard qu’en 2011, certains membres de l’élite médiatique et politique, comme Tina Brown et David Axelrod, auraient utilisé des adresses mail AOL. J’ai du mal à y croire. D’accord, certains puissants d’une génération plus ancienne ne se sont pas donné la peine de changer, peut-être parce que comme moi, ils sont habitués à la bonne vieille interface AOL. Mais personne ne me traite jamais comme une autorité intellectuelle lorsque je dévoile mon adresse mail.

Suis-je le précurseur d’une frénésie rétro, où les gens vont se mettre à inonder les serveurs AOL en essayant de mettre la main sur des adresses arborant le pittoresque nom de domaine à trois lettres? Suis-je en train d’espérer pouvoir un jour me vanter de n’avoir jamais lâché mon adresse d’origine? La première supposition est très peu probable et la seconde totalement fausse. Mon engagement envers mon adresse AOL est-il fondé sur une sorte de loyauté inconsciente à une marque qui a contribué à façonner mes années d’adolescent et de jeune adulte et débroussaillé le début du chemin personnel et professionnel que je parcours encore aujourd’hui? Est-ce que je m’y accroche pour la même raison qui me fait refuser de lâcher mes anciens exemplaires apparemment inépuisables de The Source? C’est possible. La faute à Steve Case. Mais en fait, je n’ai pas changé principalement parce que je n’en ai pas eu besoin. Mon compte AOL a toujours un tigre dans son moteur.

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Derreck Johnson
Derreck Johnson (1 article)
Web designer
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