Science & santé

Les rêves spatiaux des super-riches n'ont rien de révolutionnaire

Charles Seife, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 05.01.2015 à 7 h 39

Ce que font des multimillionnaires comme Richard Branson ou Elon Musk, c'est simplement faire passer de grossières gratifications de leur ego pour de la philanthropie.

Richard Branson, en juillet 2012. REUTERS/Luke MacGregor.

Richard Branson, en juillet 2012. REUTERS/Luke MacGregor.

La ruse est vieille comme Hérode: des multimillionnaires tentent régulièrement de faire passer de grossières gratifications de leur ego pour de la philanthropie, alors même que leurs démarches sont d’un égoïsme flagrant. Ils sautent depuis des ballons en bordure de la stratosphère, font plonger des sous-marins au fond des océans ou partent en safari pour tuer des espèces menacées, le tout au nom de la science et de l’exploration.

La dernière tendance en date voit des milliardaires faire fabriquer des flottes de vaisseaux pour organiser des missions privées d’exploration spatiale. Ce qui rend cette occurrence différente des autres, c’est que le public semble vraiment y croire. Partout, les mordus de sciences spatiales prétendent que le monde entier y gagnera quand Lady Gaga pourra enfin siroter du Cristal Rosé en apesanteur. Appelons cela la théorie du ruissellement de l’exploration spatiale: construire un vaisseau suborbital de luxe pour l’amusement des ultra-riches, ultra-célèbres et ultra-blasés devient comme par magie une grande victoire pour l’humanité tout entière.

Le mot exploration implique une tentative de découvrir quelque chose de nouveau et d’intéressant sur l’univers. Or, même envoyer dans l’espace des gens très riches en lieu et place d’astronautes professionnels a déjà été faitPlusieurs foisBien plus souvent que vous ne le pensez. Alors, comment diable Richard Branson et les gens de son acabit ont-ils pu nous convaincre que mettre Justin Bieber en orbite était de l’exploration?

Apporter un plus à l'humanité

En 1783, raconte-t-on, alors que Benjamin Franklin regardait deux hommes flotter paresseusement dans une montgolfière fraîchement inventée, quelqu’un lui demanda à quoi cela pouvait servir de construire une telle machine. «A quoi sert un nouveau-né?» fut la célèbre réponse du diplomate. Bingo! Sa repartie traverse les époques et ferme le clapet de tout ennemi du progrès assez obtus pour ne pas voir un potentiel quasiment infini dans chaque nouvelle technologie.

Cette philosophie, bien ancrée dans les communautés de technophiles, leur rend de grands services. C’est une incitation à rechercher toujours plus d’innovation. Chaque fois que vous construisez quelque chose de nouveau et de cool, votre création se retrouve automatiquement dotée d’un potentiel immense; par défaut, vous apportez un plus à l’humanité en élargissant notre horizon et en nous enseignant quelque chose de nouveau. Nouveauté technologique est forcément synonyme d’exploration.

Au cours des vingt dernières années, des entrepreneurs tentant de construire leurs propres start-ups de voyages dans l’espace ont expérimenté de nouvelles technologies. Dans la seconde moitié des années 1990, il y a eu Pioneer Rocketplane, qui se proposait de construire un vaisseau hybride, mi-fusée mi-avion, plus léger et par conséquent moins cher à expédier dans les étoiles que les fusées traditionnelles. Kistler Aerospace a quant à lui recyclé d’anciens composants russes et eu recours à un système associant airbag et parachute permettant de réutiliser plusieurs fois certains éléments, ce qui était supposé rendre les vols moins chers que ceux des fusées traditionnelles. Kelly Space & Technology devait utiliser un avion équipé d’un moteur de fusée pour atteindre les limites de l’atmosphère avant qu’un second lanceur n’expédie sa charge en orbite, processus apparemment moins onéreux que le lancer de fusée habituel. Parfois, la nouvelle technologie proposée confinait à l’absurde: Rotary Rocket a parié son avenir sur un improbable vaisseau surmonté d'une hélice, censé être moins cher à expédier dans l’espace qu’une fusée ordinaire.

«Gadgets»

En 1999, Dan Goldin, alors directeur de la Nasa, a raillé ces projets de start-ups, les qualifiant de «gadgets» maquillant des idées resucées ou peu vraisemblables en concepts nouveaux et innovants. Or, cette excuse était absolument essentielle. Faute de réelle innovation –ou en tout cas, d’une avancée pour réduire les coûts ou la dépendance aux technologies existantes–, ces entreprises n’auraient pas pu cultiver le filon de cette philosophie de l’exploration. Et c’est bien cette philosophie qu’Elon Musk et Richard Branson exploitent, avec leurs promesses de lanceurs industriels super bon marché et leurs excitantes expéditions en avions-fusées dans l’espace, pour attiser un soutien aussi fanatique. C’est presque comme si Branson et Musk avaient trouvé le moyen de monétiser l’arrogance. Ils ont réussi à nous convaincre, juste en fanfaronnant, qu’ils vont construire quelque chose de vraiment cool et que nous devrions tous leur en savoir gré.

Imaginons un instant qu’ils y parviennent. Imaginons que le Falcon 9 de Musk réduise les coûts de lancement de 20 ou 30%, voire davantage, à court terme. C’est bien gentil, mais cela n’a rien de particulièrement révolutionnaire. Même en acceptant les estimations de coûts de lancement de Musk –qui sont probablement assez optimistes–, ils restent à peu près équivalents à ceux des lancements des fusées chinoises (et je ne parierais pas que Musk prévoie une réduction des coûts susceptible de changer les règles du jeu).

Imaginons que Branson, avec son SpaceShipTwo si intelligemment baptisé, parvienne à envoyer quelques centaines de célébrités en orbite –et par miracle, sans en tuer aucune. Y compris dans ce cas de figure, ses objectifs d’expéditions à 250.000 dollars, sans parler d’une industrie touristique orbitale florissante, sont intenables même à court terme. Cela ne peut tout simplement pas fonctionner.

Les fusées non-habitées sont bien moins chères que celles qui contiennent des équipages et LauncherOne, le projet de fusée non-habitée de Branson, est censé coûter 20.000 dollars par livre pour expédier des charges en orbite. Il est inconcevable qu’il puisse un jour construire une navette spatiale orbitale habitée qui fasse la même chose pour un dixième ou la moitié du prix, ni au même prix d’ailleurs. Ce qui signifie qu’expédier dans les airs la couenne d’un seul touriste abasourdi coûtera des millions de dollars; ajoutez-y l’équipement de survie et les dispositifs de sécurité qui assureront un retour sans encombre aux passagers, et nous parlons de dizaines de millions de dollars par humain en orbite (ce qui correspond plus ou moins aux tarifs actuels. Les Russes facturent environ 35 millions de dollars pour envoyer des touristes dans l’espace; aussi outranciers que soient ces prix, ils n’en sont pas moins une bonne affaire comparé à ce que paie la Nasa). Malgré toutes les péroraisons autour du concept d’exploration, ni les objectifs de Musk ni ceux de Branson ne semblent vraiment révolutionnaires.

David est en train de devenir Goliath

Car hélas, fabriquer un chouette engin, ce n’est pas tout à fait la même chose qu’aller là où nous n’avons jamais mis les pieds ou qu’apprendre quelque chose de nouveau. Nouveauté technologique n’est pas forcément synonyme de révolution, ni même de progrès commercial appréciable. Si c’était le cas, le Concorde serait la norme des voyages transocéaniques au lieu d’être un jouet pour riches et célèbres de jadis dont la disparition a laissé peu de regrets.

Il y a pourtant une chose vraiment nouvelle dans cette histoire de club spatial pour milliardaires –et qui va être compliquée à classer dans la catégorie «exploration.» Depuis l’avènement des voyages spatiaux, la technologie des fusées est le domaine exclusif des gouvernements ou des entreprises aérospatiales jonglant avec des milliards de dollars, des entités comme Boeing et Lockheed. Désormais, elle est à la portée d’individus ultra-riches. Musk (avec ses 12 milliards de dollars) et Branson (5 milliards de dollars) ont amassé suffisamment d’argent pour valoir davantage que de petites entreprises spécialisées dans les lanceurs comme Orbital Sciences. Rien de surprenant par conséquent qu’ils soient capables de construire des fusées qui fonctionnent.

Mais même si les fans des start-ups spatiales se plaisent à voir là une histoire où David défierait Goliath, c’est loin d’être le cas. En réalité, David est en train de devenir Goliath. Et il y a un domaine dans lequel les grandes entreprises sont préférables aux richards: elles, au moins, ne sont pas pourvues d’egos qu’il faut caresser dans le sens du poil.

Charles Seife
Charles Seife (1 article)
Enseignant en journalisme à la New York University
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