Monde

Egypte: un retour en politique des hommes d’affaires de l’ère Moubarak?

Sophie Anmuth, mis à jour le 08.02.2015 à 22 h 13

Dans la perspective des élections législatives, qui devraient avoir lieu en mars, de nombreuses personnalités reviennent sur le devant de la scène.

Ahmed Ezz en 2009. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Ahmed Ezz en 2009. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Ahmed Ezz, ancien secrétaire général du parti d’Hosni Moubarak, le désormais disparu Parti national démocratique, était accusé d’avoir subtilisé des milliards de livres égyptiennes. Depuis le mois d'août 2014, il est sorti de prison, s’est acquitté de seulement 5 millions et demi de livres égyptiennes (770.000 euros environ), et s’apprêterait à revenir sur le devant de la scène politique. Les législatives égyptiennes, qui jouent à l’arlésienne, devraient être organisées en mars –jusqu’à nouvel ordre.

Le retour des anciens du PND

Ahmed Ezz était accusé entre autres d’avoir acquis pour une bouchée de pain une grande entreprise publique de métal, aujourd’hui Ezz Steel. Tout cela, dit-on, grâce à sa proximité avec notamment Gamal Moubarak, le fils d’Hosni que l’autocrate donnait pour son héritier. Mais il n’est pas le seul, la privatisation égyptienne aurait été une vraie curée. Il était également soupçonné d’avoir organisé la fraude des élections parlementaires de 2010.

Récemment, les journaux égyptiens ont annoncé son retour aux affaires. Aux affaires économiques, sans l’ombre d’un doute, sa société ayant continué de fonctionner pendant qu’il purgeait sa peine, mais aux affaires politiques? Son avocat a fait savoir que rien ne l’empêchait de se présenter s’il le souhaitait.

«Pourtant Ezz est vraiment impopulaire en Egypte, un vrai symbole de la corruption. Mais il a la cinquantaine, il peut encore rebondir», estime Ossama Diab, spécialisé dans les affaires de corruption à EIPR, un centre égyptien de recherches et de défense des droits de l’homme.

Et on le donnait, même si l’information n’est pas vérifiée, l’homme n’ayant pas parlé directement à la presse, comme bailleur de fonds principal d’une nouvelle coalition de petits partis: certains nouveaux, d’autres anciens, et alliés historiques du Parti national démocratique. Parmi eux, le Ghad. Mostafa Moussa, homme d’affaires de moyenne envergure, est le président du Ghad. Il est entré en politique sous Moubarak. Il a d’ailleurs une façon, touchante de sincérité, de dire que les affaires ne marchaient pas fort, lorsqu’après avoir quitté l’Algérie pour l’Egypte à la fin des années 1970, Egypte où il ne «connaissait personne»... Puis il s’est fait des «relations», et ça allait beaucoup mieux. Incidemment, il est entré en politique à la même période. Il est resté coi ces dernières années d’agitation révolutionnaire, et il sent que son heure est revenue.

Parce que Mostafa Moussa est patriote.

D’ailleurs, il s’anime en développant le programme d’action économique de sa coalition électorale. Une politique néo-libérale, en somme, mâtinée de références aux problèmes des pauvres et des jeunes, qui représentent chacun dans leur domaine presque les deux tiers de la population. Mostafa Moussa parle au nom d’une coalition de petits partis qui soutient évidemment le président égyptien, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Mais en filigrane, derrière ses propositions, on entend l’inquiétude des hommes d’affaires devant le dirigisme économique de l’armée et du gouvernement:

«Bâtir des villes nouvelles dans le désert, pour relancer la production agricole sur des terres irriguées, donner du travail aux millions de jeunes au chômage, faciliter l’accès à des habitations décentes –en location. Et aussi, faire appel aux Egyptiens de l’étranger, ils sont douze millions! et leur garantir des retours importants sur leurs investissements.»

Ces derniers mois, le président, élu en mai 2014, a en effet lancé des signaux perturbants. Oui, les chantres du libéralisme ont obtenu la fin des subventions massives de divers produits de première nécessité et de l’énergie, qui grevaient le budget de l’Etat et bloquaient la compétitivité égyptienne. Mais le maréchal-président a apparemment un faible pour les grands projets à la Nasser, où l’Etat ordonne, sans beaucoup de concertation avec le privé, et où l’armée joue un grand rôle. Cela rappelle la crispation, à la fin de l’ère Moubarak, de l’armée mécontente de l’influence grandissante des hommes d’affaires et technocrates néo-libéraux de l’entourage de Gamal Moubarak.

Qui plus est, Sissi a demandé aux hommes d’affaires et aux Egyptiens de l’étranger (qui projettent décidément une tenace image de vaches à lait) de «payer, donner au fonds national “Vive l’Egypte” (Tahya Masr)». Ils ont été, d’après les annonces faites à la presse, nombreux à s’exécuter, ne serait-ce qu’en prévention, ou par gratitude pour les non-lieux ou les règlements à l’amiable dans les affaires d’évasion fiscale. Les résultats ou utilisations concrètes du fonds restent mystérieuses.

Quand on est patriote, on n’ose pas le dire, mais tout cela est inquiétant. Ordonner aux hommes d’affaires de payer pour des projets quasi socialistes, plutôt que leur demander poliment d’investir?  

La politique des coalitions

Mostafa Moussa esquive la question sur la présence d’anciens du PND dans la coalition –il faut dire qu’il vient d’affirmer qu’ils ne sont pas liés à l’ancien Premier ministre d’Hosni Moubarak, et adversaire malheureux du second tour de la présidentielle de 2012, Ahmed Chafik, alors qu’il est le fondateur de l’un des partis de la coalition. Il répond en ces termes:

«Il y a des gens dont personne ne veut plus entendre parler. Mais d’autres, les membres des grandes familles à la campagne (où une sorte de pouvoir de maire se transmettait héréditairement, les ‘omda), qui ont de l’autorité, qui sont intègres, respectés, on peut s’appuyer sur eux, et ils sont suivis.»

Mostafa Moussa le reconnaît, il ne s’agit pas vraiment de politique, mais bien encore et toujours de mobiliser les électeurs grâce aux distributions d’argent, aux promesses de contreparties, et aux loyautés quasi-féodales.

«Ils veulent de l’influence au Parlement. Ce ne sont pas des hommes politiques...», commente Alaa Arafat, politologue au centre de recherches du CEDEJ.

Mostafa Moussa explique qu’il se sent, lui et les siens, pris de haut par l’autre grande coalition pro-gouvernement qui se forme, dite «liste de Ganzouri». C’est pour cela que sa coalition fait bande à part. Ils peuvent se le permettre, dit-il. Il énumère fièrement les hommes d’affaires qui sont à la tête des partis de la coalition et leurs possessions: construction, écoles privées, alimentaire, emballage, chaînes de télévision.

Mostafa Moussa dément un financement d’Ahmed Ezz. «Il paraît peu vraisemblable que des politiciens de cette envergure –assez petite– intéressent quelqu’un comme Ezz», confirme Alaa Arafat. «Il pourrait plutôt se tourner vers la liste de Ganzouri, mais bien évidemment pas de manière officielle.» Ganzouri est un économiste qui a été Premier ministre, à la fois sous Moubarak et après, en 2011.

Amr Moussa, un autre homme politique de l’époque Moubarak, ancien secrétaire général de la Ligue arabe et ancien candidat à la présidence, et qui a su habilement échapper aux étiquettes d’ancien régime ou de de fervent partisan de la révolution, revient également sur le devant de la scène. Les dernières rumeurs donnent son parti, la Conférence, prêt à coopérer avec la coalition de Mostafa Moussa. Les paris vont bon train sur le choix final du Wafd, un parti théoriquement dans l’opposition –une théorie qui n’a plus rien à voir avec la pratique depuis des dizaines d’années.

Un homme d’affaires de premier plan, Naguib Sawiris, dont la famille (son père, ses frères et lui-même) maintenant milliardaire a fait fortune dans la construction et les télécommunications, ne s’allie pas avec le menu fretin ni les partis portant les stigmates de la période Moubarak. Il finance généreusement et organise la stratégie de son parti les Egyptiens Libres, créé après le soulèvement de 2011, et qui a été très actif dans l’opposition aux Frères musulmans.

Certes, la coalition de Mostafa Moussa table sur des centaines de candidats à elle toute seule. Mais ils prévoient aussi des alliances et des désistements avec la liste de Ganzouri. D’ailleurs, il le reconnaît, les divergences avec Ganzouri ne sont pas idéologiques. Il s’agit de sièges. Par ailleurs, les hommes de Mostafa Moussa sont peut-être trop marqués. Trop vieille garde.

La permanence des «bachas»

Il y avait pourtant du sang neuf, dans les bureaux en centre-ville, tout juste rénovés, bien équipés mais pas clinquants ni immenses, du parti Ghad. Il y avait par exemple un jeune assistant de Mostafa Moussa, à l’air important. Empressé. L’impatience de ceux qui aiment donner des ordres. Un petit coq. Il ne parle pas très bien anglais. Ni rien hormis l’arabe. Mais il a l’air de mépriser cordialement celui qui s’occupe de la présence de la coalition sur les réseaux sociaux. Qui, lui, parle anglais, et français. Et d’autres langues. Une caricature d’un autre genre: il s’est marié et a divorcé une dizaine de fois avec des Européennes de nationalités différentes quand il travaillait dans le tourisme. Aujourd’hui, «il n’y a plus de travail dans le tourisme, alors il fait de la politique», dit-il. La transition n’a pas l’air de le surprendre outre mesure. La politique, en fait, on dirait bien qu’il n’en a rien à faire. Et on se demande s’il est le seul dans ce cas, dans cette coalition.

La politique, c’est un peu une histoire d’héritage. «Mon père était au Wafd, il était député. Je me suis politisé à son image», explique Mostafa Moussa. Comme les affaires, une tradition familiale. «Mon père a construit la moitié de l’Algérie moderne, il gérait le Bureau d’Etudes. Arrivés en Egypte, nous nous sommes lancés dans le béton, la construction, principalement.»

Cela n’étonne guère Sameh Samir, un avocat qui travaille pour le Centre égyptien des études économiques et sociales –bénévolement, sur les cas de prisonniers politiques, la plupart du temps, ces jours-ci. Il est né dans une famille politisée aussi, mais dans l’autre camp, si l’on peut dire, celui «des nasséristes. Même si j’en suis revenu, mais c’est mon éducation politique», précise-t-il. «Et les gens du Wafd, c’est les bachas. Les nantis qui ne pensent même pas forcément à mal en travaillant à préserver l’ordre établi.»

Mostafa Moussa est un patriote, et il est aussi père de famille. Il est presque minuit, sa réunion de préparation de la stratégie électorale de la coalition venait de prendre fin, alors quand son téléphone sonne au milieu de l’interview, il décroche en s’excusant platement. Et il rassure sa fille adolescente: oui, il aura le temps de lui imprimer sa dissertation.

Il lui a répondu en anglais. Certes, les bureaux du parti el-Ghad et de la coalition sont dans le centre-ville, assez ironiquement près de la Bourse et de ruelles connues pour leurs cafés chaotiques à moitié illégaux qui attiraient la jeunesse de Tahrir, mais ce n’est pas le monde de Mostafa Moussa. Il fait partie de cette catégorie d’Egyptiens qui peut trouver plus naturel de parler en anglais. S’ils n’habitent pas tous dans des villes ou banlieues pour riches presque fortifiées, ils envoient au moins leurs enfants dans les meilleures écoles privées, où l’éducation est dans une langue et même un système scolaire étrangers. Les hôpitaux et écoles publics égyptiens sont ecensément gratuits, mais en pratique presque inutiles: dépourvus de matériel, et aux employés sous-payés donc peu motivés et peu présents. Les «bachas» savent bien qu’il n’y a plus rien à attendre des services publics, dont doivent pourtant se contenter les Egyptiens ordinaires.

Sophie Anmuth
Sophie Anmuth (2 articles)
Journaliste
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