Monde

Un 31 décembre sur la place Tahrir

Frédéric Martel, mis à jour le 04.01.2015 à 9 h 30

Près de quatre ans après la révolution égyptienne et la chute de Moubarak, rencontre avec des habitants de la capitale, la dernière nuit de l'année. Entre les militaires, les islamistes et la jeunesse libérale, la bataille ne fait que commencer.

Des graffitis dénonçant les ministères de l'Intérieur et de la Défense ainsi que les Frères musulmans, dans une rue du Caire, le 19 novembre 2014. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Des graffitis dénonçant les ministères de l'Intérieur et de la Défense ainsi que les Frères musulmans, dans une rue du Caire, le 19 novembre 2014. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Le Caire (Egypte)

«Aujourd’hui, on a fait 8.000 livres de chiffre d’affaires. C’est pas mal pour un mercredi. Le commerce marche bien ici. Surtout depuis la révolution», explique Yehia, 21 ans, le manager de «Egy Puppy», un magasin de produits pour les animaux. Soudain, un magnifique bébé-bouledogue de cinq mois passe la tête. «C’est la mascotte du magasin: il s’appelle Baileys», commente Yehia. Qui ajoute: «Baileys, comme la marque d’alcool».

Il est 22 heures au Caire et la nuit qui commence ressemble à toutes les nuits. Les magasins restent ouverts tard; les Égyptiens sont dans la rue; on entend les klaxons incessants des voitures et le trafic est dense, comme d’habitude. Une nuit du 31 décembre comme une autre. Une nuit presque ordinaire.

«Depuis la Révolution, les gens ont peur. Alors, ils ont acheté des chiens. Beaucoup de chiens. Ça explique le succès d’un magasin comme le nôtre», ajoute Yehia. Il me montre les colliers et les laisses, les produits alimentaires importés, tout ce qui permet de nourrir chiens et chats. Plusieurs magasins similaires ont ouvert dans le quartier. «Notre nourriture animale est tellement bonne que les humains pourraient presque la manger. En tout cas, c’est meilleur que beaucoup de choses qu’on mange en Égypte.»

En moyenne, Yehia doit faire 10.000 livres de chiffre d’affaires par jour, soit environ 1.200 euros. «C’est l’objectif qu’on m’a fixé. En dessous, je touche un salaire minimum de 2.000 livres par mois, c’est presque rien. Au-delà, je suis intéressé aux bénéfices.» Pour le propriétaire d’Egy Puppy, comme pour Yehia, la révolution a été une bonne nouvelle sur le plan économique. Grâce aux chiens, paradoxalement, ils font partis des gagnants dans ce pays en crise.

Pour des millions d'Égyptiens, ce n’est guère le cas. L’économie stagne; le tourisme s’est effondré. Sur la carte de l’Ambassade de France, trois quarts de l’Égypte sont classés zone «déconseillée» ou «fortement déconseillée» pour voyager. Le Sinaï fait partie des zones les plus dangereuses de la région. De toute façon, les touristes ont disparu: la ville balnéaire de Charm el-Cheikh est désertée; aux pyramides de Gizeh, les chameaux sont fatigués d’attendre les touristes qui ne viennent plus; même dans les grandes villes plus sécurisées, comme Alexandrie ou Le Caire, ce n’est plus comme avant.

La petite entreprise Egy Puppy, elle, ne connaît pas la crise. Le magasin ne vit pas de l’argent des touristes, mais de celui de ses clients locaux. Elle a profité de l’insécurité à sa façon. Mais Yehia n’est pas aveugle sur la situation politique. «On a l’impression d’être revenu en arrière. La Révolution nous a ramené au point de départ. On a juste fait un grand demi-tour.»

«Bassem Youssef est parti»

Place Tahrir, l’ambiance est montée d’un cran. Il va être minuit dans quelques minutes et, déjà, des fusées illuminent le ciel. Quelques milliers d’Égyptiens sont venus là pour fêter la nouvelle année 2015. Depuis la révolution de 2011, il est significatif que cette place du centre du Caire soit devenue le symbole de toutes les manifestations publiques: c’est là que le peuple a fait tomber le dictateur Moubarak en février 2011; là encore que le soulèvement contre le président Mohamed Morsi, proche des Frères Musulmans, a eu lieu le 30 juin 2013. A chaque fois, des millions d’Égyptiens sont descendus sur la place Tahrir pour faire la «révolution».

Alors ce soir, ils sont venus là aussi. Surtout des jeunes. Surtout des hommes. A minuit précises, trois petits feux d’artifices éclatent. Le premier est tiré depuis le pont Tahrir, qui enjambe le Nil. Le second à l’angle de la place et de la rue Talaat Harb. Le troisième depuis la rue Tahrir, vers l’Est. Cela ne dure que quelques instants. Initiatives individuelles, amateurs et modestes, sans moyens. Juste pour marquer le coup.

De toute façon, une large partie de la place vient d’être piétonnisée. A hauteur du Musée Égyptien, des dalles de pierre, des bandes de sable rouge et des pelouses vertes ont été étrangement installées, comme pour effacer les dernières traces de la révolution. Un immense parking souterrain est en cours de construction et la station de métro Sadate est fermée au public pour une durée indéterminée. En cette nuit de premier de l’an, tout le nord-ouest de la place est fermé au public.

Un groupe de jeunes se met à danser. Les voitures klaxonnent plus que d’habitude. La place Tahrir est à peu près remplie mais cela n’a aucun rapport avec le 30 juin 2013 où, au même endroit, j’ai vu la foule immense, dense, dans un rare moment de communion nationale. Le 31 décembre ne représente rien dans le monde arabe et musulman: à la différence du calendrier solaire grégorien occidental, le calendrier lunaire est composé de dates mobiles dont l’amplitude varie d’une année sur l’autre, d’un pays à l’autre et entre sunnites et chiites (le prochain Nouvel An musulman, ou «jour de l'An Hégire», aura lieu en octobre 2015).

Cet attroupement d’un soir place Tahrir témoigne-t-il d’une occidentalisation accrue du pays? D’une globalisation de la nuit de la Saint Sylvestre? Rien n’est moins sûr.

Au KFC de la place Tahrir, le manager du fast food, Tarek Fathy, constate qu’«il y a davantage de clients que d’habitude». «En principe, on ferme vers 2 heures du matin. Cette nuit, on va peut-être tenir jusqu’à 3 heures», me dit-il, tout sourire. Pour lui, ce mercredi soir ressemble un peu à un jeudi soir –la veille du week-end ici en Égypte, puisque le vendredi est férié pour les musulmans, quand c’est le dimanche pour les chrétiens. «Le week-end a simplement commencé un jour à l’avance», résume-t-il en arabe, traduit par Muhammad, un journaliste qui m’accompagne.

A deux pas, à l’angle de Talaat Harb Street, un bouquiniste est encore ouvert. Il vend, à même la rue, des livres politiques en arabe et quelques best-sellers en anglais. Des passants lui lancent «Happy New Year» en anglais. Il ne prend même pas la peine de lever les yeux pour leur répondre. Cette formule n’a guère de sens pour lui. Je lui demande s’il compte rester ouvert plus longtemps cette nuit. «On est ici 24 heures sur 24», me répond-t-il.

Sur Talaat Harb Street, il y a la queue devant une sorte de discothèque. Une petite foule attend la permission d’entrer, mais tout ici est affaire de passe-droit, de bakchich et de fratries. Si on connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un, on aura droit à un coupe-file, sinon on risque de faire la queue toute la nuit. Tout autour, c’est sale, poussiéreux, déglingué: l’espace public est dans un rare état de délabrement dans ce quartier commerçant du Caire. 

«L'immeuble Yacoubian», rendu célèbre par le roman d'Alaa Al Aswany, est encadré par un KFC, un magasin Adidas et un McDonald

A deux pas, les lieux classiques du centre-ville et de l’Égypte coloniale –le café Riche et la pâtisserie Groppi– ont fermé leurs portes très tôt en début de soirée. Plus vétustes que jamais, peu fréquentés, ils évoquent un passé qui ne parle plus à personne. Quant à l’«Immeuble Yacoubian», un magnifique bâtiment art déco, symbole du cosmopolitisme de la capitale égyptienne, rendu célèbre par le roman d’Alaa Al Aswany, et le film du même nom, il est encadré par un KFC, un magasin Adidas et un McDonald: lorsque j’y passe, vers minuit et demi, un homme en nettoie les escaliers à grands coups de seaux d’eau.

A hauteur de Talaat Harb Square, entre un magasin de chaussures bon marché et une boutique de biscuits apéritifs, je retrouve le «Radio Theatre» où j’ai assisté en 2013 à l’enregistrement de l’émission Al Bernameg du célèbre humoriste Bassem Youssef. A lui seul, ce late night show, d’abord créé sur YouTube, puis diffusé sur CBC et finalement MBC Masr, a captivé l’attention de millions d’Égyptiens chaque semaine et symbolisé la liberté de la presse retrouvée après la révolution. Il n’est pas exagéré de dire que Bassem Youssef a contribué, avec son show satirique, à la chute de Mohamed Morsi.

Hélas, le Radio Theatre fait maintenant pitié! Il est en travaux. Cette nuit là, lorsque je m’y arrête, je vois des sacs de plâtre, une bétonneuse. Les grilles sont fermées mais un ouvrier, qui visiblement travaille encore à cette heure là de la nuit, me confirme, attristé, que «Bassem Youssef est parti». Al Bernameg ne plaisait guère au nouveau président Abdel Fattah Al Sissi qui, s’il appréciait l’humour de Bassem Youssef contre Mohamed Morsi, a fait interdire le show dès que le satiriste a commencé à se moquer de lui. Le porte-parole du groupe de médias MBC (un groupe saoudien, basé à Dubaï, qui dirige la chaîne égyptienne MBC Masr) me confirme qu’ils n’ont pas eu le choix: «Ou bien on arrêtait le programme Al Bernameg; ou alors on devait fermer complètement la chaîne MBC Masr…»

Une nuit sans femmes

Khaled, un étudiant égyptien, qui m’accompagne également pour la nuit du 1er de l’an, me parle d’un nouveau bar gay qui aurait ouvert, selon la rumeur, dans le quartier de Bab El Louk, non loin de la place Tahrir. Comment le sait-il? «Mes amis me l’ont dit, qui l’ont su par leurs amis etc.», confirme Khaled. Le téléphone arabe en somme!

Vers 1 heure du matin, nous trouvons finalement ce lieu. Un bar gay? C’est beaucoup dire. C’est un café mixte sans Rainbow flag, ni posters de Lady Gaga! Des homosexuels le fréquentent mais seul un regard averti peut décoder la scène. Surtout qu’il n’y a presque jamais de femmes dans les bars du Caire; et que les gays sont discrets dans ce pays homophobe. «Les gays sont plus prudents que jamais», confirme Khaled.

Si l’homosexualité n’est pas interdite, officiellement, dans la loi égyptienne, de nombreuses peines peuvent être appliquées à ceux qui la pratiquent. Dans la nuit du 7 décembre, vingt-six hommes ont été arrêtés dans un hammam gay du Caire pour «incitation à la débauche». Quelques semaines plus tôt, huit hommes ont été condamnés à trois ans de prison pour «débauche» après avoir été filmés en train de célébrer un mariage gay. Human Rights Watch dénonce également les sanctions à répétition contre des transsexuels. Cela n’est pas nouveau.

Comme les Frères musulmans, les gays sont retournés dans la clandestinité

Khaled, un étudiant égyptien

En 2001, déjà, sous Moubarak, 52 hommes avaient été lourdement condamnés dans l’affaire dite du «Queen Boat», après une soirée thématique gay dans une discothèque sur le Nil, suscitant des protestations internationales.

Le regain homophobe actuel, qui n’existait guère paradoxalement sous le régime des Frères Musulmans, témoigne peut-être d’une volonté du régime conservateur d’Al Sissi de ne pas laisser aux islamistes le monopole de la morale. En réprimant les homosexuels, le maréchal autoritaire espère contrecarrer les critiques des Frères qui l’accusent d’être à la solde de l’Occident et de brader les valeurs de l’Islam.

Khaled me confirme que les homosexuels égyptiens sont retournés «dans le placard», comme aux pires années de Moubarak. Il me parle des réseaux sociaux gays sur smartphones où plus personne n’ose désormais afficher publiquement son profil avec un «pic» (une photo) ni ne valide la géolocalisation parmi ses préférences. Les photos des homosexuels sur les sites de drague sont floutées, prises à contre-jour, coupées à hauteur du nez ou postées avec de grosses lunettes noires. Que faire d’autre? Un mystérieux collectif vient de lancer une page Facebook «Solidarity with Egypt LGBT» qui a recueilli quelques milliers de supporters. Et Khaled de résumer la situation en une formule magnifiquement ironique: 

«Comme les Frères Musulmans, on est retourné dans la clandestinité.»

«On a mis en prison les professeurs et on a relâché les criminels»

Vers 2 heures du matin, je rejoins Zamalek, une île au centre du Caire, entre les deux bras du Nil. C’est un quartier chic, magnifiquement illuminé par les restaurants flottants multicolores et les grands hôtels. Un restaurant de produits bio Zööba, dont le logo est «#eatlocal», ferme juste ses portes. Les passants nous souhaitent la bonne année, même si la fête à Zamalek tire déjà sur sa fin. Des rives du Nil, je repense à la chanson de Madness: Night Boat to Cairo. Mais les bateaux sont immobiles et le temps du colonialisme britannique bien loin.

Dans les clubs de l’hôtel Marriott, au restaurant Sequoia ou au Cairo Jazz Club, le réveillon est plus festif. Il fallait même avoir réservé longtemps à l’avance pour espérer une table cette nuit. Ailleurs, comme dans les cafés sous le pont du 26-juillet, la soirée est des plus normales. La vie continue. Il ne fait pas très froid, une quinzaine de degrés encore, même à cette heure avancée de la nuit. Alors, les Égyptiens traînent un peu.

Trois journalistes d'Al Jazeera ont été condamnés pour «diffamation» à 7 à 10 ans de prison

Au PS Café, un coffee-shop branché de Zamalek, on me présente un jeune homme proche des Frères Musulmans. Il est très en colère. Il déteste Al Sissi et n’hésite pas à parler de dictature: «On a mis en prison les professeurs et on a relâché les criminels», me dit-il. Il fait référence à la fin récente d’une partie des poursuites contre «l’assassin» Moubarak et, a contrario, le sort peu enviable des Frères Musulmans, sortis en 2011 d’une longue clandestinité et qui y sont maintenant retournés. Il dénonce la fin de la liberté de la presse, des chaînes de télévision aux ordres et un régime «sous la coupe des Américains». (On peut évoquer aussi le sort des trois journalistes du bureau de la chaîne qatarie al-Jazeera, au Caire, condamnés pour «diffamation» à 7 et 10 ans de prison et dont le procès en appel a eu lieu ce 1er janvier: le jugement initial a été cassé et un nouveau procès devrait avoir lieu en 2015, nourrissant l’espoir que ces journalistes bénéficient ensuite d’une grâce présidentielle, comme le réclament vivement le Qatar et la communauté internationale).

Pendant que nous parlons, des chansons d’Amr Diab tournent en boucle sur les écrans de télévision –les mêmes qu’avant la révolution. Pour le jeune «frère» avec lequel je parle, comme pour tous les Frères Musulmans, l’année 2014 n’a pas été clémente. Le chef des armées, le maréchal al-Sissi, a été élu président en mai alors qu’il avait juré que les militaires n’aspiraient pas à gouverner le pays. Les Frères Musulmans, brièvement au pouvoir, sont retournés dans la clandestinité. Quant à Mohamed Morsi, il est passé directement du palais présidentiel à la case prison (où il réside toujours).

Il est difficile de faire une lecture univoque de ce retournement de situation inattendue. Pour une part, la gestion du pays par les Frères musulmans a été désastreuse. La perte d’autorité de Mohamed Morsi a été rapide. Il a commis de graves fautes, comme lorsqu’il s’est attribué les pleins pouvoirs par décret présidentiel en novembre 2012 puis a persisté à faire passer en force la nouvelle Constitution, très décriée. Il a éhontément rejeté le pluralisme alors même que les Frères Musulmans refusaient, contrairement à la Tunisie, de devenir une force politique «normale» et au grand jour. Leur gestion opaque des affaires publiques et leurs innombrables erreurs de communication ont fait le reste. En une année, les Frères Musulmans ont montré au reste du monde qu’ils étaient incapables de gérer un pays comme l’Égypte.

Pour autant, la répression d’État dont ils font aujourd’hui l’objet apparaît à de nombreuses organisations des droits de l’homme, comme Human Rights Watch, disproportionnée et illégale. Entre 1.000 et 2.000 partisans de Mohamed Morsi ont trouvé la mort, notamment en juillet et août 2013, littéralement massacrés par l’armée. Plus de 16.000 Frères, ou personnes proches de la mouvance des Frères, ont été depuis emprisonnés de manière arbitraire. Et alors que les Frères Musulmans ont été déclarés «organisation terroriste» fin 2013, plusieurs centaines de Frères ont été condamnés à mort en 2014 au cours de véritables parodies de justice (leur peine n’a pas été exécutée). Pas de quoi fêter 2014. Que peut leur réserver de pire 2015?

C’est mon quatrième voyage au Caire. J’y suis venu sous Moubarak, sous Morsi et j’y suis de nouveau sous Al Sissi. D’un régime autoritaire l’autre, la révolution égyptienne aurait-elle été une simple mascarade? Un «coup» –comme les Frères Musulmans appellent ici le «coup d’Etat» d’Al Sissi.

Un coup d’Etat, peut-être. Mais s’il ne s’agit pas d’une alternance politique, au moins y-a-t-il eu un changement d’hommes. On peut alors faire plusieurs hypothèses: al-Sissi peut être un nouveau Moubarak, un simple dictateur corrompu, c’est tout à fait possible; il peut devenir, sinon, une sorte de Poutine, un président autoritaire qui aspire à la restauration en restant à la tête des services secrets et de l’armée, et rêve d’un grand dessein égyptien anachronique. Ou bien, hypothèse la moins pessimiste: al-Sissi peut devenir une sorte de roi jordanien ou marocain, un néo-Sadate ou, pour emprunter une comparaison aux Balkans après le communisme, une sorte d’Iliescu, le président roumain post-Ceaucescu –la transition lente s’opèrerait avec les acteurs de l’ancien régime. Après une période de contrôle strict de l’armée, une libéralisation du régime et une modernisation avec un nouveau projet national seraient alors possibles. L’année 2015 pourrait confirmer l’une de ces hypothèses et faire ressortir les premières tendances du nouveau régime. Jusqu’ici, les partisans de la démocratie et des droits de l’homme sont allés, en ce qui concerne Al Sissi, de déconvenues en déceptions.  

«On n’a jamais voulu l’instauration d’un régime militaire»

Vers 2h30 du matin, un «Beauty Salon» est encore ouvert au n°23 de la rue Yahya Ibrahim. Le nom du coiffeur est écrit en arabe et en anglais mais tout le monde le connaît comme «Chez Joe» («Mister Joe»).

Joe est le patron du salon de coiffure et il travaille là avec ses deux fils. C’est une affaire de famille. «Mon père était coiffeur ici, mon grand-père aussi, mes fils sont ici», confirme Joe. Salon modeste avec deux fauteuils pour la coupe où deux clients, en ce moment même, si tard dans la nuit, sont en train de se faire couper les cheveux. «Ça coûte 80 livres la coupe et 60 livres pour la barbe», explique Joe. Pendant que les clients fument et répondent à leur portable, l’un des fils de Joe m’offre un thé à la menthe. Une vieille chanson d’Oum Kalsoum grésille sur un appareil radio –c’est la seule voix de femme dans ce monde comme réservé aux hommes. Une pomme de douche a été artisanalement branchée au robinet du lavabo pour faire les shampoings. Les lames des rasoirs servent d’un client à l’autre, sans être désinfectées.

Vous allez voir, quand on aura le pouvoir, on changera ce pays. Mais bon, ça va encore prendre quelques centaines d'années...

Yehia, jeune manager d'une boutique

«Nous, on n’aimait pas Morsi. On est musulmans, bien sûr, mais on n’aime pas les Frères musulmans. On les hait. On aime al-Sissi», explique le fils de Joe, s’exprimant avec ce «nous» caractéristique de celui qui parle au nom de la famille entière. «Depuis la révolution, la situation économique est meilleure», poursuit-il. Alors, toute la parentèle en profite. «On va rester ouvert au moins jusqu’à 3 heures cette nuit, tant qu’il y aura des clients.» Après tout, c’est une soirée comme une autre, et pourquoi ne pas se faire couper les cheveux au coeur de la nuit de la Saint-Sylvestre! Devant mon étonnement, le fils de Joe ajoute: «Vous savez, les Égyptiens ne dorment jamais.»

Au-delà des graves questions que pose actuellement le régime d’al-Sissi en termes de droits de l’homme, de pluralisme et de liberté de presse, le principal reproche que l’on peut adresser au nouveau président égyptien est celui du statu quo.

«On a l’impression d’avoir fait du surplace», reconnaît Yehia, le jeune manager de la boutique pour chiens, qui a pourtant adoré faire la révolution en 2011. En juin 2013, il était de nouveau sur la place Tahrir pour faire tomber Morsi. Mais aujourd’hui, il n’aime pas beaucoup al-Sissi. 

«On a fait appel à l’armée pour nous débarrasser des Frères Musulmans, c’est vrai, mais on n’a jamais voulu que les généraux prennent le pouvoir eux-mêmes. On n’a jamais voulu l’instauration d’un régime militaire.»

Pour Yehia, il y aurait donc trois Égypte aujourd’hui, irréconciliables: celle des Frères Musulmans, désormais clandestine; celle d’al-Sissi, maintenant au pouvoir; et celle des jeunes, les enfants de la révolution. Pour le dire autrement: les militaires; les islamistes; la jeunesse libérale. 

«La jeunesse égyptienne n’a plus aucun rapport avec la génération précédente. On est complètement différents. On n’aime ni les Frères Musulmans, ni Sissi. Tout a changé avec la place Tahrir. On ne veut plus d’autorité, d’oppression, on veut plus de libertés, plus de démocratie. On est plus tolérants, plus globalisés. Vous allez voir, quand on aura le pouvoir, on changera ce pays. Mais bon, ça va encore prendre quelques centaines d’années…»

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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