Partager cet article

Le bébé mort, Zemmour, Le Pen et nous

La mairie de Champlan (Essonne). cyrilb1881 via Wikimedia Commons.

La mairie de Champlan (Essonne). cyrilb1881 via Wikimedia Commons.

L'affaire du refus d’inhumation d'un bébé rom à Champlan a suscité un émoi légitime, mais qu'il faut dépasser pour analyser les logiques culturelles, sociales et politiques qui le sous-tendent.

L'affaire du refus d’inhumation supposé d'un bébé rom à Champlan (Essonne) a suscité un émoi légitime. Même les professionnels de la dénonciation de «l’antiracisme-des-bobos-bisounours-de-la-bonne-conscience» se tiennent cois. 

Cependant, l’émotion ne saurait suffire. On peut discerner une logique culturelle, sociale et politique qui sous-tend ce fait et la réaction qu’il suscite.

Philosophie des corps

La place réservée aux morts participe de ce qu’est une société. C’est ce que le philosophe Michel Foucault nommait les «hétérotopies»: des lieux externes à la société «normale» qui permettent de la comprendre. Les cimetières sont de cet ordre. Dans la France de 2015, nous les plaçons loin de nos centre-villes, sans espace vert permettant de vagabonder d’une tombe l’autre. Nous plaçons la mort au plus loin de nous, comme si elle était une honte pour des vivants devant être à jamais jeunes, bourrés de viagra jusqu’à la fin. Pourtant, ceux qui veulent offenser la société profanent des cimetières et cela, à chaque fois, suscite une indignation certaine.

C’est que, même relégué aux confins de l’espace commun, le traitement des disparus participe d’une société normée. Dans la tradition musulmane, l’invention de l’inhumation revient à Caïn. Le premier assassin enterre son frère Abel, le berger nomade, puis part en exil, fondant ensuite la première cité. En somme, cette histoire nous dit qu’il n’y a pas de société sans crime, pas de crime sans possibilité de repentir, pas de société sans règles morales, y compris envers les défunts.

Mais si, ici et maintenant, c’est à l’encontre d’un bébé rom que frappe l’anathème, cela n’est pas fortuit. Pour le comprendre, il y a un autre mot de Michel Foucault: le «biopouvoir». Foucault montrait que l’extension de l’Etat était liée à sa fonction «biopolitique»: la gestion des corps. La puissance publique qui s’érige sur un territoire norme biologiquement la population qu’elle administre. La torture, la peine de mort, l’internement, en sont des exemples. La biopolitique a souvent ciblé les populations tziganes, puisqu’elles représentaient l’insoumission à ce contrôle des corps par leur nomadisme. L’histoire du contrôle des tziganes par l’Etat est longue mais elle passe en France, entre autres, par l’instauration à leur égard en 1912 des premiers papiers d’identité à l’encontre de ceux que la législation qualifie de «nomades».

La demande de biopouvoir

Le concept de «biopouvoir» a été très utilisé pour comprendre les totalitarismes du XXe siècle, en particulier par les universitaires anglo-saxons –en France, actuellement, il semblerait qu’il soit devenu de bon goût de le honnir. Mais, d’une part, le biopouvoir ne se limite donc pas aux totalitarismes passés, et s’avère indispensable pour comprendre ce que fut l’Etat dans une démocratie comme la France, d’autre part, cette notion même de totalitarisme, sujette à bien des débats, peut se relire en ce sens.

Or, aujourd’hui, qui défend la tradition biopolitique de l’Etat? En France, il ne demeure qu’un seul parti à l’assumer: le Front national. L’obsession du contrôle des corps migrants est typiquement biopolitique. Les récents propos de Marine le Pen justifiant la torture étaient tout à fait cohérents avec cette conception de l’Etat. Sa rétractation et le fait qu’elle dise qu’elle soumettrait le rétablissement de la peine de mort à un référendum montrent néanmoins que pour s’intégrer à la norme politique présente, la volonté biopolitique doit jouer mezza voce.

L'affaire de Champlan vient se situer sur le terrain concurrentiel de la droitisation et ne vise pas les vivants mais un bébé décédé. L’erreur se paye par l’indignation, car le biopouvoir assumé, brutal, est trop délicat à manier dans une société démocratique pour le faire en allant ainsi à l’encontre de règles de civilisation.

Si l’opération capote, c’est donc à cause de nos mémoires, qui veulent que l’acharnement de  la puissance publique jusque sur le corps des morts soit réservé aux totalitarismes passés. En particulier, les mémoires des massacres de minorités (juifs, handicapés, tziganes, homosexuels...) perpétrés par les nazis ont pourvu le biopouvoir d'une dimension obscène et horrifique. On notera d’ailleurs que le nouveau secrétaire général du FN, Nicolas Bay, est partisan de l’abrogation de la loi Gayssot qui pénalise les propos négationnistes au motif... qu’elle empêcherait la critique de l’immigration. 

Lutte des paradigmes

Un récent et brillant ouvrage de l’historien Romain Ducoulombier aux Presses universitaires de France permet de repenser cela. Se donnant l’ambition de revisiter en 120 pages toute l’histoire du communisme (ses idées, ses hommes, ses régimes, ses actions), il requestionne également la nature de l’Etat totalitaire. Critique envers la valeur du concept de «totalitarisme», il dépeint l’Etat communiste comme une «modernisation autoritaire» à l’encontre des peuples.  L’Etat dont il est question «cultive les masses comme on cultive un jardin» pour élaborer «une société fermée qui sanctuarise son territoire, boucle ses frontières et contrôle les flux de biens et de personnes qui le traversent», aboutissant à une «enclosure géographique, économique et culturelle». L’idée de l’enclosure intégrale est fort bien pensée et, à l’évidence, riche pour comprendre des phénomènes politiques en vogue qui n’ont rien à voir avec le totalitarisme honni et sont fort mainstream.

C’est bien à un territoire fermé que le biopouvoir peut donner toute sa capacité. Dans une société démocratique, on comprend que la tentation biopolitique s’acharne contre les roms, signe évident du nomadisme. Mais, dans un monde ouvert, il y a des bateaux que l’on jette emplis de personnes migrantes. Eric Zemmour peut bien faire le buzz en voulant transférer nos compatriotes musulmans, il s’effarouche face au mot «déportation» et nul n’ose prôner qu’on abandonnât ces personnes à la mer. La demande autoritaire enfle, a acquis l’hégémonie culturelle, mais elle connaît encore des ressacs face à l’humanisme égalitaire. C’est le moment délicat où un paradigme prend la place d’un autre.

Zemmour, Le Pen, Champlan: ce sont, en peu de temps, nombre de signes qu’existe dans la société française une demande de biopouvoir assumé. Cette demande croît à mesure qu’elle est insatisfaite, de même que l’offre politique qui paraît le mieux la représenter. 2015 ne sera probablement pas l’année de l’humanisme égalitaire.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte