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A Sofia, les soldats de l'Armée rouge changent de look en fonction de l'actualité

Repéré par Annabelle Georgen, mis à jour le 06.01.2015 à 9 h 27

Repéré sur SZ Magazin, Courrier International

Le monument peint en rose en commémoration de l'Invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. Ignat Ignev via Wikimedia.

Le monument peint en rose en commémoration de l'Invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. Ignat Ignev via Wikimedia.

C'était le genre de monument qu'on n'a pas vraiment envie de voir, sauf quand on est un touriste. Un monument érigé dans un parc de la capitale bulgare à la gloire de l'Armée rouge, qui a «libéré» Sofia en 1944 pour l'occuper durant plus de quatre décennies. Une pompeuse colonne surmontée d'un soldat victorieux expliquant à deux pauvres paysans bulgares l'avenir radieux qui les attendait grâce à sa bravoure, flanquée de trois bas-reliefs représentant des hordes de soldats soviétiques au combat.

Certains souhaitaient que le monument aux soldats de l'Armée soviétique soit détruit, d'autres invoquaient sa portée symbolique, son importance historique. La mairie de Sofia, qui a annoncé qu'il serait rasé en 1993, n'a jamais mis ses plans à exécution.

Le 18 juin 2011, à la surprise générale, des statues de soldats de l'un des bas-reliefs ont été transformées en super héros, comme le rapporte le SZ Magazin. Repeints à la bombe de peinture, les soldats soviétiques étaient désormais Superman, Captain America, le Joker, Ronald McDonald... Les street-artistes qui ont peu après revendiqué cette action sur internet tout en gardant l'anonymat avaient laissé en-dessous l'inscription «B Kpak C Bpemeto», qui signifie «aller avec le temps». Ils arguaient «vouloir provoquer les gens pour qu'ils pensent d'une manière nouvelle».

Malgré les protestations de l'ambassade de Russie et les plaintes qui ont été déposées pour vandalisme dans la foulée, de nombreux curieux se sont rendus auprès du bas-relief pour s'y faire photographier. À cette époque, la journaliste bulgare Anita Dimitrova avait publié une chronique dans le quotidien Sega, traduite par l'hebdomadaire Courrier International:

«Les dernières vingt-quatre heures, je me suis rendue trois fois là-bas: le "pèlerinage" ne cessait pas. Ceux qui venaient n'étaient pas uniquement des ados et des jeunes. Il y avait des gens dans la quarantaine, la cinquantaine, des Bulgares d'ici et d'ailleurs, des touristes étrangers aussi. Tous avaient l'air ravis, heureux. Auparavant, est-ce que quelqu'un a vraiment aimé ce monument phallique et gris, érigé en plein centre de Sofia en 1953?»

L'engouement suscité par les nouvelles couleurs de l'Armée rouge fut tel que ces statues de soldats changent désormais d'habits au gré de l'actualité et de l'air du temps, bien que la statue soit encore et toujours repeinte par les autorités dans sa patine bronze d'origine en deux bombages sauvages.

En février 2012, les soldats se sont mis à porter des masques de l'organisation de hackers Anonymous; en août de la même année, ils portaient des cagoules à la Pussy Riot. Le 3 mars 2013, jour de la fête nationale de la Bulgarie un des soldats a été revêtus des couleurs blanche, verte et rouge du drapeau bulgare, avant que sa troupe ne devienne complètement rose quelques mois plus tard pour commémorer la défaite du printemps de Prague, clin d'oeil au char soviétique repeint en fushia par l'artiste tchèque David Černý en 1991.

Cette année, les soldats soviétiques ont entre autres «réclamé» le retrait des troupes russes de la Crimée et commémoré le massacre de Katyn, au printemps 1940. En septembre dernier, une élue du Bloc réformateur (centre-droit) a été prise en flagrant délit par la police de Sofia en train de taguer l'inscription «occupants» sur le monument. La nouvelle n'a suscité qu'un intérêt relatif dans la presse, car il est désormais communément admis que les soldats soviétiques n'en font qu'à leur tête.

Article actualisé le 5 janvier 2015 à 21h: une première version confondait les couleurs du drapeau bulgare et celles du drapeau ukrainien.

 

Annabelle Georgen
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Journaliste
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